Révolution russe
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La Révolution russe est l'ensemble des événements de 1917 ayant conduit en février au renversement spontané du régime tsariste de Russie, puis en octobre à l'installation préparée d'un régime « léniniste ». Largement produite par la Grande Guerre, la Révolution russe est un événement fondateur et décisif du « court XXe siècle »[1] ouvert par l'éclatement du conflit européen en 1914 et clos en 1991 par la disparition de l'URSS. Objet de sympathies et d'immenses espoirs pour les uns (la « grande lueur à l'Est » de Jules Romains, le « charme universel d'Octobre » décrit par François Furet), objet de sévères critiques, voire de peurs et de haines viscérales pour les autres, elle reste un des faits les plus étudiés et les plus passionnément discutés de l'histoire contemporaine.
Son déroulement et ses conséquences posent toujours de nombreuses questions. Les historiens sont encore partagés quant à savoir si Février impliquait nécessairement Octobre. La nature d'Octobre (révolution, coup d'État ou combinaison des deux ?), les raisons des violences de la guerre civile de 1918-1921, celles de la genèse de la dictature soviétique sont également très discutées. Le débat très ancien sur l'évolution conduisant au stalinisme des années 1930 n'a jamais été non plus définitivement tranché : filiation logique, ou bien déviation (voire trahison), par rapport aux idéaux et aux pratiques des bolcheviks de la Révolution ?[2]
[] La Russie avant la Révolution
Avant 1917, la Russie était sous la direction d?un régime tsariste, autocratique et répressif, en place depuis dix siècles.
Au début du XXe siècle, la Russie connut un essor industriel spectaculaire, entraînant un essor urbain et une grande effervescence culturelle : le vieil ordre social était ébranlé, aggravant les difficultés des plus pauvres. Les industries florissaient, la classe ouvrière était concentrée principalement dans les grandes villes. Cependant, cette prospérité du pays n'avait pas profité à la population.
L'économie dans son ensemble reste archaïque[3]. La valeur de la production industrielle est en 1913 deux fois et demi inférieure à celle de la France, six fois moins que celle de l'Allemagne, ou quatorze fois moins que celle des États-Unis[4]. Le rendement agricole reste médiocre, la pénurie de transport paralyse toute tentative de modernisation économique[5]. Le PIB par habitant est alors inférieur à celui de la Hongrie ou de l'Espagne de l'époque, et environ un quart de celui des États-Unis[6]. Surtout, le pays est dominé par les capitaux étrangers, qui possèdent près de la moitié des actions en Russie[7]. L'industrialisation de la Russie a été violente et mal acceptée par les couches de la paysannerie brusquement prolétarisées. La classe ouvrière naissante, bien que faible numériquement, est concentrée dans de grands sites industriels qui facilitent l'émulation révolutionnaire[8].
La Russie reste un pays essentiellement rural (85 % de la population). Si une partie des paysans, les koulaks, s'était enrichie et constituait une sorte de bourgeoisie rurale, soutenant le régime, le nombre de paysans sans terres avait augmenté, créant un véritable prolétariat rural, réceptif aux idées révolutionnaires. Même après 1905, un député à la Douma signalait que dans bien des villages, la présence de blattes et de punaises dans les maisons était considérée comme un signe de richesse[9].
Après la scolarisation menée quelques années auparavant, une partie des ouvriers a été conquise par les idées marxistes et autres idéologies révolutionnaires. Toutefois, le pouvoir tsariste fit preuve d?immobilisme. Aux XIXe et XXe siècles, des mouvements organisés par des membres de toutes les classes de la population (étudiants ou ouvriers, paysans ou nobles) tentèrent de renverser le gouvernement ? sans succès, certains se tournant vers le terrorisme et les attentats politiques. Les mouvements révolutionnaires étaient soumis à une dure répression, menée par la toute-puissante Okhrana, la police politique du tsar. De nombreux révolutionnaires étaient emprisonnés ou déportés, d'autres réussissaient à fuir et à rejoindre les rangs des exilés. De ce point de vue, la Révolution de 1917 n?est que l?aboutissement d?une longue succession de petites révoltes. Les réformes nécessaires que ni les révoltes paysannes, ni les attentats politiques, ni l'activité parlementaire de la Douma n'avaient réussi à imposer viendront finalement d'une révolution impulsée par le prolétariat.
Dès 1905, une première révolution avait ainsi eu lieu après la défaite de la Russie face au Japon et la répression d'une manifestation venue porter une supplique à Nicolas II, lors du « Dimanche Rouge » du 22 janvier à Saint-Pétersbourg. Elle constitua une tentative du peuple russe de se libérer de son tsar, et fut marquée par des soulèvements et des grèves de la part des ouvriers et des paysans qui formèrent à cette occasion leurs premiers organes de pouvoirs indépendants de la tutelle de l'État, les Soviets.
