Taoïsme
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Le taoïsme (?? dào jiào « enseignement de la Voie ») est à la fois une philosophie et une religion chinoise. Plongeant ses racines dans la culture ancienne, ce courant se fonde sur des textes, dont le Dao De Jing (tao te king) de Laozi (Lao-tseu), et s?exprime par des pratiques, qui influencèrent tout l?Extrême-Orient. Il apporte entre autres :
- une mystique quiétiste, reprise par le bouddhisme Chan (ancêtre du zen japonais) ;
- une éthique libertaire qui inspira notamment la littérature ;
- un sens des équilibres yin yang poursuivi par la médecine chinoise et le développement personnel ;
- un naturalisme visible dans la calligraphie et l?art.
Ces influences, et d?autres, encouragent à comprendre ce qu?a pu être cet enseignement dans ses époques les plus florissantes.
[] Définition
Le taoïsme,une philosophie laique ou religieuse ?
Le terme « taoïsme » recouvre des textes, des auteurs, des croyances et pratiques, et même des phénomènes historiques qui ont pu se réclamer les uns des autres, répartis sur 2500 ans d?histoire ; il est difficile d?en offrir un portrait unifié de l?extérieur.
La catégorie « Taoïsme » est née sous la dynastie Han (-200~200), bien après la rédaction des premiers textes, du besoin de classer les fonds des bibliothèques princières et impériales. Dào ji? ?? ou dào jiào ??, « école taoïste », distingue à l?époque une des écoles philosophiques de la période des Royaumes combattants (-500~-220). École est ici à entendre dans son sens grec, voire pythagoricien, d?une communauté de pensée s?adonnant aussi à une vie philosophique ; n?y voir qu?un courant intellectuel est un anachronisme moderne. Mais cette école ne fut sans doute que virtuelle, car ses auteurs, dans la mesure où ils ont vraiment existé, ne se connaissaient pas forcément, et certains textes sont attribués à différentes écoles selon les catalogues. De plus, les auteurs réunis a posteriori sous la même rubrique "Taoïsme" peuvent avoir sur leurs orientations fondamentales des vues tout à fait opposées : le Laozi contient les principes d'une recherche de l'immortalité alors que le Zhuangzi la critique comme une vanité; le Laozi est en partie fait de conseils à l'usage du Prince alors que le Zhuangzi est très critique à l'égard de l'action politique, etc. Le Taoïsme est donc essentiellement pluriel.
Durant la période des Trois Royaumes (220~265), les termes dào ji? ?? et dào jiào ?? divergent, le premier désignant la philosophie et le second la religion. Car la catégorie a vite englobé des croyances et pratiques religieuses d?origine diverse, comme l?évoque Isabelle Robinet dans Histoire du taoïsme : des origines au XIVe siècle : « ...le taoïsme n?a jamais été une religion unifiée et a constamment été une combinaison d?enseignements fondés sur des révélations originelles diverses [...] il ne peut être saisi que dans ses manifestations concrètes »[1][2].
Le taoïsme est-il une philosophie ou une religion ? Les deux, peut-on dire. Il a en tous cas toujours eu des expressions intellectuelles tout autant que cultuelles, mais en diverses proportions selon les époques, et surtout, les classes sociales. Le parti de cet article est d?abord de fournir quelques repères historiques sur le temps long. Sont évoquées les conceptions antiques du Zhuangzi (Tchouang Tseu) et du Dao De Jing (Tao Te King), car ces textes continuent d?inspirer la pensée chinoise, ainsi que l?occident, avec des thèmes comme le Dao, la critique de la pensée dualiste, de la technique, de la morale ; dans un éloge de la nature et de la spontanéité. On trouvera aussi un exposé sur les pratiques taoïstes, concentré sur le moyen âge chinois (les six dynasties, 200~400). La période permet de révéler des techniques mystiques, des idées médicales, une alchimie, des rites collectifs. Leur élaboration a commencé bien avant et s?est poursuivie ensuite, mais ce moment permet d?en offrir un tableau plus riche, et plus attesté. Il en résulte un panorama large, fondé sur des textes et des commentaires récents, afin que chacun puisse se faire son idée du taoïsme comme cela se fit par le passé, mais en privilégiant les sources les plus significatives, les plus évocatrices. Si le Taoïsme est une philosophie, ce n'est évidemment pas dans le sens où Socrate et les philosophes grecs peuvent l'entendre, car le mot même de philosophie, zhe xue, n'apparaît dans la langue chinoise qu'au détour des influences japonaises, au début du XX° siècle. Si la philosophie est une recherche de la vérité au moyen du verbe, du Logos, alors le Taoïsme n'est pas une philosophie car la vérité n'est pas son point de mire et le langage est loin d'être son instrument privilégié. Par contre, si le terme philosophie désigne un type de discours enveloppant une vision du monde (sens large), alors, bien sûr, le Taoïsme peut être considéré comme une philosophie. Dans de nombreuses polémiques actuelles qui agitent le monde sinologique, le terme de "philosophie" est utilisé comme faire-valoir ou comme repoussoir. Ainsi le philosophe Feng You Lan s'était vu reprocher de vouloir faire à tout prix de la pensée chinoise une philosophie, et plus récemment François Jullien s'est vu reproché de voir absolument séparer l'horizon chinois de celui de la philosophie. L'éclairage de la question dépend de la définition du terme philosophie à laquelle on s'adosse (sens étroit ou sens large). Il en va de même pour le terme religion qui est loin d'être univoque. Mais si l'on s'entend pour dire que le Taoïsme propose des exercices et un style de vie qui permettent de relier ou d'harmoniser le yin et le yang, la terre et le ciel, c'est-à-dire le visible et l'invisible, alors en ce sens, il peut être considéré comme une religion. Mais c'est évidemment là une réponse rapide qui fait abstraction des aspects complexes du terme religion qui enveloppe un réseau complexe de questions : problème de la transcendance, d'un rapport à un Dieu ou à des Dieux, problème de la révélation ou d'un accès à une verité révélée, problème de sa dogmatique, problème de son organisation ou de sa structure hiérarchique, etc.
