Révolution industrielle
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La révolution industrielle, expression créée par Adolphe Blanqui[1], désigne le phénomène majeur du XIXe siècle dont les conséquences affectèrent profondément l'économie, la politique, la société et l'environnement.
[] Définition
La révolution industrielle se caractérise par le passage d'une société à dominance agraire à une société industrielle. Au pluriel, les révolutions industrielles désignent les différentes vagues d'industrialisation qui se sont succédé, puisque la révolution industrielle a été un phénomène décalé dans le temps et l'espace.
Les premiers espaces à s'être industrialisés ont été la Grande-Bretagne et la Belgique à la fin du XVIIIe siècle puis la France au début du XIXe siècle ; on parle de pays de la première vague. L'Allemagne et les États-Unis quant à eux se sont industrialisés à partir du milieu du XIXe, le Japon à partir de 1868 puis la Russie à la fin du XIXe ; on parle pour ces quatre pays de pays de la deuxième vague.
Les transformations économiques, politiques et sociales furent telles que certains, comme Max Pietsch[2] et David Landes[3], caractérisent la révolution industrielle plutôt comme une rupture d'avec le passé. D'autres y voient plutôt la convergence d'éléments que le contexte historique a favorisés et généralisés au XIXe siècle. Karl Polanyi[4] expose notamment l'idée d'un siècle marqué par :
- un équilibre politique international : absence de grandes guerres entre 1815 et 1914 ;
- un équilibre monétaire : système de l'étalon-or et absence d'inflation ;
- un équilibre économique : acceptation de l'économie de marché.
Si d'aucun s'accordent à reconnaître l'impact colossal des transformations portées par la révolution industrielle, il ne faut pas oublier, ni négliger, l'existence d'éléments assurant une certaine continuité entre les périodes pré-industrielles et industrielles, ce dont Walt Whitman Rostow sera l'un des premiers à prendre en compte[5]. A cet égard, Franklin Mendels parle d'une situation de « proto-industrialisation » dans de nombreuses régions d'Europe[6] et P. Léon note l'existence de « nébuleuses industrielles » antérieures au XIXe. De même, Bernard Rosier en Pierre Dockès[7] montre que l'avènement du factory system fait suite à l'expérience antérieure du manufactory system et Alexander Gerschenkron note que la révolution industrielle est surtout le résultat d'obstacles économiques, politiques et sociaux qu'opposaient les sociétés traditionnelles et surmontés par chaque État. Enfin, Fernand Braudel note : « Il n'y a jamais entre passé, même lointain et présent de discontinuité absolue, ou si l'on préfère de non contamination. Les expériences du passé ne cessent de se prolonger dans la vie présente ».
De nombreux auteurs datent, en fait, le début de la révolution industrielle de la fin du Moyen Âge, début de la Renaissance. C'est ainsi que Paul Mantoux parle de l'existence d'un capitalisme industriel dès le milieu du XVIe siècle, mais la révolution industrielle en soi date, selon lui, du XVIIIe siècle[8]. C'est cette période entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle que Franklin Mendels qualifie de « proto-industrielle ».
[] Avant la révolution industrielle
De la fin du Moyen Âge au XVIIIe siècle, l?Europe connaît plusieurs phases de croissance démographique et de prospérité économique. Cependant cette expansion est toujours rattrapée par des crises profondes : les épidémies, les guerres et les disettes. La mortalité infantile est très élevée, l'hygiène reste généralement désastreuse, ce qui est attesté par les déformations et autres marqueurs d'innombrables maladies que l'on a pu relever sur les squelettes de l'époque. L'alimentation est essentiellement à base de céréales[9].
La société est encore largement féodale, et presque exclusivement agricole. Toutefois, les premières sociétés capitalistes apparaissent dès la Renaissance en Hollande et dans le nord de l?Italie (Venise). Les techniques enregistrent d'importants progrès : navigation, imprimerie, horlogerie, méthodes financières. Les foires, carrefours essentiels des échanges, se développent dans certaines régions d?Europe et attestent de l'existence d'une économie de marché, quoique de manière marginale.
L'usine, au sens moderne, est inexistante. Les manufactures établies par le pouvoir royal, en France notamment, restent une activité marginale. Cependant, certaines formes d'organisations, comme le putting-out system, annoncent la révolution industrielle ; les marchands commencent à fournir les paysans en matières premières, parfois en outils, afin de récupérer ensuite un produit transformé qu?ils revendront en ville. Les paysans en tirent un complément de revenu. Ce mode de vie n'est donc plus tout à fait le servage mais n'est pas encore le salariat. C'est un mélange inédit d?agriculture et d?artisanat. L'économie moderne est en germe.
A l?exception, de certaines régions, comme les Flandres, l?agriculture est encore largement sous productive, et végète sous le joug de l?archaïsme féodal. La pratique de l?assolement triennal reste la règle, et les champs sont exploités de façon collective, l?absence de clôtures permettant le mouvement du bétail d?un terrain à l?autre.
D?après les calculs d'Angus Maddison, l?Europe occidentale connaît de 1500 à 1800 une croissance démographique de 0,14 %, un taux faible mais déjà supérieur à ceux des autres régions du monde (0,02 %). C?est donc dès le XIIIe siècle que l?Europe commence à creuser l'écart économique avec le reste du monde. Mais cette avance reste limitée[10].
Néanmoins si l?Europe occidentale n?est pas beaucoup plus riche que le reste du monde, elle a déjà commencé à le dominer, les grandes compagnies de commerce ayant acquis, grâce à la supériorité des techniques maritimes, le contrôle des mers. Mais ce commerce concerne essentiellement les produits de luxe, en particulier les épices, dont la clientèle est la partie la plus riche de la population, c'est à dire un groupe social numériquement minime.
[] Contexte favorable, résultat d'une longue évolution
voir l'article Histoire du capitalisme
[] Structures sociales, économiques et politiques
[] Évolution de la société
Dès le XVIe siècle, la Réforme protestante menée par Martin Luther et Jean Calvin secoue l'Europe toute entière. Le protestantisme porte en lui les germes de ce qui constitue un « terreau » de valeurs qui révolutionnent la conception du travail et de la vie. En effet, d'après Max Weber, le travail n'est pas considéré comme le châtiment expiatoire du pêché originel comme dans l'éthique catholique. C'est une valeur fondamentale au travers de laquelle chacun s'efforce de se rapprocher de Dieu[11]. Suite à la révocation de l'Édit de Nantes, par l'Édit de Fontainebleau de 1685, la France s'est privé du savoir-faire et des capitaux des protestants les huguenots ? qui dûrent fuir vers les Provinces-Unies (aujourd'hui les Pays-Bas) et l'Angleterre[12].