[] Révolution de février 1917
Les défaites successives de la Russie lors de la Première Guerre mondiale sont l'une des causes de la révolution de Février. À l'entrée en guerre, tous les partis sont pour cette participation, à l?exception du parti social-démocrate (POSDR), le seul en Europe avec le parti socialiste serbe à refuser le vote des crédits de guerre, mais qui prévient toutefois qu'il ne cherchera pas à saboter l'effort de guerre. Dès le début du conflit, après quelques succès initiaux, l'armée connaît de lourdes défaites (en Prusse orientale notamment) ; les usines s?avèrent insuffisamment productives, le réseau ferroviaire imparfait, le ravitaillement en armes et denrées de l?armée boiteux. Dans l?armée, les pertes battent tous les records (1 700 000 morts et 5 950 000 blessés) et des mutineries éclatent, le moral des troupes se trouvant au plus bas. Les soldats supportent de moins en moins l'incapacité de leurs officiers (on a ainsi vu des unités monter au combat avec des balles ne correspondant pas au calibre de leur fusil), les brimades et les punitions corporelles en usage dans l'armée.
La famine gronde et les marchandises se font rares. L?économie russe, qui connaissait avant la guerre le taux de croissance le plus élevé d?Europe[10], est coupée du marché européen. La chambre basse du Parlement russe (la Douma), constituée de partis libéraux et progressistes, met en garde le tsar Nicolas II contre ces menaces pour la stabilité de la Russie et du régime et lui conseille de former un nouveau gouvernement constitutionnel. Mais le tsar ignore l?avis de la Douma. Isolé dans un train spécial au front, il a perdu de fait tout contact avec la réalité du pays et avec sa direction. L'impopularité de son épouse, d'origine allemande, aggrave le discrédit du régime, ce que confirme en décembre 1916 l'assassinat par un jeune noble du conseiller occulte de l'impératrice, Raspoutine.
Dès 1915-1916, une prolifération de comités divers prennent en main tout ce qu'un État déficient n'assume plus (ravitaillement, soins, échanges). Avec les coopératives ou les syndicats, ces comités deviennent des pouvoirs parallèles. Le régime ne contrôle déjà plus le « pays réel »[11].
Le mois de février 1917 rassemble toutes les caractéristiques pour une révolte populaire : hiver rude, pénurie alimentaire, lassitude face à la guerre? Tout commence lors de grèves spontanées, début février, des ouvriers des usines de la capitale Petrograd. Le 23 février (8 mars du calendrier moderne[12]), pour la journée internationale des femmes, des femmes de Petrograd manifestent pour réclamer du pain. Leur action est soutenue par la main-d??uvre industrielle, qui trouve là une raison de prolonger la grève. Ce premier jour, malgré quelques confrontations avec les forces de l?ordre, il n?y a aucune victime.
Les jours suivants, les grèves se généralisent dans tout Petrograd et la tension monte. Les slogans, jusque-là plutôt discrets, se politisent : « À bas la guerre ! », « À bas l'autocratie ! »[13]. Cette fois, les affrontements avec la police font des victimes des deux côtés[14]. Les manifestants s?arment en pillant les postes de police. Après trois jours de manifestations, le Tsar mobilise les troupes de la garnison de la ville pour mater la rébellion. Les soldats résistent aux premières tentatives de fraternisation et tuent de nombreux manifestants. Toutefois, la nuit, une partie de la troupe rejoint progressivement le camp des insurgés, qui peuvent ainsi s?armer plus convenablement. Entre-temps, le tsar, désemparé, n'ayant plus les moyens de gouverner, dissout la Douma et nomme un comité provisoire.
Tous les régiments de la garnison de Petrograd se joignent aux révoltés. C'est le triomphe de la révolution. Sous la pression de l'état-major, le tsar Nicolas II abdique le 2 mars. « Il se démit de l'empire comme un commandant d'un escadron de cavalerie.[15] ». Son frère, le grand-duc Mikhaïl Alexandrovich Romanov, refuse presque aussitôt la couronne. C'est de fait la fin du tsarisme, et les premières élections au soviet des ouvriers de Petrograd. Le premier épisode de la révolution a fait tout de même plus d'une centaine de victimes, en majorité parmi les manifestants[16]. Mais la chute rapide et inattendue du régime, à un coût plutôt limité, suscite dans le pays une vague d'enthousiasme et de libéralisation.
[] La dualité des pouvoirs
La période suivant l'abdication du tsar est à la fois confuse et enthousiaste. Les gouvernements provisoires se succèdent rapidement au fur et à mesure que la révolution gagne en profondeur et que la masse des ouvriers et paysans se politise.