[] Histoire
Histoire de la Chine |
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|---|---|
| Les Trois Augustes et les Cinq Empereurs | |
| -2205 | Dynastie Xia |
| -1570 | Dynastie Shang |
| -1046 | Dynastie Zhou |
| -722 | Printemps et Automnes |
| -453 | Royaumes combattants |
| -221 | Dynastie Qin |
| -206 | Dynastie Han occidentaux |
| 9 | Dynastie Xin |
| 25 | Dynastie Han orientaux |
| 220 | Trois Royaumes |
| 265 | Dynastie Jin |
| 304 | Seize Royaumes |
| Dynasties du Nord et du Sud | |
| 581 | Dynastie Sui |
| 618 | Dynastie Tang |
| 690 | Dynastie Zhou |
| 907 | Les Cinq Dynasties et les Dix Royaumes |
| 960 | Dynastie Song |
| 907 | Dynastie Liao |
| 1032 | Dynastie Xixia |
| 1115 | Deuxième dynastie Jin |
| 1234 | Dynastie Yuan |
| 1368 | Dynastie Ming |
| 1644 | Dynastie Qing |
| 1912 | République de Chine |
| 1949 | République Populaire |
| Taiwan | |
« Ayant aimé la retraite et l?obscurité par-dessus tout, ils effacèrent délibérément la trace de leur vie »
? Sima Qian
Sima Qian (-145~-86) est le père de l?histoire chinoise, il chercha à renseigner la biographie de tous les personnages mythiques ou réels des époques précédentes, et parmi des vies d?empereurs, ce commentaire en exergue est à propos des saints de l'école de la Voie (Zhuangzi, Laozi). Il résume la difficulté d?établir une chronologie de cet enseignement, car ceux qui le suivirent s?ingénièrent aussi bien à se cacher, qu?à brouiller les dates et les noms. L?établissement d?une histoire du taoïsme satisfaisant la critique occidentale est une élaboration récente.
En 1934, Marcel Granet écrivait « pour découvrir [...] la pensée chinoise, on dispose de renseignements assez bons, mais ils ne pourraient guère autoriser à composer une Histoire de la Philosophie comparable à celle qu?il été possible d?écrire pour d?autres pays que la Chine. »[3]. À la même époque, Henri Maspero commence à classer et analyser l?immense corpus taoïste postérieur à l?antiquité, donnant lieu à une édition posthume en 1950. En 1963, Max Kaltenmark peut écrire Lao Tseu et le taoïsme, et pose en 1972 les jalons de la philosophie chinoise dans les 128 pages d?un Que sais-je ? (réédité en 1994). En 1997, Anne Cheng porte enfin à la connaissance du public non spécialiste une Histoire de la pensée chinoise de 600 pages, qui va jusqu?en en 1919, et répondant aux exigences posées en 1934. Parallèlement, en 1991, Isabelle Robinet publie une Histoire du taoïsme : des origines au XIVe siècle, très citée à l?étranger. Ces deux dernières références ont été privilégiées pour renseigner cette section.
[] (-1500~-500) Temps mythiques
La chronologie traditionnelle chinoise de Sima Qian en dynasties est évidemment peu fiable quant aux faits sur les périodes anciennes. Toutefois, elle fournit un état des représentations de son époque, ainsi que des penseurs qui l'ont précédée. Confucius croyait aux empereurs Yao et Shun, le Dao De Jing les évoque, plus vaguement. Cette ligne temporelle permet d'introduire quelques idées de mythologie chinoise qui auront leur importance dans la suite du taoïsme.
Nostalgique des origines, le taoïsme situe généralement l'âge d?or avant l?histoire et les empereurs, supposant une douce communauté paysanne sans ordre politique. Dao De Jing : « Du roi, le peuple de l?antiquité savait seulement qu?il existait » 17, maintenant, « Le peuple a faim parce que le prince dévore l?impôt. » 75. L'archéologie constate que la vallée du fleuve jaune est cultivée. On peut supposer des traces de chamanisme (période Yangshao), ces thèmes se retrouveront beaucoup plus tard (voir l?alchimiste Ge Hong, 283~343).
Le premier empereur mythique de la dynastie Xia, Huángdì (-2697~-2598), n?est pas vérifiable. Par contre, les mythes lui attribuent une invention dont on a trace après cette époque, la métallurgie. S?il on en croit le mode de transmission des croyances et pratiques alchimiques[4], on peut supposer que les premiers mystères initiatiques sur la fusion des métaux commencèrent ici (mais les échos écrits commencent avec le huanglao).
La dynastie Shang (-1751~-1111) laisse des traces plus certaines d?une unité de culture, sinon politique. Les écritures retrouvées permettent de reconstituer une société clanique, avec une famille royale occupant le sommet de la hiérarchie, et des chefs de lignée qui perpétuent le culte familial. Ils entretiennent des devins interprétant les craquelures de carapaces de tortue jetés au feu (scapulomancie), de cette pratique se dégagent les sinogrammes, et donc, l?écriture.
Les Shang sont renversés par les Zhou (-1000). Cette ethnie installe une organisation de type féodale, même si le terme n?est parfois pas accordé à la Chine. On trouve en tous cas un mouvement de dissolution de la fidélidé à la royauté centrale, dont la nostalgie est conservée. La restauration d?un empire idéal est un thème central des écoles postérieures, mais aussi du projet de civilisation, jusqu?au premier empereur Qin Shi Huang.
Vient ensuite la période des Printemps et des Automnes (-722~-481), du nom de la chronique du royaume de Lu qui couvre ces dates. De nombreux seigneurs avec une langue et une culture commune assistent à une progression démographique, économique et culturelle ; mais sans l?unité politique. Ils se fient de moins en moins à la noblesse héréditaire, ouvrant leurs cours à des intellectuels itinérants, dont résultent les sources compilées dans les cinq classiques. L?un d?eux, le Yì J?ng, a une grande influence sur le taoïsme de notre ère. On suppose qu?à cette époque s?élaborent aussi les spéculations du Yin-Yang et des cinq éléments, ainsi que les premières pratiques d?immortalité.
De ces temps de créations anonymes et de datation incertaine on peut donc retenir : chamanisme, Huángdì, sinogrammes, immortels, Yin-Yang, cinq éléments ; thèmes qui persistent et se combinent tout au long du taoïsme.
[] (-500~-220) Royaumes combattants, bourgeonnement intellectuel et mystiques taoïstes
La séparation entre cette période et la précédente est tout à fait artificielle, elle en conserve les mêmes caractères sociaux, avec cependant une progression pragmatique dans la concentration politique (sept royaumes) qui entraîne une crise du modèle culturel traditionnel (Confucius). Il s?y développe une classe intellectuelle mercenaire pouvant vivre en dehors des cours seigneuriales, en formant les jeunes nobles pour les emplois publics. C?est le temps des cent écoles. Même si le nombre est trop symbolique pour être exact, la période témoigne d?une vivacité intellectuelle où se forgèrent des concepts pour de nombreux siècles ensuite.
