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Romantisme

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Le romantisme est un courant artistique d'Europe occidentale apparu au cours du XVIIIe siècle en Grande-Bretagne et en Allemagne, puis au XIXe siècle en France, en Italie et en Espagne. Il se développe en France sous la Restauration et la monarchie de Juillet, par réaction contre la régularité classique jugée trop rigide et le rationalisme philosophique des siècles antérieurs.

Le romantisme s'esquisse par la revendication des poètes du « je » et du « moi », qui veulent faire connaître leurs expériences personnelles et faire cesser cet aspect fictif attribué aux poèmes et aux romans. Le romantisme se caractérise par une volonté d'explorer toutes les possibilités de l'art afin d'exprimer les extases et les tourments du c?ur et de l'âme : il est ainsi une réaction du sentiment contre la raison, exaltant le mystère et le fantastique et cherchant l'évasion et le ravissement dans le rêve, le morbide et le sublime, l'exotisme et le passé. Idéal ou cauchemar d'une sensibilité passionnée et mélancolique, ses valeurs esthétiques et morales, ses idées et thématiques nouvelles ne tardèrent pas à influencer d'autres domaines, en particulier la peinture et la musique.

Sommaire

[] Définition du romantisme

En France on a donné le nom de romantisme au grand courant littéraire qui a commencé aux environs de 1820 et s'est poursuivi jusqu'aux alentours de 1850, pendant la Restauration et la Monarchie de Juillet. Ce nom désigne un art où l'imagination et la sensibilité prédominent sur toute autre faculté de l'esprit. Plus généralement, il évoque des formules diamétralement opposées à celle de l'art dit classique des XVIIe et XVIIIe siècles.

Mais ce sens précis, le mot romantisme ne l'a pris qu'assez tard. La crise romantique de la littérature française n'est qu'un des aspects tardifs d'un mouvement bien plus général, qui s'est fait sentir dans l'Europe. Hormis la France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie ont eu leurs romantiques, et le nom de Hugo évoque ceux de Byron, de G?the et de Pouchkine. L'art n'est pas moins concerné que la littérature : Delacroix, David d'Angers, Berlioz, Wagner font aussi partie du romantisme.

Les origines de ce mouvement sont antérieures à 1820. Le mot même existait bien auparavant. Dès 1737, on lit dans une lettre de l'abbé Le Blanc au président Bouhier : « M. Pape a tâché de donner à son jardin ce goût que les Anglais appellent romantic et nous pittoresque. »[réf. nécessaire] À cette date le mot romantique avait une signification autre que celle qu'on lui a donnée plus tard. Il est passé, avant d'en arriver là, par diverses acceptions.

[] La définition du romantisme selon Baudelaire

Baudelaire a proposé sa définition du romantisme au Salon de 1846:

"Le romantisme n?est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité exacte, mais dans la manière de sentir.
Ils l?ont cherché en dehors, et c?est en dedans qu?il était seulement possible de le trouver.
Pour moi, le romantisme est l?expression la plus récente, la plus actuelle du beau.
Il y a autant de beautés qu?il y a de manières habituelles de chercher le bonheur.
La philosophie du progrès explique ceci clairement; ainsi, comme il y a eu autant d?idéaux qu?il y a eu pour les peuples de façons de comprendre la morale, l?amour, la religion, etc., le romantisme ne consistera pas dans une exécution parfaite, mais dans une conception analogue à la morale du siècle.
C?est parce que quelques-uns l?ont placé dans la perfection du métier que nous avons eu le rococo du romantisme, le plus insupportable de tous sans contredit.
Il faut donc, avant tout, connaître les aspects de la nature et les situations de l?homme, que les artistes du passé ont dédaignés ou n?ont pas connus.
Qui dit romantisme dit art moderne, ? c?est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l?infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts."

[] Premier sens (étymologique)

Dans son sens le plus vaste, le mot romantisme signifie conception de la vie relative au « roman », conception dont on trouve l'expression dans les récits épiques des peuples romans. Le romantisme ainsi compris est donc une mentalité d'inspiration chrétienne et nord-occidentale, par opposition à la mentalité antique et classique, d'inspiration païenne et d'origine gréco-latine. De cette mentalité est sorti un art cherchant à représenter l'infini, se portant volontiers vers l'inaccessible, le merveilleux, le fantastique, le mystérieux, tandis que l'art antique recherchait la raison, le calme, la simplicité, la noblesse, la clarté. Ce romantisme serait spécialement d'esprit moyenâgeux, avec ses sentiments profondément religieux, son enthousiasme pour une société chevaleresque, son amour du miraculeux ; il se soucierait plutôt de foi, de sentiment et de fantaisie que de critique, de raison, de mesure ; il serait en un mot l'expression de tendances absolument opposées à celles des anciens, raisonnables, moralistes et païens. l'homme est libre ; il ne dépend plus que de sa volonté et de la grâce divine, qui peut lui faire défaut, mais non le contraindre. La divinité désormais agit dans les c?urs, bien plus qu'elle n'intervient dans l'ordre physique des événements. L'homme devient une âme ; le corps perd son importance. La souffrance physique n'est plus un sujet de tragédie : . L'amour se dépouille si bien des sens qu'il devient parfois chimérique : c'est l'union et l'aspiration mutuelle de deux âmes à travers le temps, à travers l'espace, à travers la mort. La nature extérieure change d'aspect : elle est, comme l'homme, plus troublée, plus inquiète ; il y voit un reflet de son âme ; il la peuple, non plus de divinités occupées chacune de leur petit domaine, mais de puissances amies ou malfaisantes, de génies bons ou mauvais, fées, elfes, sylphes, gnomes, etc., personnifications variées du bon et du mauvais principe qui se disputent le monde. Ainsi, partout l'âme au lieu des sens, donnant aux choses leur prix, et partout des agents libres, substitués à la fatalité : tel est le grand sens de cette révolution intellectuelle issue du christianisme et du génie des peuples celto-romans et germaniques.