L'évolution des idées est également marquée par la dimension prise par la bourgeoisie au sein de la société. Il est notable que l'expansion économique précoce se fait souvent dans un contexte politique déjà en partie affranchi du féodalisme. Venise est dominée par les marchands et les Provinces-Unies ainsi que l'Angleterre se sont dotées d'un régime parlementaire.
[] Naissance de l'entreprise
Le capitalisme ne naît pas avec la révolution industrielle ; Fernand Braudel note que les activités du capitalisme marchand et financier sont déjà largement développées à la fin du Moyen Âge, dans des régions comme le nord de l'Italie ou les actuels Pays-Bas.
Par exemple, les grandes compagnies commerciales maritimes, comme la Compagnie anglaise des Indes orientales (1600) ou bien la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (1602), préfigurent, dès le XVIIe siècle, l'entreprise moderne . Elles constituent en effet les premières entités à rassembler capitaux, moyens matériels (navires), progrès technologiques (boussole, sextant, etc.) et hommes. Leurs objectifs annoncent ceux des entreprises modernes : le profit monétaire.
D'autre part, durant l'ère préindustrielle, ou « proto-industrielle » selon l'expression de l'historien Franklin Mendels, on retrouve des « nébuleuses industrielles » (P. Léon) comme en Flandres au XVIIe siècle dans lesquelles se développent des formes embryonnaires d'entreprises pour contourner les règles corporatives. C'est donc à cette époque que les premières formes juridiques d'entreprises sociétaires voient le jour ; c'est le cas de la société en commandite.
Les entreprises joueront un rôle majeur durant la révolution industrielle car elles permettent une importante concentration de capitaux servant au financement des investissements de plus en plus coûteux, comme les chemins de fer au XIXe siècle. Les premières sociétés de capitaux comme les sociétés en commandite par actions (actions négociables à la Bourse) en France remonte au Code du Commerce de 1807 mais restent marginale[13]. C'est la création d'une nouvelle forme juridique d'entreprise, la société anonyme (S.A.), qui facilitera les apports en capitaux de plusieurs investisseurs dans la mesure où ceux-ci n'engagent leur responsabilité qu'à hauteur des montants investis, ce qui limite les risques. Jusque là les « investisseurs » associés au sein de sociétés en nom commun (S.N.C.) découpées en parts non négociables, et non en actions, avaient la qualité juridique de « commerçants » et étaient, à ce titre, responsables sur leurs biens propres. La mise en place des joint stock companies (J.S.C.) en Angleterre fait suite à l'abrogation du Bubble Act en 1825 et au Joint Stock Companies Act de 1856. La France, quant à elle, instaure la société anonyme après les lois de 1863 et 1867 et l'Allemagne en 1870. Entre 1879 et 1913, 11,4% des sociétés créées en France sont des sociétés anonymes d'après François Caron[14].
[] Le libéralisme à l'aube de l'industrialisation
La réflexion sur le rôle de l'État dans l'économie s'inscrit principalement au XVIIIe siècle. Adam Smith préconise en 1776 dans sa Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations la présence d'un État-gendarme assurant d'une part ses prérogatives régaliennes et d'autre part des fonctions tutélaires; il ne s'agit donc pas d'un État minimal.
De surcroît, le siècle des Lumières a accouché d'une conception de l'État qui garantit les libertés individuelles. Économiquement, cet État défend la libre concurrence ; c'est donc en toute logique qu'il l'introduit dans la société et l'économie. Concrètement, cela se traduit en France par l'abrogation des corporations suite au décret d'Allarde en mars 1791 et par l'interdiction de toute coalition suite à la loi Le Chapelier du 14 juin 1791 :
« Il n'y a plus de corporations dans l'État ; il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général. »[15]
En Angleterre, les Combination Act de 1799 et 1800 engagent un processus similaire. De telles mesures ont eu un impact décisif sur le processus de révolution industrielle puisque d'après Arnold Toynbee « l'essence même de la révolution industrielle est la substitution de la libre concurrence aux règlementations qui, depuis le Moyen Âge, étaient imposées à la production ».[16]
En outre, le XIXe siècle se partage entre périodes de libre-échange et d'autres de protectionnisme, même si « le protectionnisme est la règle, le libre échange l?exception » [17]. Or, les thèmes du libre-échange et du protectionnisme sont également issus d'une longue réflexion historique. Déjà au XVIIe siècle le mercantilisme était une « économie au service du prince »[18] et défendait les frontières du royaume. Le Royaume-Uni commercialiste optait alors pour des mesures protectionnistes telles le Navigation Act de Cromwell en 1651 ou bien les Corn laws en 1815 suite à l'Importation Act. En outre, le physiocrate Vincent de Gournay lançait déjà au XVIIIe siècle : « laissez faire, laissez passer ». La physiocratie précédait ainsi les idées libérales d'Adam Smith et de David Ricardo. Ce dernier fut tout au long de sa vie un ardent défenseur de l'abrogation des corn laws. Leur abrogation par le Peel Act du 15 mai 1846 constituera, au même titre que l'abrogation du Navigation Act en 1849, un tournant fondamental du XIXe siècle.
De manière plus approfondie, Adam Smith préconise aussi la division du travail, source d'efficience et de dextérité et donc d'une meilleure productivité. Elle est aussi synonyme de spécialisation et donc d'interdépendance entre les acteurs économiques qui est un facteur de généralisation du marché.
Ce libéralisme est donc à l'origine de la généralisation du marché au XIXe siècle, autrefois existant mais de manière marginale, facteur décisif dans le processus d'industrialisation. Karl Polanyi [19] estime que le marché a fonctionné de manière autorégulée, c'est-à -dire sans intervention aucune de l'État, entre 1834, date de l'abolition de la loi de Speenhamland consacrant la marchandisation de la main d'?uvre, à 1929, date à laquelle la crise économique contraint l'État à institutionnaliser le marché.