Même si les personnes physiques de Laozi et Zhuangzi sont incertaines, de même que la généalogie de leurs influences et de leur descendance, la possibilité historique de leur ?uvre à cette époque est vérifiée par l?état de la langue et de la culture. La section conceptions de cet article se concentre sur ces ?uvres. Sociologiquement, ils prouvent une société assez riche pour avoir des sages cachés, des lettrés instruits sans pour autant briguer une place et vivant au c?ur du peuple. Les thèmes politiques des autres écoles sont présents, mais on ne lit pas les mêmes intentions de flatter un prince, ou de promettre la recette décisive. La politique semble être une conséquence d?une vérité mystique et cosmologique. Autrement dit, le contexte historique aide à comprendre les mots utilisés, mais ne suffit pas à expliquer les phrases composées, qui elles, sont proprement taoïstes.
C?est également à cette période que se développe dans les cours royales et princières la Voie des magiciens et des immortels née dans les pays de Qi et de Yan. En s?entourant de spécialistes (fangshi) de rituels, magie et alchimie, les souverains espèrent s?assurer le succès et échapper à la mort. La mer Jaune baignant les rivages de ces deux États du Shandong et du Hebei n'abrite-t-elle pas trois îles où poussent des herbes prolongeant la vie ? Le premier empereur Qin et plus tard Wudi des Han y enverront des expéditions infructueuses, mais la mythologie des immortels et les savoir-faire des magiciens garderont leur prestige et seront intégrés dans le taoïsme.
[] (-221~200) Empire, compilations, taoïsme ésotérique
-221, Qin Shi Huang unifie l?Empire. Il institue la bibliothèque impériale, afin de conserver l?édition officielle des classiques chinois, pour les retirer aux écoles et aux anciens royaumes. La sélection s?est accompagnée de persécutions sur les intellectuels, des livres ont été brûlés, surtout confucéens. Durant la dynastie Han, un travail bibliographique de quatre siècles établira les textes qui nous sont parvenus, en ajoutant parfois beaucoup aux originaux, comme cette citation tirée du Zhuang Zi, certainement postérieure.
Lorsque le monde sombra dans le désordre, saints et sages se cachèrent et le Dao fut divisé, chacun sous le Ciel en prit une parcelle pour se faire valoir. Il en est comme de l?ouïe, de la vue et de l?odorat, qui ont chacun leur usage mais ne communiquent pas : les cent écoles, dans le foisonnement de leurs techniques, en comptent toutes d?excellentes, utiles à tel ou tel moment, mais aucune n?embrasse la globalité.[5]
La période est tentée par un éclectisme qui concilierait toutes les sagesses héritées des Royaumes combattants. Yang Xiong (-53~18), l?ermite de la cour, illustre le génie de cette époque, par ses imitations originales des classiques. Son Fayan « paroles pour guider » le rattacherait au confucianisme puisqu?il reprends la forme du Lúny? « les entretiens de Confucius » ; mais il s?inspire aussi du Yì J?ng pour le Taixuanjing « Livre du Mystère suprême » développant une combinatoire ternaire (Terre, Ciel, Homme) qui a eu peu de postérité.
Le courant Huanglao est aussi très caractéristique. En partie philosophie politique de parenté légiste, en partie religion divinisant le mythique Empereur Jaune Huang di et le sage Lao Zi, les empereurs des Han occidentaux Wendi et Jingdi y cherchèrent une philosophie totale, à la fois cosmique et politique, justifiant l'existence de l'empire et réglant leur action[6]. Cette construction confuse, concurrencée dès Wudi par le confucianisme, contribua à la constitution du terreau taoïste.
[] (200~400) Taocratie des Maîtres célestes
En 184, les frères Zhang mènent la révolte des Turbans Jaunes au nom de la « Voie de la Grande paix » (Taiping dao ???). La dynastie Han (184) a vacillé, annonçant une période de troubles, contemporaine des grandes migrations barbares. Dans une autre partie de la Chine, l?établissement parallèle d?une église des cinq boisseaux manifeste de même une expression collective et organisée du taoïsme. Les généalogies et les influences sont complexes et disputées, ces traditions se poursuivent encore aujourd?hui. On osera cependant désigner ces phénomènes religieux populaires sous un même terme : les Maîtres célestes[7].
La mobilisation des foules s?effectue autour d'un millénarisme annonçant le retour prochain d?un âge d'or de morale et de religion. L?empire s?effritant, le mythe actif d?un royaume à venir, nourri par les diverses traditions locales (huanglao, fangxian, religions non Han etc..) et bientôt le bouddhisme, stimule de nouveau la réflexion des élites.
Les IIIe et IVe siècles permirent un renouveau intellectuel[8] dans les classes aristocratiques, par la pratique de la « causerie pure » qingtan [9] sur le Xuanxue « étude du mystère » (autrement appelé néo-taoïsme). Il s?en dégage plus d?auteurs originaux que sous l?Empire : Wang Bi (226~249), Guo Xiang (252?~312), Xi Kang (223~263).
Poursuivant des pratiques de la cour Han, l'alchimie est développée par les recherches individuelles d?un Ge Xuan (164?~244?) ou d'un Ge Hong (280~340), et la naissance avec Ge Chaofu (fin du IVe siècle) d?une « école du joyau magique » Lingbao pai. Ce courant absorbe des influences maîtres célestes et prend de l?importance en devenant ritualiste.
Depuis les Trois Royaumes, le pays est divisé, notamment entre le Nord et le Sud. Dans le Nord, Kou Qianzhi (365-448) tente de structurer les maîtres célestes - devenus une nébuleuse de groupes indépendants aux activités parfois suspectes - en un mouvement cohérent et hiérarchisé intégrant la morale confucéenne et le monachisme bouddhiste. Au début du IVe siècle, les invasions déplacent la cour des Jin et une partie des maîtres célestes vers la vallée du Yangzi Jiang où Lu Xiujing (406~477) sera leur réformateur. Ce déplacement du centre culturel a un effet durable dont témoigne le développement du Shangqing.