[] Deuxième sens (sens adopté par l'histoire littéraire)

Fragonard (1732-1806) : L'Inspiration (Musée du Louvre). L'inspiration et l'enthousiasme s'opposent nettement, chez les romantiques, à la réflexion et à la sérénité des classiques.
Fragonard (1732-1806) : L'Inspiration (Musée du Louvre). L'inspiration et l'enthousiasme s'opposent nettement, chez les romantiques, à la réflexion et à la sérénité des classiques.

L'imitation méthodique des littératures anciennes, inaugurée en France au XVIe siècle, atteignit son apogée au XVIIe siècle, et l'on peut dire que nos écrivains créèrent alors une littérature qui est devenue la nôtre propre bien plus que notre littérature du Moyen Âge qu'ils avaient oubliée et reniée. À leur tour, les autres nations imitèrent la littérature française du XVIIe siècle et, par cette imitation de seconde main, ne firent qu'énerver leur génie pendant une période plus ou moins longue. La littérature française était devenue, au regard des autres littératures modernes, une nouvelle littérature classique ou, si l'on veut, la continuation de l'Antiquité classique. C'est que l'esprit français est le seul dans l'Europe moderne pour qui l'esprit antique ne soit pas étranger : pour lui, l'imitation des modèles grecs et romains n'était pas servilité ou mode, c'était une sorte de tradition de famille retrouvée.

Mais le jour arriva où cette nouvelle littérature classique devint un joug pour la plupart des nations de l'Europe. Formé sur les modèles antiques, mais bien plus encore sur certaines règles empruntées ou que l'on croyait empruntées à l'Antiquité, elle se prit peu à peu pour un type de perfection qui devait être immuable. Or, l'immobilité répugne à la nature humaine, et particulièrement à la littérature, miroir d'idées en perpétuel changement. Ajoutons que chaque nation a son génie propre, qui s'accommode malaisément de formes empruntées à des nations étrangères et, malgré son caractère d'universalité, la nouvelle littérature classique façonnée par le génie français portait si bien le cachet propre de notre esprit, qu'elle devenait une gêne pour le libre développement d'un génie national chez les peuples étrangers qui l'avaient prise un moment pour modèle.

Aussi n'est-il pas étonnant que l'influence rayonnante de la littérature française au XVIIIe siècle ait provoqué une réaction, et c'est cette réaction que l'on appelle proprement le romantisme. Le mouvement partit d'Allemagne, où pourtant la littérature française régnait dans la plupart des courants, et passa de là en Angleterre. Il fut très marqué dans ces deux pays et eut en retour une influence très importante en France.

[] Le romantisme allemand

[] La Littérature allemande du XVIIe siècle

La littérature allemande du XVIIe siècle n'avait pas manqué de noms, mais elle n'avait pas eu d'inspiration commune et nationale. Les écrivains semblaient isolés les uns des autres ; aucune pensée générale ne les soutenait. L'Allemagne semblait ne plus se souvenir de son passé, ne plus savoir ce qu'elle avait été au XIIIe siècle, au temps de Wolfram von Eschenbach, de Hartmann von Aue, de Walther von der Vogelweide ; elle semblait ne plus se rappeler l'énergique mouvement d'idées qui, avec Luther, Melanchton, Zwingli, Hans Sachs, avait précédé et accompagné la Réforme. Elle s'était perdue elle-même. Martin Opitz, Paul Fleming, Andreas Gryphius, Friedrich von Logau, Henri Buchholz imitaient la France de Louis XIII ; Hoffmann von Hoffmannswaldau et Christian Hallmann copiaient le faux clinquant de l'Italie. Leibniz (1646-1716) lui même écrivait en latin, sortant par là même de l'histoire de la littérature en Allemand.

[] La réaction du XVIIIe siècle

[] Gottsched

La réaction ne se fit pas tout d'un coup. Le premier, Gottsched (1700-1766) prit à c?ur de rallier les forces dispersées de son pays et de constituer, en face de la France et de l'Italie, une grande littérature allemande. Mais, froid écrivain, poète sans imagination, il était impuissant à satisfaire l'idéal qu'il avait éveillé.

[] Bodmer

Johann Christoph Gottsched.
Johann Christoph Gottsched.
Friedrich Gottlieb Klopstock, peinture par Johann Caspar Füssli (1750).
Friedrich Gottlieb Klopstock, peinture par Johann Caspar Füssli (1750).

La première poussée efficace vient de la Suisse. Bodmer (1698-1783), poète médiocre comme Gottsched, mais critique supérieur, adresse de véhéments appels au génie germanique, réveille le sentiment national, oppose la poésie du Nord à la poésie des peuples latins et, cherchant à la fois le naturel et la grandeur, enthousiasme les esprits pour les hardiesses du poète anglais Milton, en même temps qu'il met en lumière les grâces naïves des Minnesänger (chantres d'amour du Moyen Âge). Une pléiade de jeunes poètes frémit à ses accents ; un journal littéraire d'avant-garde, le Recueil de Brême, se fonde, où paraissent en 1748 les trois premiers chants de La Messiade.