[] Progrès scientifiques
La révolution industrielle est le fait de la découverte de nombreuses innovations qui ont favorisé l'industrialisation. Cette « grappe d'innovation », pour reprendre l'expression de Joseph Schumpeter, fut d'une ampleur telle que la révolution industrielle a pu apparaître comme une véritable rupture au niveau des techniques.
Pourtant, de nombreuses industries apparaissent dès le milieu du XVe siècle, comme l'imprimerie et la soierie. C'est ce que révèlent les travaux de Henri Hauser[20]. Ces industries ont alors favorisé l'émergence des premières manufactures dont certaines, en France, furent créées sur décisions royales dès le règne d'Henri IV mais surtout sous celui de Louis XIV, influencé par les idées mercantilistes de Colbert. De même, Lewis Mumford[21] considère l'invention de l'horloge comme une des premières activités mécaniques, permettant le perfectionnement de certaines techniques et favorisant la division du travail.
[] Trois révolutions : agricole, démographique et industrielle
[] Révolution agricole
Bien qu'une lente évolution se soit amorcée depuis le Xe siècle d'après certains historiens comme Georges Duby[22], les techniques agricoles n'évoluent de manière significative qu'à partir du XVIIIe siècle. La révolution agricole, c'est-à -dire le bouleversement des techniques, caractérisé par des innovations, débute dans le sud de la Grande-Bretagne aux environs des années 1720. Jusque là , seules les Provinces-Unies profitaient d'une forte productivité agricole. Dès 1720 Charles Townshend expérimente un système nouveau dans la région de Norfolk : l'assolement continu se substitue à l'assolement triennal avec jachère. C'est le début d'une vague d'innovation : drainage, marnage, invention du semoir par Jethro Tull en 1701, etc.
Cependant, l'élément le plus important est le bouleversement de l'exercice de la production agricole provoqué par les mouvements d'enclosure entamé au XVe siècle. La mise en clôture des terres agricoles par les landlords marque une rupture avec le système traditionnel de l?openfield, synonyme de profits collectifs. Les enclosures, inaugurées en Angleterre par les Enclosure acts dès 1760, permettent le remembrement agricole, l'application de nouvelles techniques et l'accroissement de la production de manière significative. Pour Karl Marx le mouvement d'enclosure est à l'origine du départ des paysans sans terre vers les villes dans lesquelles ils deviendront les premiers ouvriers ? ainsi que le premier prolétaires ? de la révolution industrielle. En effet, les enclosures privent nombre de ces petits paysans de leur moyen de subsistance, à savoir la culture des biens communaux. C'est le « triomphe de l'individualisme agraire », d'après l'expression de Marc Bloch[23].
Bien que la France ait plus de retard en matière d'innovation agricole du fait d'un refus de l'agriculture « à l'anglaise », l'historien Jean-Claude Toutain note tout de même un accroissement de la production agricole en France de 20 à 30 % par décennie de 1700 à 1780. Ceci permettant de supporter la forte croissance démographique de la France au XVIIIe siècle. De même, le marché agricole se développe en France après la Révolution de 1789 qui consacre la libération de la terre, permettant, selon l'expression de Pierre Rosanvallon, de « déterritorialiser l'économie et de construire un espace fluide structuré par la seule géographie des prix »[24]. Ces éléments remettent en cause l'idée du conservatisme du monde rural, notamment en Europe de l'Ouest. Quant au monde agricole de l'Europe méditerranéenne et centrale, il demeure traditionnel notamment en Russie où le servage n'est aboli que le 3 mars 1861.
La révolution agricole, débutée au début du XVIIIe siècle, se poursuit tout au long du XIXe siècle siècle. C'est l'apparition du machinisme agricole, marqué par quelques innovations majeures comme la moissonneuse mécanique de Cyrus Mac Cormick en 1824, sa moissonneuse-batteuse en 1834, la charrue de Mathieu de Dombasle en 1837, puis l'apparition des engrais artificiels grâce à la chimie (recherches de Justus von Liebig dans les années 1840), etc.
[] Transition démographique
Les pays ayant connu la révolution industrielle ont également tous connu des mutations démographiques dont la plus importante est la transition démographique. Celle-ci ne se produit pas forcément au même moment que l'industrialisation, ce qui permet de nuancer les liens entre démographie et révolution industrielle.
La transition démographique correspond à une période de déséquilibre entre les taux de natalité et les taux de mortalité. Avant que ne débute la transition démographique, le régime démographique traditionnel est celui d'une natalité et d'une mortalité fortes qui se compensent.
Les progrès humains se caractérisent par la raréfaction des famines et le meilleur traitement des épidémies, parfois combinés à une absence temporaire de guerre, notamment au XIXe siècle. Les progrès de la médecine jouent un rôle important : vaccination antivariolique de Edward Jenner en 1796, découverte de la morphine en 1806, découverte du bacille de la tuberculose par Robert Koch en 1882, vaccin contre la rage de Louis Pasteur en 1885 etc. Autrement dit, il s'agit du recul des « trois parques surmortelles » selon l'expression d'Alfred Sauvy[25]. Ces progrès suscitent, dans le premier temps de la transition, une chute de la mortalité sans que le taux de natalité en soit changé. L'écart important, alors constaté entre la mortalité et la natalité, provoque une hausse importante de la population. Par la suite, des évolutions sociologiques et culturelles, liées à l'évolution des modes de vie, des « mentalités collectives » et de la famille avec l'enfant comme préoccupation centrale d'une famille qui tend à devenir « nucléaire »[26], provoquent un recul de la natalité dont le taux tend à converger vers celui de la mortalité.
La transition démographique est alors terminée, et laisse généralement la place à une période de stabilité marquée par une faible mortalité et une faible natalité.