Cette période est un âge de grande fécondité pour le taoïsme[10] durant laquellle on peut observer ses expressions dans toute leur variété ; dans cet article, elle sert de repère pour la description des pratiques.
[] (400~1800) Les trois enseignements
L?assimilation du bouddhisme est un phénomène majeur dans l?histoire des idées chinoises. Sa présence commence au Ier siècle mais les idées indiennes sont faussement assimilées à une forme de taoïsme jusqu?au Ve siècle. Bodhidharma, le fondateur symbolique du bouddhisme Chan est un repère acceptable de la transition, mais son génie oral supposé laisse moins de traces dans les textes que par exemple Kumârajîva (344~413?), un missionnaire koutchéen ayant su traduire le message original sanskrit en chinois, ou bien Xuanzang (602 - 664), un chinois qui fit le chemin inverse en rapportant d?Inde les sûtra d?une religion déclinante dans sa terre d?origine. L'ère des trois enseignements (sanjiao ??)[11] confucianisme, bouddhisme et taoïsme débute ; ils s'influencent mutuellement et il devient encore plus difficile de dégager une innovation qui serait spécifiquement taoïste.
Le syncrétisme permet aux trois enseignements de cohabiter, d?échanger, et aussi d?éviter la plupart du temps les guerres de religion, transformées en luttes d?influence auprès de l?empereur. Le pouvoir attend soutien des trois et officialise à tour de rôle l?un ou l'autre en tentant de le façonner selon ses besoins, provoquant une alliance objective des deux autres. Ainsi l?empereur Wu des Liang du Sud (502-549) prend pour modèle le grand souverain bouddhiste Ashoka (-273~-232). Après la réunification, un patriarche taoïste du Shangqing « Pureté suprême », assure à Gaozu (566~635) qu?il a reçu le mandat céleste en tant que descendant le Laozi car ils ont le même nom de famille, Li (?). Gaozu fonde la dynastie Tang (618), ajoute le Dao De Jing au programme des examens, fait compiler un canon taoïste officiel et ouvre des écoles dans tout l?empire pour l?enseigner. En 845, selon une inspiration confucéenne, l?empereur Tang Wuzong s?illustre par une persécution contre toutes les religions contemplatives et prônant le célibat, menaces pour l'économie, qui vise le taoïsme et le bouddhisme - et affecte même une présence marginale du christianisme nestorien et du manichéisme.
Par la suite, les courants se regroupent et deux Écoles dominent le paysage à partir des dynasties Jin et Yuan (XIIe et XIIIe siècles) : la Puissante alliance de l?Unité orthodoxe, Zhengyi Mengwei , et l?École de la Complétude de l?Authentique, Quanzhen. La première est une fédération d?écoles centrées sur les rituels et talismans présidée par les Maîtres Célestes, la seconde résulte de la fusion de deux courants alchimiques - ou ascétiques, car l'alchimie « interne » est en passe de remplacer l'alchimie « externe ». Nés à la fin des Song, il s'agit de l?école du Nord fondée dans le Shaanxi par l?excentrique Wang Chongyang sur les bases de la tradition alchimique interne dite « Zhonglü » (du nom des deux patriarches immortels Zhongli Quan et Lü Dongbin), du bouddhisme chan et de la bienveillance confucéenne, et de l?école du Sud de Zhang Boduan fondée dans le Sichuan et très active au sud du Yangzi Jiang. Il existe donc aujourd?hui deux courants, Zhengyi plutôt ritualiste et séculier, Quanzhen plutôt ascétique, centré autour de communautés de type bouddhique.
[] (1800~1949) Chine moderne
Les ennuis du taoïsme avec les autorités commencèrent bien avant l?avènement de la République populaire de Chine. À partir de la seconde moitié des Ming, son image s?est graduellement dégradée auprès des intellectuels et hauts fonctionnaires du fait de son lien avec la religion populaire. Que les écoles taoïstes aient été de tout temps des structures idéales pour le développement des mouvements d?opposition ne joua pas non plus en sa faveur. Liang Qichao (1873-1929), avocat du renouveau social de la Chine, écrivit même qu?il était « humiliant » d?avoir à inclure le taoïsme dans l?histoire religieuse chinoise, « car le pays n?en a jamais tiré aucun avantage ».
Le Mouvement du 4 mai (1919) déclencha une accentuation de la répression. En 1920 une loi, peu appliquée il est vrai, interdit les temples dédiés aux divinités des éléments et des phénomènes naturels, ainsi que l?usage des talismans et autres protections magiques. Seuls les temples consacrés à des personnages illustres et exemplaires furent autorisés.
[] (1949~1976) Révolution et persécutions
Les moines du mont Wudang recueillirent la troisième armée rouge et beaucoup de taoïstes firent preuve de patriotisme pendant l?invasion japonaise, mais ils ne furent pas épargnés par les communistes pour autant. Le monastère principal de l?école Zhengyi sur le mont Longhu au Jiangxi fut incendié en 1948, et son patriarche se réfugia à Taïwan en 1950. La politique générale vis à vis des religions s?appliqua à partir de 1949 au taoïsme et à la religion populaire : pas de suppression totale, mais interdiction des nouvelles ordinations, répression de toutes les activités qualifiées de superstitieuses (talismans, divinations..) et anti-marxistes (écoles hiérarchisées, temples et fêtes de clan?) et confiscation de locaux. Certaines sectes furent déclarées illégales et passèrent dans la clandestinité. Parfois obligées de recourir à des voies illégales pour recueillir des fonds, certains de leurs membres se virent associés à des scandales, ce qui n?arrangea rien. En 1956, de précieuses statues de bronze du mont Wudang furent fondues.
Dans le cadre du Mouvement pour les trois autonomies destiné à mettre fin à la dépendance financière, idéologique et administrative des religions de Chine vis à vis d?institutions étrangères, fut fondée en 1957 l?Association taoïste chinoise. Le gouvernement espérait aussi à travers elle mieux contrôler l?ensemble très divisé des écoles. Il s?engagea en contrepartie à restaurer et entretenir les temples les plus célèbres. En 1961, les recherches, les publications et la formation de personnel reprirent sous l?impulsion du président, Chen Yingning, mais la Révolution culturelle interrompit vite toute activité pour le taoïsme comme pour les autres religions. En 1966 l?association fut dissoute, les temples fermés ou réquisitionnés, les moines et nonnes renvoyés. On déplora de nombreuses destructions, dont 10 000 rouleaux de textes sacrés au monastère Louguantai [12] au Shaanxi, près de la passe par laquelle Lao Zi partit, dit la légende, vers l?Ouest.