[] Klopstock

La Messiade ! Bodmer a trouvé son poète ; il le proclame, il lui prodigue les encouragements et les hommages, il le prône comme le réformateur et le pontife de la poésie. C'est un sacerdoce, en effet, que la carrière de Klopstock (1724-1803). Grave, austère, identifié, pour ainsi dire, avec son ?uvre, il élève toutes les imaginations vers les hauteurs que sa pensée habite ; il ranime le goût des grandes choses. Les inspirations de la vieille Germanie se réveillent à sa voix. Toutes ces vertus si allemandes (et non prussiennes) ? enthousiasme, ferveur religieuse, tendresse, virilité ? il les chante non seulement dans son épopée du Christ, en réalité beaucoup moins « barbare » et véhémente qu'on ne l'a cru dans le premier enthousiasme, mais aussi dans ses odes et dans ses drames. Il glorifie Hermann et la Germanie des premiers âges, comme il glorifie le Messie et les premiers jours de l'Évangile. Le christianisme primitif et la primitive Allemagne, voilà les objets de son culte. On peut dire de toute la vie de Klopstock ce que Mme de Staël a dit seulement de la Messiade : « Lorsqu'on commence ce poème, on croit entrer dans une église au milieu de laquelle un orgue se fait entendre. »

[] Lessing

Bien différent est Lessing (1729-1781), l'auteur du Laocoon et de la Dramaturgie de Hambourg. Tandis que Klopstock élève les c?urs et purifie les imaginations, Lessing aiguise et fortifie les intelligences. Poète, philosophe, érudit, journaliste, novateur plein d'idées, polémiste de premier ordre, il renouvelle tout ce qu'il touche, l'érudition et la critique, la théologie et le théâtre. Nul homme n'a plus vivement agi sur l'Allemagne. C'est le grand animateur de l'esprit public au XVIIIe siècle. Soit qu'il encourage ses lecteurs, soit qu'il les provoque à la lutte, il suscite les talents qui s'ignorent eux-mêmes : G?the deviendra poète en lisant son Laocoon.

Pour rendre au génie allemand la liberté de ses mouvements, Lessing voulut détruire ce qui lui paraissait une tyrannie. Il le fit de deux manières : en ruinant les théories sur lesquelles reposait tout l'art dramatique français, et en proposant d'autres modèles à l'admiration des Allemands. Le théâtre français s'appuyait principalement sur l'autorité d'Aristote : Lessing entreprit de démontrer que les critiques et les poètes français ne comprenaient pas la Poétique d'Aristote, et qu'ils avaient substitué des règles arbitraires aux préceptes du philosophe grec. D'autre part, il proposa aux Allemands le théâtre de Shakespeare, modèle beaucoup plus conforme, il faut le reconnaître, à l'esprit germanique de l'époque et à la liberté du génie en général, que ceux auxquels on le substituait.

L'Allemagne, excitée par Lessing, se jeta dans des voies nouvelles ; l'esprit allemand rentra en possession de lui-même et produisit sa littérature originale, celle qu'il a appelée sa littérature classique.

Wieland (1733-1813) essaya bien un retour en arrière et son Obéron est une pure imitation des modèles français, mais l'impulsion donnée par Klopstock et Lessing était trop forte, et la réaction romantique n'allait que s'accentuer.

[] Herder

C'est alors, en effet, que se lève Herder (1744-1803), animateur à l'égal de Lessing. Il détruit définitivement le prestige des siècles raffinés et réveille le goût des littératures primitives. Personne n'a comme lui l'instinct des premiers âges du monde, l'amour et l'intelligence des premières inspirations de chaque peuple. Une magnifique source de poésie s'épanche dans tous ses livres (Lieder, Les Voix des peuples, Chants d'amour de l'Orient, etc.). Ses images sont neuves et surprenantes, tel celle qu'il trouve pour exprimer le progrès continu de l'amitié entre gens de bien : « Elle croît, comme l'ombre du soir, jusqu'à ce que le soleil de la vie se couche. » L'on peut presque dire du moindre détail de son style ce qu'Edgar Quinet, son traducteur et son imitateur involontaire dit de l'un de ses ouvrages : « Pour parler, sa langue, il ressemble à ce lotus sacré des Védas, qui, balancé çà et là sur les eaux primitives porte au loin, dans son frêle calice, tout un univers naissant. » Moins net peut-être et moins précis que Lessing, mais plus poète, il agit davantage sur l'imagination.

[] G?the et Schiller

Johann Wolfgang von Goethe, peinture de Joseph Karl Stieler (1828).
Johann Wolfgang von Goethe, peinture de Joseph Karl Stieler (1828).
Friedrich von Schiller, peinture de Gerhard von Kügelgen.
Friedrich von Schiller, peinture de Gerhard von Kügelgen.
Frontispice des Souffrances du jeune Werther de G?the (1774).
Frontispice des Souffrances du jeune Werther de G?the (1774).

G?the (1749-1832), déjà éveillé à un monde nouveau par le Laocoon, s'ignorait encore lorsque Herder, l'ayant rencontré à Strasbourg, lui révéla tout son génie. Les premières ?uvres de G?the, Götz von Berlichingen (1773), Les Souffrances du jeune Werther (1774), etc., expriment admirablement l'ardeur fougueuse que les prédications de Herder avaient éveillé dans l'âme du jeune poète.

Ces années d'enthousiasme où le génie germanique se fraye impétueusement des voies nouvelles sont appelées par les historiens littéraires la période Sturm und Drang (Tempête et Élan). Ce nom même, emprunté à un drame de Maximilien Klinger, exprime bien l'esprit désordonné et presque farouche de cette époque. Cette exaltation se propage d'un bout de l'Allemagne à l'autre. De jeunes rêveurs, Voss, Bürger, Hahn, Stolberg, se réunissent au fond d'une forêt, près de Göttingen, pour prêter serment à la poésie, révèrent Klopstock à l'égal d'un pontife suprême, brûlent les ?uvres de Wieland, se jettent enfin dans le domaine de l'art comme des factieux dans une conjuration.

C'est en effet une véritable anarchie qui règne alors dans la littérature allemande ; c'est la Verwilderungsperiode (période du retour à l'état sauvage), comme l'appellent les Allemands eux-mêmes. Les premiers drames de Schiller (1759-1805), Les Brigands (1782) et La Conjuration de Fiesque (1784), en sont l'explosion dernière et le couronnement.