La France est le premier pays à connaître la transition démographique, au XVIIIe siècle, si bien qu'elle est la nation la plus peuplée d'Europe en 1800, après la Russie. Certains font la corrélation avec la prédominance de l'économie française à la même époque ; le PIB de la France représente 15 % du PIB européen soit 1/3 de plus que le PIB du Royaume-Uni et trois fois plus que celui des États-Unis en 1820. Ensuite, le Royaume-Uni connaît à son tour la transition démographique ; sa population est multipliée par 9 entre 1500 et 1900 et passe de 6 à 21 millions d'habitants entre 1750 et 1850. Parallèlement, le Royaume-Uni est le premier pays à s'industrialiser. De même, la population des États-Unis est multipliée par 15 entre 1820 et 1950 et dans le même temps son PIB est multiplié par 14. On voit tout de même que le lien entre essor démographique et industrialisation est complexe puisque la France est le premier pays à entrer en phase de transition démographique mais c'est le Royaume-Uni qui entre le premier dans la révolution industrielle, ce même Royaume-Uni qui entrera par la suite dans le processus de transition démographique.
[] Trois bouleversements liés
La révolution agricole permet de soutenir l?évolution démographique en permettant la disparition des disettes. L?accroissement de la population a cependant suscité certaines craintes à l?époque. Thomas Malthus soutenait ainsi que la croissance démographique évoluait de manière géométrique (1, 2, 4, 8, 16, 32...) alors que l?agriculture n'évoluaient que de manière arithmétique (1, 2, 3, 4, 5, 6...), d'autant plus que les gains de productivité dans l'agriculture étaient confrontés aux rendement décroissant des terres[27].
La transition démographique a elle aussi eu des répercussions sur l?agriculture, elle lui a fourni des perspectives de profit. Par ailleurs, les études d'Ester Boserup montrent que l?accroissement démographique a peut-être mis la population face à des impératifs de productivité, « la nécessité étant la mère de l?invention »[28].
Des auteurs comme Paul Bairoch[29] et Walt Whitman Rostow considèrent la révolution agricole comme endogène à la révolution industrielle. L?augmentation de la productivité agricole par tête a permis de réduire la part des travailleurs agricoles. Ces derniers étant mis au chômage se sont rendu dans les villes et ont fourni à l?industrie d'importante main d??uvre, essentielle à son expansion. L?agriculture en évolution a aussi profité d?une mécanisation croissante, qui s?est traduit par des commandes industrielles. L'augmentation du produit brut agricole augmente la rentabilité et la valeur des terres, et permet de dégager des possibilités financières pour l'investissement.
Pourtant, les travaux de Phyllis Deane [30] montrent qu'il faut relativiser cette théorie en soulignant le décalage géographique qu'il existe entre les régions où se déroulent la « révolution agricole » et celles où se développent l'industrialisation. Ainsi, le Sud-Est de l'Angleterre, qui connaît des progrès en matière agricole, n'est pas la première région d'Angleterre qui à s'industrialiser. Il existe un décalage similaire, cette fois-ci temporel, entre transition démographique et industrialisation. Ainsi, les régions dont la croissance démographique est importante ne sont pas forcément celles qui connaissent le processus d'industrialisation en premier, comme en Espagne. De même, d'autres régions qui s'industrialisent ne connaissent pas une très forte poussée démographique, comme dans la partie rhénane de l'Allemagne[31].
En outre, la théorie selon laquelle les excédents agricoles ont soutenu l'industrialisation est elle aussi à relativiser. En effet, ces excédents ont été réinvestis, pour une large part, dans l'agriculture. En fait, ce sont plutôt les excédents industriels qui se sont dirigés vers l'agriculture, notamment dans de grandes propriétés, parfois au nom du prestige social qui faisait défaut à la bourgeoisie. Toutefois, le rôle de l'agriculture, s'il n'est pas le seul à permettre le processus d'industrialisation, n'en demeure pas moins crucial dans les pays de la première vague[32] comme dans ceux de la deuxième vague, notamment le Japon et la Russie.
[] Première révolution industrielle
Dans une perspective linéaire, à la manière de celle de W.W. Rostow, la première révolution industrielle débute en Angleterre dès le milieu du XVIIIe siècle et en France au début du XIXe siècle ; ce sont les pays de la première vague.
[] Importance des brevets
La première véritable législation attribuant un monopole pour les inventions apparaît à Venise en 1474. Cette loi précisait que le monopole était la contrepartie de sa divulgation. Dès cette époque, le brevet a deux fonctions :
- protéger les inventeurs contre la concurrence,
- informer les innovateurs.
En Grande-Bretagne, la législation sur les brevets apparut progressivement : selon l'usage britannique, le système de brevets fut créé sans intervention du gouvernement, par une succession de décisions de justice. Sous la reine Anne, les juges de la couronne donnèrent comme condition d'obtention d'un brevet que « le demandeur doit décrire par écrit et établir la nature de l'invention et la façon de la réaliser ». En 1718, le brevet accordé à James Puckle pour une mitrailleuse fut l'un des premiers à qui on demanda une « spécification ». Le fameux brevet d'Arkwright pour des machines de filage fut invalidé en 1785 pour absence d'une spécification adéquate, après dix ans d'existence. Par ailleurs, l'acceptation du brevet de James Watt en 1796 pour les machines à vapeur établit le principe important selon lequel un brevet peut être accordé pour l'amélioration d'une machine connue, ainsi que pour des idées et des principes ? à condition qu'ils puissent être appliqués concrètement.
Joseph Schumpeter défend le concept de brevet car il est absolument indispensable par assurer une rente de monopole à l'entrepreneur-innovateur. Toutefois, le brevet est temporaire, ce qui est nécessaire d'après Joseph Schumpeter. En effet, s'il est normal de protéger et de récompenser un innovateur pendant un temps par une rente de monopole, qui peut être considérée comme un juste retour par rapport aux investissements et aux sacrifices consentis par cet innovateur, elle doit être temporaire pour encourager à innover sans cesse. Toujours selon Joseph Schumpeter, les cycles de croissance de long terme ? cycle Kondratieff ? s'expliquent par l'existence de périodes de « grappes d'innovations »[33] ou pas source d'un processus de « destruction créatrice »[34].
En France, la première législation sur les brevets fut créée en 1791.
[] Secteurs clés
[] Une énergie : la vapeur
Au Ier siècle de l'ère chrétienne Héron d'Alexandrie construisit l'Éolipyle, sorte de jouet à vapeur fonctionnant comme une turbine à réaction. Il faudra attendre d'autres inventeurs, comme Denis Papin pour montrer que la vapeur sous pression pouvait actionner un piston dans un cylindre. En fait, au départ, la notion de travail associé à cette machine est totalement absente et il faudra attendre les travaux de Nicolas Léonard Sadi Carnot et la naissance de la thermodynamique pour formaliser ce concept. C'est précisément cette notion qui, attachée aux machines développées au moment de la révolution industrielle, avec en parallèle l'utilisation d'énergie fossile, feront basculer le système technique vers la civilisation thermo-industrielle.