[] (1976~...) Après Mao
C?est en 1979 sous Deng Xiao-ping que reprit une certaine activité. L?Association taoïste, reconstituée en mai 1980, tint sa troisième séance au Baiyun Guan [13] ou Monastère des nuages blancs de Pékin, temple principal de l?école Quanzhen Dao, qui rouvrit en 1984 autant comme lieu touristique que religieux. Les associations locales furent reconstituées à partir de quelques anciens maîtres et de jeunes recrues complètement inexpérimentées.
Le premier centre de formation théologique ouvrit en 1984 au Baiyun Guan de Pékin, et les ordinations Quanzhen reprirent en 1989. En plus mauvais termes avec le gouvernement communiste, Zhengyi dut attendre 1992 pour voir les siennes reconnues et son monastère principal (Longhu) s?ouvrir, tout d?abord aux Chinois d?outre-mer des régions comme Taïwan où cette école est bien implantée. En 1994, on comptait environ 450 grands temples et monastères rouverts et restaurés, en partie avec des fonds donnés par les taoïstes d?outre-mer. Les moins grands fonctionnent il est vrai souvent plus comme des lieux touristiques où moines et nonnes accueillent les visiteurs que comme des centres d?étude et de pratique religieuse. Les pratiquants les plus déterminés se font ermites.
Les temples, moines ou maîtres taoïstes doivent obtenir une autorisation formelle d?exercice, nécessaire également pour les cérémonies publiques. Néanmoins, dans les régions rurales, de nombreux maîtres mariés et vivant au sein de la société, souvent dans la mouvance Zhengyi, plus difficiles à contrôler que les moines, exerceraient de façon ?sauvage".
La première rencontre entre les clergés taïwanais et continental - première rencontre entre les sectes Quanzhen et Zhengyi de l?histoire du taoïsme - se déroula en septembre 1992 au temple de Louguantai. En novembre eut lieu la première visite officielle en Chine d?une délégation de l?Association générale des taoïstes de Taiwan.
Des recherches sur le taoïsme ont lieu dans les départements d?étude des religions de l?Académie des sciences sociales, en particulier à Pékin, Shanghai, au Sichuan et au Jiangsu. Des instituts de recherche sur la culture taoïste ont été fondés à Pékin (1989), Shanghai (1988) et Xi?an (1992). Le Taoïsme chinois [14], organe de l?Association, publie des études. De 1986 à 1993 on a réimprimé L?Essentiel des écritures taoïstes [15], extrait de treize mille textes gravés sur bois de la dynastie Qing.
[] Conceptions : Principaux traits
Avant le bouddhisme, et surtout à partir des Han, le taoïsme s?est défini par rapport à son rival, le confucianisme. Cependant, ces deux courants de pensée partagent l?héritage du fond culturel chinois, qui est beaucoup plus important que ce qui les sépare, et sont ainsi plus complémentaires qu?antagonistes. Les lettrés chinois les ont le plus souvent perçus comme deux moyens différents d?arriver au même but : la sagesse pour soi et la société. Chacun est efficace dans son domaine, et on peut très bien, comme le dit l?adage, être « confucianiste le jour et taoïste la nuit ».
| Philosophie chinoise |
| Figures : Confucius, Dong Zhongshu, Guo Xiang, Han Fei, Han Yu, He Yan, Lao Zi, Li Ao, Lie Zi, Mencius, Mo Zi, Shang Yang, Shen Dao, Sun Zi, Wang Bi, Wang Fuzhi, Wang Yangming, Xiong Shili, Xun Zi, Yang Xiong, Zhu Xi, Zhuang Zi, Zi Si, Zou Yan. |
| Courants : Confucianisme, Huanglao, Légisme, Mohisme, Néoconfucianisme, Néotaoïsme, Taoïsme. |
| Textes : classiques chinois. |
[] Deux textes essentiels
Les références les plus sûres sont constituées par le « Canon taoïste », traditionnellement trois livres écrits vers le IVe siècle av. J.-C. et compilés sous les Han : le Dao De Jing, le Zhuangzi et le Lie Zi. Avec la critique moderne on écartera ce dernier, ou Vrai Classique du vide parfait, car cette compilation plus tardive apporte peu aux deux autres.
- Le Dao De Jing (ou Tao Te Ching, Livre de la Voie et de sa Vertu) est un court recueil d?aphorismes obscurs et poétiques attribué au père fondateur et même divinisé du taoïsme : Laozi (Lao-tseu). Les taoïstes n?ont pas cessé de le lire, en l?interprétant très diversement selon les siècles. Pour plusieurs courants, il fut au centre de cérémonies, pas exactement comme livre sacré, mais plutôt comme texte de prière. D?autres cultures le découvrent, sa traduction est une gageure dans toutes les langues, y chercher un sens inspire beaucoup d?auteurs. La divergence des interprétations illustre la richesse fluide et féconde du tao ; un texte majeur de l?humanité.
- Le Zhuangzi (Tchouang-tseu), du nom de son auteur, est un recueil de fables dialoguées, vivantes et d?enseignement profond. La forme en apparence plus directe, plaisante et pleine d?humour, traite au fond de thèmes philosophiques rigoureusement sentis. Des générations de mandarins y ont trouvé une consolation des soucis de leur charge dans la figure d?un saint sans ambition, dégagé des contraintes sociales. Des modernes y cherchent au c?ur du caractère ou dans le rythme d?une histoire, une sagesse chinoise toujours actuelle.
Ces textes permettent de dégager quelques thèmes taoïstes, mais on préviendra que pour l?histoire des idées chinoises, ce sont des lieux aussi communs que raison ou culture pour la philosophie occidentale. Les contemporains de Laozi et Zhuangzi les employaient aussi, quoique interprétés différemment et sans la même importance. La compréhension que nous en avons désormais, dépends largement des siècles d?interprétation qui suivirent, notamment dans le néo-confucianisme de la dynastie Song (Xe et XIe siècle). Autrement dit, il faut commencer par là, mais éviter d?en déduire des catégories trop strictes entre ce qui serait taoïste, et ce qui ne le serait pas.