Comme si l'esprit moderne, pour garder son originalité, devait être toujours dans l'enfance, la poésie s'était efforcée de se replacer dans les temps du Moyen Âge, et d'en retrouver l'inspiration à la fois violente, bizarre et naïve. Cette résurrection fut une grande nouveauté, mais elle avait le tort d'être une sorte de jeu littéraire, un pastiche ingénieux de sentiments et de croyances disparus. Aussi, après avoir ébloui un moment, devait-elle assez vite tomber dans le discrédit, surtout quand les néophytes maladroits commencèrent à exagérer les bizarreries de la nouvelle école.

Fatalement, une inspiration plus calme succéda à ces poétiques ferveurs. G?the, qui est allé voir « le pays où les citronniers fleurissent » (1786), est tombé amoureux de l'antique beauté. Toutes les ?uvres qu'il rapporte d'Italie sont aussi pures, aussi majestueuses de forme et de pensée que les productions de sa jeunesse étaient tumultueuses. Cette recherche d'une sérénité idéale s'exerce d'ailleurs un peu au détriment de l'imagination. Si, dans le drame d'Egmont (1787), frémissait encore la jeune inspiration de l'auteur de G?tz, quel calme et quelle retenue dans ces compositions si savantes et si profondes : Iphigénie (1787) et Torquato Tasso (1790) !

Le Docteur Faust du drame de G?the.
Le Docteur Faust du drame de G?the.

Heureusement, G?the trouve en Schiller un ami qui va lui ouvrir les plus riches domaines de l'art. Les deux poètes étaient admirablement faits pour se rectifier et se compléter l'un l'autre. L'enthousiasme de Schiller pouvait l'entraîner à l'emphase ; la sérénité olympienne de G?the apprend de Schiller l'union de idéal et du réel, de la raison et de l'enthousiasme, et à son tour, soumettant la passion et la fougue de son ami aux lois de la beauté éternelle, il s'élève avec lui vers la perfection de l'art. Leur correspondance nous les montre s'encourageant et se corrigeant l'un l'autre, admirablement unis dans un même culte de l'idéal.

Il y a là une douzaine d'années où le génie germanique, après tant d'efforts, tant de préparations laborieuses, apparaît enfin dans son splendide épanouissement. C'est l'époque où G?the écrit ses plus belles poésies, Le Roi de Thulé, Le Roi des Aulnes (1795), et compose Hermann et Dorothée (1797), ?uvre d'un ordre tout nouveau, à la fois noble et simple, le modèle de l'épopée familière. Enfin, son drame de Faust, ce poétique et hardi symbole de la destinée humaine, s'il en a tracé la première ébauche à l'époque ou il écrivait G?tz et Werther, c'est maintenant qu'il l'achève sous les yeux de son ami.

Schiller, soutenu par G?the, s'élève de son côté à des hauteurs nouvelles. Le plus beau de ses poèmes, La Cloche (1797), les plus parfaits de ses drames, Wallenstein (1800), La Pucelle d'Orléans (1801), Marie Stuart (1802, La Fiancé de Messine (1803), Guillaume Tell (1804), appartiennent à cette période.

[] La continuation du romantisme en Allemagne

Aux Herder, G?the et Schiller, succède une seconde génération de romantiques en Allemagne. Celle-ci compte de grands noms comme Hölderlin et J. P. Richter et est divisée en deux écoles. L'école de Iéna, très cosmopolite, représentée entre autre par Novalis, Tieck, Schlegel, se réclamait proche de la pensée de Fichte. Elle élabora la doctrine romantique. L'école de Heidelberg, qui compta les noms de Brentano, Eichendorff, Arnim et les frères Grimm, se pencha moins vers la réflexion que vers le réel et tourna finalement au nationalisme culturel.

[] Le romantisme anglais

D'Allemagne, le mouvement romantique passa en Angleterre. Mais il y fut moins marqué parce que la littérature anglaise avait gardé d'avantage son indépendance. Tandis qu'en Allemagne le romantisme avait été surtout un mouvement de réaction contre l'influence française, ? mouvement aboutissant à la création d'un art national assagi, ? en Angleterre il fut surtout caractérisé par le retour au Moyen Âge et aux antiquités celtiques.

[] Tendances nouvelles de la poésie et du roman au XVIIIe siècle

Déjà, de 1742 à 1746, Edward Young avait publié ses Nuits qui, si elles ne respirent pas, comme l'ont cru des lecteurs superficiels, la mélancolie maladive du XIXe siècle, expriment le déchirement douloureux d'une âme éprouvée et blessé par la vie. Hervey avait déjà donné ses Méditations parmi les tombes (1746). Thomas Gray avait vu traduire dans toutes les langues son Élegie écrite dans un cimetière de campagne (1749). MacPherson avait acquis, sous le nom d'Ossian, une popularité qu'il dut en partie au mystère dont il entoura son ?uvre, mais qui dura malgré la découverte de sa supercherie : ses conceptions nébuleuses, la vague dont il avait entouré la terre de Morven et le palais de Selma agissait puissamment sur les imaginations; ses descriptions monotones avaient un charme qui disposait à la rêverie, et son style grandiose agitait et élevait les esprits.

William Cowper. Poète d'une sensibilité exquise, il sut exprimer avec charme ce qu'il sentait, pensait et aimait. Il rénova ainsi le lyrisme anglais.
William Cowper. Poète d'une sensibilité exquise, il sut exprimer avec charme ce qu'il sentait, pensait et aimait. Il rénova ainsi le lyrisme anglais.

Le roman, de son côté, avait pris une place prépondérante. Samuel Richardson s'était fait le peintre du c?ur humain aux prises avec des situations pathétiques, et Jean-Jacques Rousseau, parlant de son ?uvre principale, disait : «On n'a jamais fait encore, en quelque langue que ce soit, un roman égal à Clarisse Harlowe (1748), ni même approchant.» Henry Fielding, moins touchant que Richardson, avait interessé davantage les esprits par la variété et l'exactitude des tableaux de son Tom Jones (1750). Oliver Goldsmith dans son Vicaire de Wakefield (1766) avait donné le modèle du roman aimable et moral dont l'Europe entière aimait le ton de bienveillance et de douce philanthropie.