La première machine fonctionnant à vapeur à être utilisée industriellement fut celle du capitaine Thomas Savery en 1698. Elle servit à pomper l'eau d'exhaure dans les mines de Cornouailles. Bien que simpliste et gourmande en charbon, elle sauva de nombreuses mines de la ruine.
La première véritable machine à vapeur, celle dont toutes les machines alternatives descendent, fut celle inventée et construite par un forgeron du Devon : Thomas Newcomen en 1712. Elle fut construite comme machine de pompage pour une mine de charbon située près de Dudley Castle, dans le Staffordshire. Très fiable, cette machine fonctionnait au rythme lent de douze coups par minute, et consommait aussi beaucoup de charbon. La machine à vapeur de Newcomen ne pouvait servir qu'à pomper de l'eau, d'autre part sa consommation de charbon était très élevée. En effet, pendant son fonctionnement on envoyait dans le cylindre successivement de la vapeur, qui le réchauffait, puis de l'eau froide, qui le refroidissait : le charbon servait surtout à réchauffer le métal du cylindre.
En 1764, frappé par la déperdition d'énergie de la machine de Newcomen, James Watt imagina de ne plus condenser la vapeur dans le cylindre, mais dans un condenseur séparé. Il en déposa le brevet en 1769. L'application industrielle commença à partir de 1775, après que James Watt se fut associé avec Matthew Boulton, propriétaire de la manufacture de Soho, près de Birmingham. Leur démarche de commercialisation était elle-même innovante : ils passaient un contrat avec un client équipé d'une machine Newcomen, et finançaient le remplacement par une machine de Watt. Les deux associés se payaient en prenant pour eux une part des économies de charbon réalisées par le client, grâce au bon rendement énergétique de la machine de Watt.
Watt breveta plusieurs autres inventions comme la machine rotative et surtout la machine à double effet (1783) dans laquelle le cylindre reçoit la vapeur alternativement par le bas et par le haut, ainsi qu'un régulateur centrifuge ou à boules (1788) assurant une vitesse constante au moteur. La machine à vapeur pouvait remplacer les roues de moulin, pour l'entraînement des équipements industriels.
Le développement fut rapide, et 496 machines à vapeur Boulton et Watt étaient en service en Grande Bretagne en 1800. Les brevets de Watt tombèrent dans le domaine public vers 1800. Le développement de la machine à vapeur fut l'une des raisons de la précocité britannique. En 1830 le Royaume-Uni possède 15 000 machines à vapeur, la France 3 000 et la Prusse 1 000. La France restera à la traîne dans ce domaine : en 1880 elle ne possède que 500 000 chevaux-vapeur installés contre deux millions pour le Royaume-Uni et 1,7 million pour l?Allemagne.
[] Un moyen de transport : le bateau
La révolution industrielle, particulièrement dans sa première phase, s'appuie sur la vapeur permettant de faire fonctionner des bateaux à vapeur et, un peu plus tard, des locomotives. Également, une autre énergie sera développée, plus marginalement, durant cette période : le gaz. Celui-ci servira notamment à éclairer les premières usines avant que ne soit généralisé l'usage de l'électricité, à la fin du XIXe siècle.
L'adaptation de la machine à vapeur à des bateaux était plus difficile que pour les chemins de fer : risque d'incendie avec les coques de bois, risque de panne ? un bateau dont la machine tombe en panne est désemparé ? faible autonomie due au mauvais rendement des machines à vapeur. Toutefois, le 15 juillet 1783, le « Pyroscaphe » est le premier bateau à vapeur ? naviguant pendant un quart d'heure, sur la Saône ? construit par le marquis Claude François Dorothée de Jouffroy d'Abbans (1751- 1832). La navigation à vapeur commença donc sur les rivières, dans les ports pour les remorqueurs, et sur des trajets courts, comme la traversée de la Manche. Les bateaux à vapeur progressent rapidement, tant en nombre qu'au niveau technique. Ainsi, dès 1830 les premiers steamers mettent dix jours de moins sur le trajet New York-Londres que les voiliers les plus rapides. L?augmentation de la taille des navires divise les frais de transports par quatre entre 1820 et 1850 sur les liaisons internationales.
En 1869, l'ouverture du canal de Suez permit aux bateaux à vapeur de faire le trajet vers l'Inde en 60 jours, contre six mois auparavant. D'autre part, des dizaines de bateaux à vapeur ont sillonné la Loire entre 1830 et 1850. Leur vitesse était impressionnante (de 4 à 15 n?uds à la remonte, et 9 n?uds en descendant), et donnait lieu à des courses qui se terminaient parfois dans un banc de sable? Vers 1850, le chemin de fer entraînera leur disparition. C'est en 1910 que la Royal Navy britannique prend la décision de basculer vers une alimentation au fuel, et non au charbon, pour ses nouveaux bâtiments. Cette bascule est ensuite générale dans le domaine du transport, instaurant l'ère du pétrole pour le XXe siècle.
Au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, le développement de l'industrie charbonnière reposait sur les transports par bateaux, soit sur les rivières navigables, soit par mer. Les routes ne permettaient pas de transporter des chargements lourds, surtout après une pluie.
Francis Egerton, troisième duc de Bridgewater (1736 - 1803), put voir dans son grand tour d'Europe le canal du midi, ouvert en 1681. Possédant des mines de charbon à Worsley, près de Manchester, il décida la construction d'un canal pour transporter son charbon de ses mines jusqu'à Manchester. La construction commença en 1759, dirigée par James Brindley, et se termina en 1776, pour un coût de 350 000 £ ? énorme pour l'époque ?. Ce canal rapporta un grand profit au Duc, et la prospérité à Manchester qui put disposer d'un charbon bon marché, pour les machines à vapeur et l'industrie du coton qui commençait à se développer.