[] Suivre la Voie
La recherche de la sagesse en Chine se fonde principalement sur l?harmonie. L?harmonie, pour les taoïstes, se trouve en plaçant son c?ur (et son esprit, le caractère chinois du c?ur désigne les deux entités) dans la Voie (le Tao), c?est-à-dire dans la même voie que la nature. En retournant à l?authenticité primordiale et naturelle, en imitant la passivité féconde de la nature qui produit spontanément les « dix mille êtres », l?homme peut se libérer des contraintes et son esprit peut « chevaucher les nuages ». Prônant une sorte de quiétisme naturaliste (Granet), le taoïsme est un idéal d?insouciance, de spontanéité, de liberté individuelle, de refus des rigueurs de la vie sociale et de communion extatique avec les forces cosmiques. Ce taoïsme des grandes chevauchées mystiques a servi de refuge aux lettrés marginaux, ou marginalisés par un bannissement aux marches de l?Empire, aux poètes oubliés, aux peintres reclus... et fascine aujourd?hui bien des Occidentaux.
Pour se libérer des contraintes sociales, le taoïste peut fuir la ville et se retirer dans les montagnes, ou vivre en paysan. Dans les Entretiens de Confucius, on trouve déjà cette opposition entre d?une part ceux qui assument la vie en société et cherchent à l?améliorer (les confucianistes) et, d?autre part, ceux qui considèrent qu?il est impossible et dangereux d?améliorer la société, qui n?est qu?un cadre artificiel empêchant le naturel de s?exprimer (les taoïstes), une dialectique peut-être analogue à la question de l'engagement de l?intellectuel. Zhuangzi a des images frappantes : un arbre tordu, dont le menuisier ne peut faire de planches, vivra de sa belle vie au bord du chemin, tandis qu?un arbre bien droit sera coupé en planches puis vendu par le bûcheron. L?inutilité est garante de sérénité, de longue vie. De même l?occupant d?une barque se fera insulter copieusement s?il vient gêner un gros bateau, mais, si la barque est vide, le gros bateau s?arrangera simplement pour l?éviter. Il convient donc d?être inutile, vide, sans qualités, transparent, de « vomir son intelligence », de n?avoir pas d?idées préconçues et le moins d?opinions possible. Ayant fait le vide en soi, le sage est entièrement disponible et se laisse emporter comme une feuille morte dans le courant de la vie, c?est-à-dire : librement « s?ébattre dans la Voie ».
[] Plénitude du vide et autres paradoxes
La plénitude du vide pourrait passer pour un paradoxe purement formel, un pur jeu de mots. Le chapitre 11 du Dao De Jing fournit des analogies plus éclairantes : la roue tourne par le vide du moyeu, la jarre contient d?autant plus qu?elle est creuse, sans les trous des portes et fenêtres, à quoi sert une maison ? La page se conclut par une formule que l?on peut traduire : « du plein, le moyen ; du vide, l?effet ». Cette interprétation volontairement abstraite trouve une application universelle, par exemple, la stratégie militaire. L?Art de la guerre de Sunzi a un chapitre « du plein et du vide » où il explique très concrètement comment un général doit disposer du lieu de bataille (le plein) comme un potentiel (les moyens), de passes ou d?entrées (des vides) où il attire l?adversaire de son plein gré pour le battre avec le moindre effort (l?effet). La fable du coq de combat de Zhuangzi (19) qui vaincra sans combat est une autre illustration de la vertu supposée du vide intérieur[16].
L?inutilité sociale, l?absence de qualités effectives qui est présence en puissance de toutes les qualités possibles, la vacuité d?un c?ur libéré de tout souci mondain, sont les aspirations les plus courantes de la voie taoïste. On peut se retirer du monde pour s?en approcher, mais ce n?est ni nécessaire ni suffisant. Pour réaliser cette libération, pour « trouver la Voie », un des moyens possible est l?utilisation des paradoxes. Il y en a beaucoup dans le Dao De Jing : c?est sans sortir de chez soi qu?on connaît le monde, c?est en ne sachant pas qu?on sait, c?est quand on agit le moins que son action est la plus efficace, la faiblesse est plus forte que la force, la stupidité marque l?intelligence suprême, ou la civilisation est une décadence. Le but de ces paradoxes semble d'abord de briser la pensée conventionnelle, de rompre les chaînes logiques et casser le sens des mots, comme le cultivera plus tard le bouddhisme Chan. C?est aussi une arme polémique contre les doctrines qui s?instituent, par exemple le confucianisme. Mais il y a certainement aussi, comme pour le paradoxe du vide, une manière de pratiquer ces paradoxes qui apporte une efficacité, justifiant l'intérêt encore porté à ce texte. Son secret semble un mystère vivant, pas une mécanique vide.
[] Laisser-faire
Le Dao De Jing est aussi un manuel de politique magico-mystique. Si on « laisse faire » la nature et ses dix mille êtres, ils croissent et se multiplient. Si on ne cherche pas à gouverner les hommes, ils s?auto-organisent spontanément de la meilleure façon possible. Cette idée qui peut sembler libertaire doit être remise en contexte. D?un côté, elle se fonde sur l?antique croyance chamanique d?une action efficace du Prince par le jeu des correspondances entre les microcosmes et le macrocosme. Ainsi le simple fait pour celui qui dispose du Mandat du Ciel de décrire dans sa maison la suite des saisons en déménageant régulièrement d?une salle à l?autre, assure que la pluie viendra à son heure féconder les champs, que l?hiver durera le temps voulu, etc. L?inaction apparente n?empêche pas l?action effective. Si la circulation saisonnière dans sa maison assure la bonne marche de l?empire, c?est parce qu?il y a « résonance » et effet d?entraînement ? ou d?engrenage ? entre la maison du Prince et son empire. C?est-à-dire que la maison du Prince est conçue comme une représentation homothétique du monde. D?ailleurs, les éclipses, famines ou inondations sont interprétées aussitôt comme un dérèglement des m?urs dans la maison du Prince. D?autre part, cette idée d?une inaction efficace a pu être prônée par des penseurs plus rationnels, quand ils souhaitaient contenir les caprices des princes et limiter leurs dégâts sur le peuple.