Byron en costume albanais. Byron mourut à Missolonghi le 19 avril 1824, alors qu'il était parti aider les Grecs révoltés contre les Turcs.
Byron en costume albanais. Byron mourut à Missolonghi le 19 avril 1824, alors qu'il était parti aider les Grecs révoltés contre les Turcs.

[] La Rénovation littéraire

Portrait de Sir Walter Scott, l'auteur de Ivanhoë. L'écrivain travaillait dans une salle voûtée, entouré d'armures qui évoquaient le passé féodal et guerrier de l'Écosse.
Portrait de Sir Walter Scott, l'auteur de Ivanhoë. L'écrivain travaillait dans une salle voûtée, entouré d'armures qui évoquaient le passé féodal et guerrier de l'Écosse.

C'est alors que le mouvement des esprits qu'excitait en Allemagne la critique et les ?uvres de Herder et de G?the se communique à l'Angleterre. L'évêque Percy publie en 1765 les vieilles ballades nationales qu'il recherchait avec passion. Thomas Chatterton, enfant d'une précocité extraordinaire, meurt à dix-huit ans, en 1770, après avoir donné toute une série de poèmes imités de la vieille poésie anglaise et qu'il avait attribués au moine Rowley. Walton donne en 1781 son Histoire de la poésie où il proclame la puissance et la liberté native de la poésie anglaise.

Mais le poète qui donna le véritable signal de la transformation fut William Cowper (1731-1800), dont l'existence se passa presque tout entière dans la solitude. Ses vers portent l'empreinte d'une mélancolie religieuse qui était le trait dominant de son caractère. Il crée en quelque sorte en Angleterre la nouvelle poésie lyrique, dans laquelle l'âme s'épanche toute entière avec ses plus secrets mouvements, et entre en communication avec la nature. La réception d'un portrait de sa mère, l'aspect de l'hiver à la campagne, une promenade au milieu des bois, sont pour lui des motifs de poésie intime que les poètes de l'école antérieure auraient dédaignés.

Tel est le caractère de l'école nouvelle. Ce sont les émotions les plus sincères chez l'homme, et dans la nature les scènes les plus simples et les plus familières que peignent les Bloomfield, les Graham et les Crabbe.

L'école lakiste marque l'apogée de ce retour à la nature, mais en y joignant l'élan vers l'idéal. Ce sont Wordsworth, Coleridge, Shelley, Keats, Southey, Wilson, Thomas Moore, poètes qui, la plupart, ont chanté les lacs du Cumberland et du Westmorland.

Alors, aussi paraît Byron, dont la poésie enflammées, profondément personnelle, a crée les superbes épopées lyriques du Pèlerinage de Childe Harold (1812), du Giaour, de la Fiancée d'Abydos, du Corsaire et de Lara. Walter Scott enfin (1771-1832), dans ses Chants populaires de la frontière écossaise, dans son Chant du dernier ménestrel, dans sa Dame du lac, et dans ses romans de Waverley, la Fiancée de Lamermoor, Ivanhoë, Quentin Durward, la Jolie fille de Perth, etc., ressuscite le Moyen Âge enfoui sous la poussière des siècles et chante, comme il le dit lui-même, «le haubert, l'écharpe, le cimier, la fée, le géant, le dragon, l'écuyer et le nain.»

[] Le romantisme français

Si le romantisme fut en Allemagne un retour aux fonds primitif et indigène, en France, ce fut au contraire une réaction contre la littérature nationale. Les littératures anglaise et allemande ne s'étaient asservies que momentanément à la discipline du classicisme, sous l'influence prédominante de notre grand siècle ; et ce qu'on appelle proprement romantisme outre-Manche et outre-Rhin c'est la période littéraire où le génie septentrional, reprenant conscience de lui-même, répudie l'imitation française. En France, au contraire, pays de culture et de tradition gréco-latines, la littérature était classique depuis la Renaissance, et l'on appelle romantiques les écrivains qui, au début du XIXe siècle, se sont affranchis des règles de pensée, de composition et de style établies par les auteurs classiques.

Pas plus qu'en Allemagne, cette révolution ne s'est accomplie d'un seul coup en France. À cause de son caractère de rupture avec la tradition nationale, et non avec des habitudes passagères, d'importation étrangère, elle a été plus tardive et a eu plus de peine à se réaliser. Commencée en réalité vers 1750, elle n'a atteint son terme qu'un siècle plus tard. Préparée au XVIIIe siècle , contenue et même refoulée pendant la Révolution et l'Empire, elle n'est arrivée à maturité que sous la Restauration et son triomphe ne s'est affirmé vers 1830 qu'après des luttes ardentes et passionnées.

[] Première Période : Le Préromantisme (1750-1800)

[] Querelle des Anciens et des Modernes ? Les drames de Diderot

Denis Diderot par Louis-Michel van Loo (1767). (Musée du Louvre).
Denis Diderot par Louis-Michel van Loo (1767). (Musée du Louvre).