Rapidement, un réseau de 4800 km de canaux permit l'acheminement du charbon et d'autres produits un peu partout. Par la route, un cheval pouvait transporter 120 kg, sur un canal, le même cheval pouvait tirer 50 tonnes à la vitesse moyenne de 6,5 km/h. Des bateaux rapides tirés par deux chevaux (remplacés tous les 6,5 km) transportaient des passagers à la vitesse moyenne de 16 km/h.
Pendant 50 ans, les canaux furent les artères de la première révolution industrielle, faisant la fortune de leurs propriétaires. Puis le chemin de fer les remplaça peu à peu, jusqu'à s'imposer définitivement au cours de la deuxième révolution industrielle.
[] Textile
voir Histoire de la soie
Jusque vers 1750 la production était réalisée soit à domicile, soit dans des ateliers artisanaux avec quelques apprentis ; c'est le domestic system qui domine. Il s'agissait souvent d'un revenu d'appoint, pendant les temps morts de l'agriculture. Cette organisation rationnelle des familles par elles même constitue les prémisses de l'industrialisation appelée proto-industrialisation.
L'industrie textile fut la première à être mécanisée :
- 1733 : John Kay inventa la navette volante qui permet de tisser quatre fois plus vite et des tissus plus larges. Il fallait donc quatre fileurs pour un tisserand. Cette rupture d?équilibre provoqua d?autres inventions techniques,
- 1765 : James Hargreaves breveta la « Spinning-Jenny » un rouet où l?on peut poser huit broches. Hargreaves était un ouvrier tisserand illettré. Sa machine fut détruite par des ouvriers tisseurs furieux de perdre leur travail, et il mourut dans la pauvreté,
- 1767 : Richard Arkwright breveta la « water-frame », première fileuse mécanique basée sur le modèle de machine à filer brevetée par Lewis Paul en 1738,
- 1779 : Samuel Crompton créa la « mule-jenny » qui mettait en ?uvre 400 broches à la fois. (eau ou charbon nécessaire),
- 1785 : Edmund Cartwright - un « clergyman » du Leicestershire inventa le premier métier à tisser mécanique,
- 1846 : machine à coudre d'Elias Howe, qui améliore le modèle de Barthélémy Thimonnier de 1829.
Richard Arkwright achetait leurs cheveux aux paysannes pour faire des perruques. Après avoir inventé la mule-jenny, il créa en 1771 une usine à Cromfort. Il y avait de l'eau pour actionner les machines, mais peu de monde. Il fit venir des familles pauvres, dont les femmes et les enfants travaillaient sur les métiers à tisser 13 heures par jour. En 11 ans, il créa deux autres usines, employant 5000 personnes et il fut anobli. Son système fut largement copié, et en 1780 il y avait 120 usines, la plupart dans le nord-ouest de l'Angleterre.
En 1800, 80% du coton était tissé mécaniquement avec des « mule » dans le Lancashire. En 1815 : on trouvait en Angleterre 2500 métiers mécaniques contre 250 000 à bras.
La production fut concentrée dans des manufactures, utilisant une très importante main-d'?uvre dans de mauvaises conditions d'hygiène, d'éclairage, de bruit et de sécurité. L'utilisation de machines à vapeur permit d'installer ces manufactures près des villes, qui devinrent rapidement des villes industrielles. Les ouvriers devaient habiter à proximité de leur lieu de travail, car ils y allaient à pied, leurs journées de travail étaient très longues et le temps de repos trop court pour qu'il puisse être réduit par un long trajet. Notons que certaines innovations contribuent à la dégradation des conditions de vie et de travail des ouvriers[35]. En effet, la machine à coudre d'Elias Howe en 1846 conduit au maintien du travail à domicile, le domestic system, mais l'intensification de l'industrialisation entraîne l'augmentation des cadences dans la filature si bien que les conditions de vie et de travail dans le textile se dégradent ; c'est le sweating system.
À la lumière des éléments cités, on comprend, en partie, la précocité du Royaume-Uni dans le processus de révolution industrielle.
[] Métallurgie
En 1708 Abraham Darby, un Quaker qui exploitait une fonderie de cuivre, s'installa à Coalbrookdale dans les gorges de la Severn. Il avait l'intention de réaliser ce qu'aucun maître de forge n'avait réussi jusque là : faire de la fonte en utilisant du coke au lieu du charbon de bois, plus coûteux. Il loua un vieux haut fourneau fonctionnant au charbon de bois au seigneur du lieu.
Le charbon a été exploité très tôt en Grande-Bretagne. On considère que les moines de Newbattle Abbey ont créé la première mine de charbon d'Écosse au XIIIe siècle, et les mines écossaises produisaient 400 000 tonnes en 1700, 2 000 000 tonnes en 1800. Le coke était fabriqué, exactement comme le charbon de bois, par une combustion incomplète dans des meules. Charbon et coke étaient utilisés à la place du bois, pour le chauffage domestique ou industriel (verreries, tuileries, poteries). La difficulté venait de la teneur en soufre élevée des cokes, rendant la fonte impropre à l'utilisation. Après une année d'expérimentations, en sélectionnant des cokes peu chargés en soufre, il réussit à produire une fonte utilisable. Celle-ci était encore de qualité médiocre et ne permettait pas d'obtenir du fer. Mais elle était assez bonne pour fabriquer des marmites de cuisine bon marché, des taques de cheminée et d'autres produits analogues. Abraham Darby en vendit dans toute l'Europe, et cela dura 40 ans, jusqu'en 1750.
En 1750, le fils d'Abraham Darby - Abraham Darby II - réussit à obtenir du fer à partir de la fonte au coke, ce qui permit une baisse du prix du fer. En 1779, le petit-fils Abraham Darby III construisit le premier pont métallique, Iron Bridge, sur la Severn, en un lieu nommé depuis Ironbridge. Il fallut trois mois à son haut fourneau pour produire les 384 tonnes de fonte nécessaires. Ironbridge est considéré comme le berceau de la révolution industrielle. La société Darby cessa son activité en 1818, victime de la crise qui suivit la fin des guerres contre la France et de la concurrence.
Le premier pont métallique réalisé en France fut le pont d'Austerlitz, en 1807 (reconstruit en 1854 à cause de nombreuses fissures).