Le « laisser-faire » ou wu-wei, au sein de l?individu, a une grande portée et le taoïsme s?attache à cultiver l?efficacité particulière qui découle de l?absence d?intentions. L?activité de certains artisans est minutieusement décrite par Zhuang Zi. Il montre un boucher ou un charron qui ont acquis la plus grande maîtrise de leur art après des années d?apprentissage, mais surtout, ils peuvent oublier les règles et la matière qu?ils travaillent, conduits par le Tao. Ils laissent les gestes et leur corps opérer seul, sans intention consciente de la volonté. L?art le plus humble permet à tous d?atteindre un absolu. Le confucianisme préférait restaurer les hiérarchies : « Même subalternes, tous les arts et les places sont respectables. Mais à trop vouloir y chercher, on s?y enferme. L?honnête homme n?aura pas de métier. » Entretiens de Confucius 19:4 [17] On rencontre tous les jours des situations qui montrent que le vouloir peut interférer avec l?action du corps et produire des ?uvres ratées. Une part d?« inconscience » est souvent nécessaire pour peindre, écrire, sculpter, chanter. Qui veut bien faire n?arrive au mieux qu?au médiocre. Pour un créateur, aspirer au Beau ne conduit souvent qu?à des ?uvres qui sentent la sueur et la colle. Voilà un des paradoxes humains des plus fertiles décelés par le taoïsme, et tout l?art chinois, ainsi que sa critique, s?en ressentent.
[] La civilisation comme maladie
Alors que la plupart des personnages de la mythologie chinoise sont des héros civilisateurs, qui ont donné aux hommes les inventions (agriculture, irrigation, médecine ou l?écriture), le taoïsme s?affirme contre la technique. Pour l?illustrer, une parabole de Zhuang Zi met en scène un paysan taoïste qui, bien que connaissant l?usage du chadouf (qui lui économiserait beaucoup de temps et d?énergie pour arroser ses champs), aurait « honte de s?en servir » parce que cette technique artificielle va à l?encontre de la nature. Allant dans le même sens, le paragraphe 80 du Dao De Jing propose un « retour aux cordes nouées » (ancêtres des systèmes d?écriture). Ce même texte va plus loin : des villageois ne rencontrent pas de toute leur vie les villageois du hameau qui est à portée de vue. Si l?on suit cet enseignement, la société proposée par Lao Zi comme idéal de simplicité est une constellation de villages autonomes sans liens entre eux et des humains sans curiosité ni pour les outils permettant de leur faciliter la vie, ni même pour le monde extérieur. On ne sait pas ce qui dans l?intention tient du paradoxe à la provocation calculée, d?un choix individuel, ou réellement d?un projet politique.
Ainsi le paragraphe 3 dans les traductions européennes invite à lire « Vider les têtes, remplir les ventres » comme un conseil au prince selon l?idéologie réactionnaire la plus pure, puisque le retour au passé invoqué est celui d?un mythe. L?ignorance du peuple assurerait un pouvoir invisible et actif sans rien faire. Mais traduire du chinois poétique aussi ancien tient souvent de l?interprétation, influencée par l?héritage d?une tradition, ici, confucéenne. La phrase complète a aussi été lue dans les milieux taoïstes comme une technique mystique : « le saint agit en vidant son c?ur, nourrissant le nombril ; il abandonne le vouloir, pour affermir ses os ». C?ur et tête sont un même caractère, la respiration abdominale est censée nourrir le nombril, pratique clairement admise ensuite comme contribuant à la longévité : la persistance des os. Ce petit exemple indique les limites d?une interprétation close des textes taoïstes, et qu?il faut en accepter la polysémie, d?abord dans les langues européennes, mais aussi pour le chinois.
[] Interprétations
L?attitude la plus prudente à l?égard de Zhuangzi et surtout du Laozi est de les lire comme des énigmes. Le sens n?a pas été épuisé en de nombreux siècles de tradition chinoise, l?occident vient avec ses clés, qui ouvrent de nouvelles portes sur ses propres paysages, mais elles ne permettent pas plus de les comprendre définitivement, ce qui est le propre des textes vivants.
La lecture du Dao De Jing a été continue, avec une longue histoire de commentaires, mais aussi de pratiques différentes du texte. Comme les classiques confucéens, il a été parfois au programme des concours mandarinaux, donc chargé d?un commentaire scolastique reflétant les préoccupations politiques d?une époque. Il s?y ajoute le destin des ?uvres reconnues mais à la marge, d?être servies par des génies individuels, un peu comme le Yi Jing. Enfin, il y a un usage très singulier pour l?histoire des religions de livres, le texte est sacré, mais pas d?auteur divin. Certains lui accordent les pouvoirs d?une magie, sans pour autant le cacher dans un ésotérisme puisqu?il est aussi lu publiquement. Ce prestige a en tous cas inspiré tout le taoïsme postérieur.
[] Pratiques : la quête d?immortalité
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Bön ? Bouddhisme ? Confucianisme ? Dongba |
La quête d?immortalité est un principe organisateur des multiples pratiques du taoïsme. Plusieurs millénaires, un continent, des clergés diversement organisés et parfois en conflit ; même appuyée sur des spécialistes (Maspero[18], Robinet[19]), cette simplification demande justification.
L?archéologie et les textes confirment les dépenses ruineuses du deuil, le culte des ancêtres, et la croyance aux esprits. Le panthéon des chinois a beaucoup varié, mais presque tous crurent que les morts continuaient une existence, que les vivants leur devaient des offrandes, pour espérer une vie meilleure. Confucius enseigna la sagesse de ne pas craindre les fantômes, de respecter les rites dans l?intention, sans pour autant y sacrifier sa fortune. « Le deuil doit porter jusqu?à l'affliction mais pas plus » [20], « Le Maître ne parlait jamais de l?étrange, ni des esprits » [21]. Le bouddhisme apporta la Sa?s?ra (le cycle des renaissances) dont le nirv?na libère. Les premières traductions des textes bouddhistes sont justement révélatrices, car faute d?un vocabulaire adapté, elles empruntent des termes taoïstes[22]. La réincarnation est ignorée, mais le message du Bouddha est retenu, car il sauve de toute mort, donc d?abord de la première. Le nirvana est interprété comme l?immortalité, le bouddhisme est assimilé à un ensemble de recettes taoïstes : prescriptions alimentaires et morales, concentration et méditation. La force du clergé bouddhiste, l?unité de son message, l?afflux continu de missionnaires indiens aux sources de la doctrine a inversé le rapport d?assimilation ; le syncrétisme chinois a fini par fondre ce qu?il y aurait de spécifique au taoïsme. Afin cependant d?illustrer des pratiques religieuses spécifiquement taoïstes, on s?accordera avec les spécialistes [23] à se concentrer sur la période des six dynasties (200-400) entre les Han et les Tang, très prolifique en techniques de longévité.