La révolte contre l'imitation de l'Antiquité avait commencé dès la fin du XVIIe siècle par la Querelle des Anciens et des Modernes. Perrault, La Motte, Fontenelle, avaient porté de rudes coups à la tragédie classique. Mais le véritable démolisseur des règles sur lesquelles elle reposait est Diderot. Il s'insurge contre les prescriptions d'Aristote et d'Horace et contre les modèles classiques. Nos tragédies sont, à ses yeux, artificielles et fausses, contraires à la nature et à la vérité. Les sujets empruntés à la vie des grands, au lieu de l'être à la vie bourgeoise, sont sans intérêt pour nous. L'action est invraisemblable, car la peinture des crimes énormes et des m?urs barbares est hors de saison dans un siècle doux et civilisé. Enfin, le langage est ampoulé et déclamatoire, les costumes ridicules, la décoration absolument nulle. Le poète dramatique devra donc prendre ses sujets dans la vie domestique; il créera la tragédie bourgeoise qui ne différera de la comédie sérieuse que par une issue tragique, qui sera fondée non plus sur les caractères mais les conditions, et qui mettra en scène non pas l'avare, le vaniteux ou l'hypocrite, mais le marchand, le juge, le financier, le père de famille. Ce changement en entraînait d'autres : la prose substituée aux vers comme étant un langage plus naturel, une plus grande variété dans le costume et le décor, plus de mouvement et de pathétique dans l'action. Mais Diderot confondait trop souvent la nature avec son réalisme puéril; sous prétexte de morale, il donnait un sermon dialogue au lieu d'une action; enfin sa sensibilité toujours en effusion le jetait dans un genre larmoyant et ridicule. Le double échec du Père de famille (1757) et du Fils naturel (1758) fut la condamnation de ces théories et le signal de la mort pour ses réformes.

Il faudra, pour amener en France une réaction radicale contre le Classicisme, d'autres influences plus fortes et plus profondes. Il faudra une transformation complète des façons de penser et de se sentir, qui n'était encore qu'en germe au milieu du XVIIIe siècle.

La forêt de Fontainebleau, Jean-Baptiste-Camille Corot (1830). Les rêveurs du XVIIIe siècle aimaient se promener dans la nature. C'est dans cette forêt que Musset puisa l'inspiration de Souvenir, l'un de ses plus beau poèmes. (National Gallery of Art, Washington, DC).
La forêt de Fontainebleau, Jean-Baptiste-Camille Corot (1830). Les rêveurs du XVIIIe siècle aimaient se promener dans la nature. C'est dans cette forêt que Musset puisa l'inspiration de Souvenir, l'un de ses plus beau poèmes. (National Gallery of Art, Washington, DC).

[] La transformation des idées et des m?urs

Avant de connaître la Clarisse Harlowe de l'Anglais Richardson et le Werther de l'Allemand G?the, on avait écrit en France, au XVIIIe siècle, des romans, pour la plupart fort médiocres et bien vite oubliés, mais qui témoignent que vivre et peindre la vie ce n'était pas seulement comme le XVIIe siècle avait semblé le croire, analyser et raisonner; c'était aussi « écouter la voix du c?ur », « goûter les délices du sentiment », éprouver « la sensibilité d'un c?ur aussi violent que tendre», chérir « le poison des passions qui dévorent », ou leurs « tristes douleurs qui ont leur charme », se laisser prendre à « la sombre mélancolie d'un séjour sauvage », se livrer aux « attraits du désespoir », et même «chercher le tragique repos du néant ». Le Sidney de Gresset (1745), comme le Cleveland de l'abbé Prévost ou son Doyen de Killerine (1735), promènent au long de leur aventureuse destinée d'incurables maladies de l'âme sans raison ni remède, un fond secret de mélancolie et d'inquiétude, un « besoin dévorant », une «absence d'un bien inconnu», un vide, une désespérance qui les traîne de l'ennui à la mélancolie et à la lassitude de vivre.

Le lac de Thoune, dont les rives furent si prisées.
Le lac de Thoune, dont les rives furent si prisées.

La nature elle-même que l'on aime, ce n'est plus la nature sage et rangée, sans exubérance ni imprévu. Le goût se développe de la vraie nature avec ses caprices et même sa sauvagerie. Les promeneurs sont nombreux au XVIIIe siècle, pour le plaisir du grand air d'abord, mais aussi pour des joies poétiques et des contemplations émues. On goûte déjà le clair de lune, le son du cor au fond des bois, les landes, les étangs et les ruines. Meudon, Montmorency, Fontainebleau deviennent l'asile des amants, le refuge des c?urs déçus et désespérés. On commence à connaître une autre vie que celle des salons, et beaucoup de grandes âmes vont chercher dans la nature «des conseils pour vivre, des forces pour souffrir, des asiles pour oublier». Qu'on ouvre pour s'en convaincre la correspondance de Mlle de Lespinasse, de Mme d'Houdetot ou de la comtesse de Sabran.

Bientôt, même la France des plaines et des collines, la France de l'Île-de-France ne suffit plus. On va chercher en Suisse et dans la montagne des émotions plus fortes et des frissons nouveaux. Dès 1750, un poème du Suisse Haller, les Alpes dont la traduction est fort goûtée, évoque des splendeurs ignorées ou méconnues. On commence par les lacs de Genève, de Bienne et de Thoune et les altitudes moyennes ; puis on s'élève jusqu'aux glaciers, on affronte les neiges éternelles. On y va chercher les plus sublimes exaltations : «Les mots ne suffisent plus, écrit un voyageur, et les métaphores sont impuissantes pour rendre ces bouleversements. Que les ch?urs de nos cathédrales sont sourds près du bruit des torrents qui tombent et des vents qui murmurent dans les vallées ! Artiste, qui que tu sois, va voguer sur le lac de Thoune. Le jour où je vis pour la première fois ce beau lac faillit être le dernier de mes jours ; mon existence m'échappait ; je me mourais de sentir, de jouir ; je tombais dans l'anéantissement.»

Nicolas Lancret : La Camargo dansant (vers 1730) La grâce libre et la fantaisie capricieuse des décors champêtres de Lancret et de Watteau étaient très goûtées au milieu du XVIIIe siècle. Après 1750, ce furent les rocs tourmentés, les tempêtes, les vagues en furie de Claude Joseph Vernet qui eurent la faveur. (Wallace Collection, Londres).
Nicolas Lancret : La Camargo dansant (vers 1730) La grâce libre et la fantaisie capricieuse des décors champêtres de Lancret et de Watteau étaient très goûtées au milieu du XVIIIe siècle. Après 1750, ce furent les rocs tourmentés, les tempêtes, les vagues en furie de Claude Joseph Vernet qui eurent la faveur. (Wallace Collection, Londres).