La fonte, produite par le haut fourneau, est du fer contenant un pourcentage élevé de carbone. En enlevant le carbone, on obtient du fer. Et on obtient de l'acier en ajoutant un peu de carbone au fer. En 1784, Henry Cort inventa le procédé du puddlage pour obtenir du fer à partir de la fonte - procédé très bien décrit par Jules Verne dans son roman Les 500 millions de la Begum. Par exemple, la tour Eiffel est faite en fer puddlé.
Le premier mode de fabrication de l'acier, déjà connu dans l'Antiquité, fut celui de la cémentation, un processus qui visait à chauffer des barres de fer à l'aide de charbon de bois dans un four fermé de sorte que la surface du fer acquière une importante teneur en carbone. La méthode dite au creuset initialement développée afin de retirer les scories de l'acier issues de la cémentation, permet de fondre ensemble le fer et d'autres substances dans un récipient (le creuset) composé d'argile réfractaire et de graphite. C'est par cette méthode qu'étaient fabriqués les couteaux de Damas et les épées de Tolède, par exemple. L'acier ainsi obtenu revenait à un prix élevé.
[] Suprématie de la Grande-Bretagne dès 1750
En Europe, au XVIIe siècle, l?Angleterre est une exception à plus d?un titre. Elle fait exception sur le plan culturel. Depuis le traité de Westphalie de 1648, qui stabilise la situation en Europe, en consolidant la France, l?Europe du Nord est stable sur le plan religieux, l?anglicanisme s?impose et se rapproche du protestantisme. Cette partie du monde se détache. Le parlementarisme anglais émerge. Les conceptions économiques des britanniques prennent une évolution radicale avec le libéralisme d?Adam Smith, qui reconnaît la valeur économique de l?individu, avec des droits. Le système des corporations, immobile, disparaît, avec l?apparition des brevets. Mais l?Angleterre étant une île, elle s'impose une politique maritime ambitieuse. Au XVIIIe siècle, le Royaume-Uni possède une grande flotte maritime, un grand capital technique et économique. L?affrontement franco-anglais est à son paroxysme. Les Anglais dominent la mer, malgré les grands efforts français. L'avance anglaise est technique (chronomètre de marine) et la richesse française se dilue alors dans sa puissance démographique (un Européen sur cinq est alors français).
C?est dans ce contexte que naît la révolution industrielle. Sa précocité en Angleterre pose la question de ses origines. Plusieurs facteurs sont avancés : l'empire colonial, la spécialisation industrielle précoce et la puissance financière.
[] L'empire britannique
L'Empire colonial britannique est le plus vaste du monde au XIXe siècle avec environ 33 millions de km2 pour une population représentant environ le quart de la population mondiale totale d'alors c'est-à -dire 500 millions d'habitants. Il s'agit d'un Empire bien plus vaste que celui de la France, tant en superficie (10 millions de km2) qu'en nombre d'habitants (50 millions).
Adoptant une stratégie coloniale différente des autres nations, notamment de la France, le Royaume-Uni opte très tôt pour le libre-échange avec ses colonies mais également avec les autres nations. Le 26 semptembre 1786, par exemple, la Grande-Bretagne et la France signent un accord commercial ? le traité Eden-Rayneval ? rendant la circulation des grains quasiment libre et interdit l'exportation de machines anglaises et l'émigration d'ouvriers qualifiés britanniques. Toutefois le traité le plus important entre les deux nations est celui du 23 janvier 1860, dit traité Cobden-Chevalier. De tels accords sont soit négociés, comme dans l'exemple précédent, soit obtenus par la force, comme pour l'installation de concessions à Shanghaï en 1842. On s'achemine dès lors de plus en plus vers la fin d'une politique d'obédience mercantiliste que l'abrogation des corn laws sanctionne définitivement en 1846. La Grande-Bretagne verse alors dans un libre-échange de conception free trade et non, comme c'est le cas de nos jours, de conception fair trade. Toutefois la Grande Dépression de 1873-1896 pousse à un retour vers des politiques teintées de protectionnisme, donc en repli sur le commerce avec les colonies.
[] Spécialisation industrielle précoce dès 1750
La dotation factorielle de la Grande-Bretagne est un élément constitutif de sa précocité et de sa supériorité au début de la révolution industrielle.
L'agriculture est sacrifiée au profit de l?industrie ; la part de l'activité agricole dans le PIB de la Grande-Bretagne passe de 20% en 1850 à 6% en 1906. Si en valeur absolue les données restent stables, en revanche en valeur relative on voit bien la proportion prise par l'activité industrielle. D'autre part, une telle diminution relative de l'agriculture peut s'expliquer par les effets du libre-échange et le commerce avec les pays « émergents » comme les États-Unis.
L'agriculture sacrifiée, les efforts tournés vers l'industrie, la domination industrielle de la Grande-Bretagne est assurée, au moins pendant une grande partie du XIXe siècle. Ainsi, la production industrielle s'accroît fortement, notamment dans les productions de charbon (qui augmente de 100% entre 1830 et 1845), textile et sidérurgique dans lesquelles se spécialise la Grande-Bretagne. Cette domination s'appuie notamment sur une main-d'?uvre, abondante grâce à l'essor démographique, acquise aux nouvelles méthodes notamment organisationnelles avec la division du travail selon les conceptions d'Adam Smith. Elle s'appuie en outre sur la disponibilité des matières premières, fer et charbon, sur les colonies et sur de nombreuses innovations (cf. 2.4).
On note cependant que l'hégémonie britannique est de plus en plus contestée dans la seconde partie du XIXe siècle, surtout par les États-Unis et l'Allemagne qui s'industrialisent à une vitesse telle qu'ils rattrapent la Grande-Bretagne. Cela se traduit par une érosion de la balance commerciale dont le déficit passe de 11 millions de £ en 1820 à 140 millions à la fin du XIXe siècle. Toutefois, la suprématie financière se substitue à l'hégémonie industrielle et permet de compenser le déficit commercial grâce à des excédents colossaux.
[] Suprématie financière
La Grande-Bretagne a dominé incontestablement durant toute la première moitié du XIXe siècle. En conséquence, la City, place financière de Londres, est incontournable dans le domaine financier; c'est la place la plus importante en terme de transaction, incontournable pour les reconnaissances de dettes, pour émettre des actions, emprunter etc. Cette situation est d'autant plus forte que la Grande-Bretagne dispose du plus vaste Empire colonial et est le plus important investisseur à l'étranger. De plus, on y côte une majorité de matières premières, malgré la concurrence de la bourse de Chicago, et la monnaie de référence pour les échanges internationaux demeure la livre sterling. La suprématie financière de la Grande-Bretagne est accentuée sous le règne de la reine Victoria Ire (1837-1901).