Bien antérieur (IVe siècle av. J.-C.), le Dao De Jing et le Zhuang Zi partagent aussi cette quête, mais en lui donnant un cadre métaphysique[24]. Ces textes résultent d?une démarche expérimentale, non pas mesurable, ou observable, mais bien d?une expérience totale de l?individu : la mystique. À la manière des yoga sutra mais avec d?autres conclusions, ces maîtres ont confronté leurs sens à leur langue, découvrant sans influence des universaux spirituels, et la particularité des intuitions de leur culture. Ainsi les spéculations sur le Qi supposent techniquement un monisme vitaliste ou naturaliste qui ne distingue pas l?esprit de la matière. En conséquence l?individu n?est pas connu comme un dualisme d?une seule âme et d?un seul corps, mais de nombreux principes uniquement maintenus ensemble par la vie, que la mort sépare. Dès lors l?immortalité personnelle ne se fera pas sans le corps, qui en retient l?expérience et la mémoire, il entre dans la grande préoccupation taoïste : nourrir le principe vital.
L?objectif est clarifié, mais on est ensuite frappé par l?immense variété des prescriptions. Le confucianisme rappelait à l?esprit des anciens et se contenait au classique des rites. L?organisation des pratiques bouddhistes résista tant bien que mal à l?inventivité chinoise. Le taoïsme manifeste un génie religieux pléthorique si bien que la première tâche de l?adepte est de voyager à travers la Chine, pour trouver le maître qui convient à sa voie et à son avancement, en se gardant des imposteurs ou de pratiques trop dangereuses pour son grade. La critique moderne permet tout de même de classer des spécificités.
- Nourrir le corps : diététique, alchimie, respiration, gymnastiques, sexualité, médecine
- Nourrir l?esprit : morale, panthéon, exorcisme, divination, cérémonies
[] Nourrir le corps : la transmutation
« et les vivants ne mourront pas, les jours où vous mangiez ce qui est mort vous en faisiez du vivant » Évangile de Thomas 11.
Cette citation d?un évangile apocryphe[25] aurait pu convenir mot à mot à un taoïste, mais dans une interprétation toute différente du christianisme. Une religion doit faire qu?on ne meure pas, en expliquant comment.
La vie se nourrit avec du mort, l?adepte le constate aussi, et se demande surtout : comment devenir immortel en mangeant des choses qui vont mourir ? Des pratiques corporelles parfois nuisibles à la santé se déduisent de cette logique, transformer la chair en vie imputrescible. Par l?ascèse, l?adepte cherche à réveiller l?embryon qui résiderait dans son nombril. À cette force de croissance et de génération, il prête la vertu du serpent, de pouvoir muer. La dépouille actuelle est transitoire, une autre plus durable peut lui succéder, du moins si l?on se nourrit suffisamment bien : le principe vital.
[] Diététique
Maspero, op. cit., note 260, citation originale du Xuanmen dalun. Cette énumération résume les étapes de progession dans le régime taoïste idéal, jusqu?à la lumière, l?air, et l?auto-suffisance.
- nourriture grossière
- nourriture maigre
- nourriture sobre
- absorption de l?Essence
- absorption de l?ivoire (?)
- absorption de la Lumière
- absorption du souffle
- absorption du Souffle Originel
- Nourriture Embryonnaire
Le régime alimentaire prescrit pour devenir bon taoïste est très sévère, il résulte d?un raisonnement. Pour devenir immortel, il faut se nourrir d?immortel. Outre des jeûnes rituels, les taoïstes voudraient se passer de tout aliment mortel, « Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle » [26], sans pour autant se satisfaire d?une métaphore comme les nourritures spirituelles [27]. Les taoïstes espèrent spiritualiser la nourriture elle-même.
Ils commencent par écarter les mets fermentés, comme le fromage, qui rappelle trop la pourriture, puis la viande. L?adepte passe ensuite l?épreuve de se passer des céréales (la base alimentaire humaine) censées nourrir les trois vers, des démons qui mangent le corps au dedans et le font vieillir. Les textes ne cachent pas la difficulté et les maux passagers que l?on traverse.
Un tel régime aurait dû décimer les adeptes, où trouvaient-ils alors leurs calories ? On rapporte de nombreuses décoctions et drogues devant pallier les carences les plus évidentes, et il y avait l?alcool. Le vin et l?ivresse est un thème classique de la poésie taoïste (Li Bai, 701~762), on peut par exemple supposer qu?il était la base alimentaire de Xi Kang (223~262)[28] vers la fin de sa vie. Cela rejoint cette figure populaire de l?immortel joyeux et ivre, à perpétuité. Toutefois, le vin était cher, c?est un idéal inaccessible à la majorité. De plus, il est combattu par le Bouddhisme, ce qui a influencé les pratiques taoïstes ultérieures.
[] Alchimie
Cette introduction par l?alimentation donne un contexte à des anecdotes d?alchimistes empoisonnant des empereurs avec leurs recettes. Pour devenir immortel, il faut non seulement se garder du mort, mais aussi se transformer de l?intérieur pour devenir imputrescible. Des adeptes tentèrent d?ingérer du plomb ou de l?or liquide pour s?accorder à une représentation symbolique du corps en correspondance avec les métaux. Le cinabre eut encore plus de faveur. Ce minerai de mercure passe par plusieurs couleurs à la fusion, illustrant la transmutation. Il a été l?objet d?une quête ruineuse, qui explique que l?alchimie externe a ensuite servi d?analogie à une forme réfléchie, l?alchimie interne, pratiquée dans la respiration.
[] Respiration
Le taoïsme a raffiné les techniques respiratoires à un degré que l?on ne rencontre que dans le yoga. L?historien occidental peut y chercher des influences, les textes yogis sont antérieurs. Mais les comparaisons ne suffisent pas à prouver une transmission, il est juste possible d?invoquer un fond commun de chamanisme eurasien.
Les taoïstes ont d?ailleurs découvert l?originalité de leurs techniques en les comparant à celles importées par les bouddhistes. Les indiens préconisent une respiration profonde et continue, afin de détacher l?esprit d?un corps illusoire, pour que l?atmân rejoigne le brahman. Les Chinois ont une métaphysique et une technique différente. Ils cherchent à retenir le souffle le plus longtemps possible. Cette apnée a des effets psychotropes différents, accompagnés de représentations. L?air, le Qi, est considéré comme la
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