Gagnés par ces influences, les propriétaires de parcs ou de maisons de campagne veulent chez eux d'autres décors. Bien bourgeois est le sage jardin d'Auteuil où le jardinier Antoine « dirige l'if et le chèvrefeuille » de Boileau et aligne ses espaliers ; bien froid l'ordre somptueux de Versailles et les parterres à la française des élèves de Le Nôtre. Ce qui plaît, c'est, au milieu du siècle, la grâce libre et la fantaisie capricieuse des décors champêtres que Watteau et Lancret donnent comme fond à leurs tableaux, et, après 1750, les rocs tourmentés, les torrents écumants, les tempêtes, les vagues en furies, les naufrages, toutes les « sublimes horreurs » que l'on retrouve dans les tableaux de Claude Joseph Vernet, et que lui commande ses clients : « une tempête bien horrible », désire l'un, et un autre : « des cascades sur des eaux troubles, des rochers, des troncs d'arbres et un pays affreux et sauvage. »

Claude Joseph Vernet : Tempête de mer avec épaves de navires.  Les « sublimes horreurs » de Vernet plurent beaucoup au public dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle (Ancienne Pinacothèque de Munich).
Claude Joseph Vernet : Tempête de mer avec épaves de navires. Les « sublimes horreurs » de Vernet plurent beaucoup au public dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle (Ancienne Pinacothèque de Munich).

Aussi voit-on se développer la mode des jardins anglais aux allées capricieuses et aux scènes imprévues; on se presse à Ermenonville et à Bagatelle, qui sont les modèles du genre. Avec la fantaisie, le caprice et le désordre, on y prodigue tout ce qui peut séduire les « âmes tendres » et alimenter la rêverie : des émotions douces et pastorales d'abord, chaumières, laiteries, vaches majestueuses et lentes, moutons bêlants, ? décors des Idylles de Gessner et de bergerades de Florian; mais aussi des invitations à la mélancolie : déserts et entassements de rochers, « bosquets de la rêverie » et ermitages, « ponts du diable » et « cavernes de Young », « fabriques » émouvantes évoquant la poésie du passé et portant les âmes à des « contemplations sublimes », vieux châteaux, ruines d'abbayes, tombeaux d'amants, forêts enchantées. « Voluptueux, solitaires, sauvages, tendres, mélancoliques, agrestes, rustiques », les jardins du temps ont déjà tous les «vallons» et tous les « lacs », tous les « automnes » et tous les « isolements » des Méditations de Lamartine. Il ne leur a manqué que d'avoir d'autres chantres que Feutry et Colardeau.

[] Le retour au Moyen Âge

En même temps que le goût de la nature vraie ou embellie par des ruines, se développe le goût du Moyen Âge et de nos antiquités nationales. Grâce surtout au comte de Tressan, qui donne en 1782 ses Extraits des romans de chevalerie, la mode vient aux «troubadours» et à la littérature «gauloise». Les romans et les romances du «bon vieux temps» apportent aux âmes sensibles leur «courtoisie», leur «naïveté» et «les grâces du vieux langage». La Bibliothèque des romans et la Bibliothèque bleue prodiguent à leurs lecteurs des extraits et des adaptations des Quatre fils Aymon, de Huon de Bordeaux, des Amadis, de Geneviève de Brabant et de Jean de Paris. Villon et Charles d'Orléans ont été déjà tirés de l'oubli, le premier en 1723, le second en 1734. Marot, qui n'a jamais été oublié, connaît un regain de faveur. Les poèmes, contes, romans et nouvelles s'emplissent de chevaliers, de tournois, de palefrois et de damoiselles, de castels et de pages.

[] L'influence anglaise

Les influences étrangères ont été profondes sur ce mouvement préromantique, surtout celle de l'Angleterre.

Les Anglais nous avaient fourni, avant 1760, par l'intermédiaire de Voltaire et de Montesquieu, des théories de liberté politique et de gouvernement constitutionnel. Mais d'Holbach, Helvétius et les Encyclopédistes n'avaient pas tardé à aller plus loin qu'Addison et Pope, et, après 1760, le prestige de la philosophie et du libéralisme anglais était tombé. L'Angleterre n'est plus, dans la deuxième partie du siècle, que le pays de Richardson, de Fielding, de Young et d'Ossian. Les deux premiers surtout font la conquête des âmes sensibles, et quand Diderot écrit d'une seule haleine et dans le délire de l'enthousiasme son Éloge de Richardson, il ne fait que dire avec éloquence ce que pensent tous les Français. «Sans doute ni Clarisse ni les autres héroïnes anglaises ne sont des héroïnes romantiques; elles ne réclament pas les droits de la passion; elles ne souffrent pas du mal du siècle. Mais elles se passionnent, même quand elles raisonnent; et quand elles aiment ou résistent à l'amour c'est de toutes les forces de leur être. Elles sont de celles dont le c?ur brûle. L'incendie gagna tous les c?urs français». (Mornet).

On goûta le théâtre anglais avec le même zèle que les romans. Pourtant Shakespeare fut âprement discuté, Voltaire le traitait de fou, et Rivarol et La Harpe pensaient à peu près comme lui. Cependant l'acteur Garrick, très à la mode, joua dès 1751 des fragments d?Hamlet dans les salons et fit pleurer les spectateurs sur les amants de Vérone, sur le Roi Lear «errant dans le sein des forêts» et sur «le c?ur brisé d'Ophélie». Les traductions et les imitations se multiplièrent; Roméo et Juliette et Othello surtout devinrent populaires.

Ingres, Le Songe d'Ossian, 1812.
Ingres, Le Songe d'Ossian, 1812.