[] Singularité du cas de la France
On parle en effet de singularité pour le processus de révolution industrielle car elle ne correspond pas aux modèles établis. Notamment, certains comme Jean Marczewski[36], considèrent que la révolution industrielle fait exception par l'absence d'une phase de take-off (décollage) selon les critères établis par W.W. Rostow. Selon ce dernier toute société suit un processus de croissance en cinq étapes qu'il définit dans Les Étapes de la croissance économique, 1960, dont une est primordiale ; celle du take-off. Cela correspond à un investissement total représentant 10% du PIB total, l'existence de secteurs moteurs, et à un cadre politique et social favorable. La France ne suit pas ce modèle ; le début de la révolution industrielle en France se caractérise, selon Maurice Lévy-Leboyer, par :
- un contexte historique marqué par les guerres révolutionnaires et napoléoniennes (1789-1815),
- un développement industriel, malgré tout, aux côtés de la Grande-Bretagne (1815-1860),
- un ralentissement économique (1860-1905),
- une forte reprise à partir de 1905.
[] Contexte historique
Les débuts de la révolution industrielle en France sont marqués par les troubles consécutifs aux guerres révolutionnaires et napoléoniennes dont le coût est humain mais également économique ; la France perd son dynamisme démographique. D'autre part, le Blocus continental mis en place par Napoléon Ier en 1806 provoque une perte de débouchés pour les grands ports français, comme Bordeaux, Marseille ou Nantes qui perdent de leur activité et de leur population, partie vers les régions industrielles du Nord-Est. C'est ainsi que le Blocus continental a favorisé une spécialisation industrielle et inversé les pôles de l'industrie en France. Il a de plus accentué la spécialisation commerciale française vers le commerce continental.
De la Révolution, la France a également hérité des valeurs du Siècle des Lumière. Ainsi, à la fois teintée de libéralisme et de conception plus « social », la France adoptera une voie intermédiaire entre le libéralisme britannique et le protectionnisme allemand.
[] Importance de l?État
Dès la fin de la Révolution, le pouvoir en place s'empresse de ?libérer les forces? du marché par la suppression des corporations (décret d'Allarde, 1791) et l'interdiction de toute coalition (loi Le Chapelier, 1791). Par ailleurs, la France se dote sous le Consulat d'une monnaie, la ?franc germinal? et d'une Banque centrale ; la Banque de France. Cette association permet à la France de retrouver des bases monétaires stables et un système centralisé. Celui-ci a en effet permis de juguler les troubles monétaires, nés des troubles révolutionnaire ; l'émission trop abondante d'assignats ayant crée de l'inflation. En outre, le franc germinal se caractérise par une stabilité tout au long du XIXe siècle. Si la France se dote d'un système monétaire centralisé, c'est qu'elle a hérité de son histoire sa tradition jacobine, autrement dit centralisatrice.
De surcroît, la France procède à de nombreuses réformes comme la création des lycées permettant la formation d'une élite dans le cadre d'un processus de rationalisation de l'État entamé dès le milieu du XVIIIe siècle avec, par exemple, la création de l'École Royale des Ponts et Chaussées en 1747. Mais la réforme majeure à retenir est celle de l'instauration du Code Civil par Napoléon en 1804. En effet, il encadre le droit de propriété privée, élément essentiel dans le processus de révolution industrielle. Mais il permet également de se servir de la propriété privée en définissant le droit contractuel ; la propriété privée est un bien cessible et permet donc l'accumulation. Attention toutefois, cela ne signifie pas que la propriété n'était pas cessible sous l'Ancien régime mais que la propriété n'avait aucune fonction d'accumulation, elle était un symbole social. Elle demeure ce symbole au XIXe siècle mais ajoute la notion d'accumulation.
[] Puissance agricole et industrielle
De plus, par le biais de lois, l?État se joint à la croissance économique non seulement en la favorisant, mais également en la soutenant. On peut citer par exemple la loi Guizot de 1842 qui favorise l?extension du chemin de fer dont on connaît l?importance dans le processus de révolution industrielle, les grands travaux ? travaux du baron Haussmann à Paris, assainissement de zones marécageuses comme les Landes et la Sologne ?, le plan Freycinet (1879-1882) pour relancer l?activité économique par le chemin de fer et l?amélioration des infrastructures, etc. L?Empire colonial français contribue également à soutenir l?industrialisation.
L?État est parfois à l?origine de négociations favorisant le libre-échange, parfois à l?origine de mesures protectionnistes ; on retrouve là encore la voie intermédiaire choisie par la France, ni tout à fait libérale, ni totalement protectionniste. Dans le premier cas, il établit des accords commerciaux, comme celui de 1786, dit traité Eden-Rayneval, et, surtout celui de 1860, dit traité Cobden-Chevalier, qui limite les droits sur les produits industriels dans la limite de 25 %. Dans le second cas, il prend des mesures protectionnistes comme l?adoption de la loi Méline en 1892 permettant d?augmenter les droits de douane sur les céréales et la viande en cas de surproduction.
L?agriculture conserve une place bien plus importante dans l?économie française que dans l?économie britannique à la même époque. Des inventeurs contribuent aux progrès de l?industrie agricole comme André Grusenmeyer. Son importance est telle en France qu?il suffit que l?agriculture prospère pour que l?ensemble de l?économie s?en trouve améliorée. Au contraire, une agriculture qui n?est pas prospère conduit à l?amplification des mouvements de crises. L?agriculture est dominée en France par des petits propriétaires, ce qui explique en partie le comportement « malthusien » de la France au XIXe siècle ; faire moins d?enfants permet d?éviter l?émiettement du patrimoine familial.
La France est également une puissance industrielle, néanmoins derrière la Grande-Bretagne. Les changements sont plus progressifs qu?en Grande-Bretagne, expression d?un « malthusianisme » caractéristique ; concentration d?entreprises et production de masse sont plus tardives. De plus, l?industrie est dominée par une petite bourgeoisie qui privilégie un marché intérieur peu dynamique.
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