Avec les drames de Shakespeare, c'est l'âme anglaise elle-même qui conquiert les âmes françaises, âme sombre et sauvage, toute pleine de brume, de mystère et de spleen, mais profonde, et qui sait découvrir ce qui ébranle fortement l'imagination et jette l'âme dans une espèce de vague obscure et menaçant.

Quelques Français avaient déjà aimé avant cela la paix solennelle des tombeaux et des morts; mais ils ne l'avaient chantée que timidement ou gauchement. Ce furent les Anglais Hervey, Gray et surtout Young qui mirent dans cette poésie sépulcrale les affres du désespoir et les sombres plaisirs d'un c?ur lassé de tout. Les Nuits de Young, méditations oratoires et monologues prolixes où la rhétorique et l'artifice abondent, eurent un succès retentissant, lorsque Le Tourneur en donna en 1769, la traduction en une prose plus emphatique encore, mais surtout plus lugubre que les vers de l'original. On crut que Young avait raconté sa propre histoire, et l'on versa des larmes sur ce père qui, dans la nuit profonde, à la lueur incertaine d'une lanterne, avait creusé de ses mains le tombeau de sa fille bien-aimée.

Grâce à ces influences et malgré les railleries de Voltaire, le «genre sombre» se créa peu à peu. Les héroïdes de Dorat et de Colardeau, les romans et nouvelles de Baculard d'Arnaud (les Epreuves du sentiment, les Délassements de l'homme sensible, les Époux malheureux), les Méditations et l'homme sauvage de Louis-Sébastien Mercier sont remplis de tempêtes, d'antres funèbres, de crânes et de squelettes; au «chaos des éléments» se mêlent «les fureurs de la démence, la frénésie des crimes et les abîmements du repentir». «Mais cris étaient des hurlements, dit le héros d'un de ces romans; mes soupirs des efforts de rage, mes gestes des attentats contre ma personne?»

À cette mélancolie, à ce genre sombre, il fallait un décor approprié. Ce fut Macpherson qui l'apporta. Dans les Poèmes d'Ossian, on trouva les horizons et les dieux du Nord, les brumes légères et glacées, les tempêtes auxquelles se mêlent la voix des torrents, les vents déchaînés et les fantômes. Dans Ossian s'épanouissait tout ce que la littérature du Nord renferme de visions funèbres et d'étranges splendeurs. Et nous devons noter ici qu'on ne distinguait pas alors entre la Gaule, l'Irlande, l'Écosse, le Danemark, la Norvège, entre les pays celtiques et les pays germaniques, et qu'on admira tous les «bardes», depuis les druides gaéliques jusqu'à ceux des sagas scandinaves.

Cet engouement pour les littératures étrangères était souvent, hâtons-nous de le dire, fort prudent et mitigé. Le goût du sombre, le «galimatias lugubre et sépulcral» et les bardes mêmes d'Ossian ont été discutés, tout au moins jusqu'à la Révolution, et si on s'engouait du «barbare» et du «sauvage», c'était à condition qu'ils fussent un peu léchés. Les traductions de Shakespeare par Le Tourneur, si elles étaient assez fidèles pour le fond, corrigeaient ce qu'il appelait les «trivialités» et les «grossièretés» du style; et les «adaptations de Ducis qui firent fortune ne sont souvent que de pâles et mensongères contrefaçons. Rien même ne subsistait dans ses adaptations de ce que les drames de Diderot ou de Baculard avaient osé; le mouchoir d'Othello n'est plus qu'un billet, l'oreiller qui étouffe Desdémone n'est plus qu'un poignard, l'action se déroule en vingt-quatre heures comme le veut Aristote. Les traductions de Young, d'Ossian, de Hervey par Le Touneur, qui firent sa gloire, ne furent guère, elles aussi, que d'adroits mensonges. Elles ne se contentent pas d'user d'un style trop prudent; elles taillent, suppriment, transposent, recousent; si bien que les sublimes horreurs et les beaux désordres qu'on y croit trouver ne sont plus que les effets d'un art tout classique et pénétré d'esprit français.» (Mornet).

Au vrai, Shakespeare, Young et Ossian, les Anglais, les Celtes, les Scandinaves, ont exercé en France une impression bien moins profonde que dans les pays germaniques. On ne les goûtait chez nous que dans des traductions édulcorées, et encore les goûtait-on moins que les tendres idylles et les douces pastorales de Gessner, le «Théocrite allemand».

[] L'influence allemande

Il pourrait sembler que l'influence de l'Allemagne, où le mouvement romantique a été si précoce et si bruyant, se soit fait sentir de bonne heure en France. Il n'en est rien. L'Allemagne était généralement ignorée, où même méprisée avant 1760. Pour la plupart des Français, elle était le pays de Candide, du château de Thunder-ten-tronckh, des marais puants, des barons stupides, des baronnes pesantes et des Cunégondes naïves. Voltaire, qui avait pu connaître les Allemands, et qui croyait avoir des raisons de s'en plaindre pensait qu'ils n'étaient que des rustres. Peu à peu, on s'aperçut que ce pays avait produit «quelques grands hommes»; on adopta d'abord Wieland, mais ses ?uvres ne rendaient guère aux Français que ce que les Français lui avaient prêté. On prit contact ensuite avec Klopstock et sa Messiade; on connut Gellert et Hagedorn; on trouva que les Allemands étaient moins «rustres» que «rustiques»; on admit qu'ils étaient «naïfs», et par conséquent sensibles et vertueux; on goûta la bonhomie allemande et la paix des villages à l'ombre des tilleuls et des clochers.

Ce n'est qu'à la fin du siècle que Schiller et G?the révèlent une autre Allemagne, plus ardente et plus romantique. On traduit les Brigands; Werther tient tout de suite les Français sous le charme. Les traductions et les adaptations se succèdent de 1775 à 1795; vingt romans mènent l'amour jusqu'au suicide, ou du moins jusqu'au désespoir de vivre, jusqu'à l'horreur de la destinée. Les jeunes filles même rêvent de lire Werther, le lisent et