Les soviets, émanations des volontés populaires, n'osent pas dans un premier temps contredire le gouvernement provisoire malgré son immobilisme et sa poursuite de la guerre[17]. Mais le petit parti bolchevique, auquel Lénine impose une radicalisation stratégique, récupère ainsi le mécontentement général croissant et devient dépositaire des aspirations populaires, tandis que les partis révolutionnaires rivaux se discréditent les uns après les autres, et que le péril contre-révolutionnaire se dessine.
[] « Le pays le plus libre du monde »
La chute de la monarchie est ressentie comme une libération sans précédent. Elle ouvre en Russie une période d'allégresse populaire et d'intense fermentation révolutionnaire. Une frénésie de prises de parole gagne toutes les couches de la société. Les meetings sont quotidiens et les orateurs se succèdent sans fin. Défilés et manifestations se multiplient. Des dizaines de milliers de lettres, d'adresses, de pétitions sont envoyées chaque semaine de tous les points du territoire pour faire connaître les soutiens, les doléances ou les revendications du peuple. Elles sont en particulier adressées au nouveau gouvernement provisoire et au soviet de Petrograd.
Au-delà des attentes immédiates, ce qui domine est le rejet de toutes les formes d'autorité ; ce qui a permis à Lénine de parler de la Russie de ces premiers mois comme du « pays le plus libre du monde ». Selon la description de Marc Ferro :
« A Moscou, des travailleurs obligeaient leur patron à apprendre les fondements du futur droit ouvrier ; à Odessa, les étudiants dictaient à leur professeur le nouveau programme d'histoire des civilisations ; à Petrograd les acteurs se substituaient au directeur du théâtre et choisissaient le prochain spectacle ; aux armées, des soldats invitaient l'aumônier à assister à leurs réunions pour qu'il donne un sens à sa vie. Il n'est jusqu'aux enfants qui n'aient revendiqué pour les moins de 14 ans le droit d'apprendre la boxe pour pouvoir se faire entendre des grands. C'était le monde à l'envers[18] »
Ces premières semaines emplies d'espérance et de générosité sont très peu violentes, dans les villes comme dans les campagnes. Aucune représaille officielle ou spontanée n'est par exemple exercée contre les anciens serviteurs du tsar, ce dernier étant simplement assigné à résidence ; beaucoup peuvent librement se retirer ou partir à l'étranger. Le gouvernement provisoire abolit la peine de mort, ouvre largement les prisons, permet le retour des exilés de toutes opinions (dont Lénine), et proclame les libertés fondamentales de presse, de réunion, de conscience - déjà acquises dans les faits depuis Février. L'antisémitisme d'État disparaît. L'Église orthodoxe, sous tutelle depuis Pierre le Grand, peut réunir librement un concile qui, à l'été 1917, restaure le patriarcat. Dans l'armée, le prikaze n° 1 (ordre du jour) émis par le soviet de Petrograd interdit les brimades humiliantes des officiers et instaure pour les soldats les droits de réunion, de pétition et de presse[19].
Enfin, la manifestation la plus franche de l'émancipation de la société civile est bien sûr la création spontanée de soviets (conseils) d'ouvriers, de paysans, de soldats ou de marins, qui couvrent en quelques semaines la quasi-totalité du pays. Ces assemblées élues, déjà expérimentés en 1905, pallient la faiblesse des organisations habituelles en Occident (partis, syndicats), due à la longue répression tsariste. Ce sont des organes de démocratie directe, qui entendent exercer un pouvoir autonome et, face au gouvernement provisoire comme à la possibilité d'une contre-révolution, veiller à la préservation et à l'extension des conquêtes de la révolution de Février.
[] Gouvernement provisoire et soviets
Un gouvernement provisoire élu par la Douma, dirigé par Michel Rodzianko, ancien officier du Tsar, monarchiste et riche propriétaire terrien, s'installe. Dès le 15 mars, sa direction est reprise pour plusieurs mois par le prince Lvov, un libéral progressiste.
Ainsi, même s'il est issu d'une révolution des ouvriers et soldats, le pouvoir est aux mains d'un gouvernement provisoire, dirigé par des hommes politiques libéraux (principalement du parti Kadet, le parti de la bourgeoisie libérale). Mais en réalité, il doit composer avec les soviets. Partout dans les villes et les villages, à l'annonce de la révolution dans la capitale, ceux-ci se forment tandis que les notables qui dirigeaient au nom du tsar sont destitués. Dès début mars, ils existent dans les principales villes du pays, ils surgiront dans les campagnes en avril et mai. Le soviet est donc à la fois un club dans lequel les ouvriers se rendent pour discuter de la situation, et un organe de gouvernement.
Le programme du soviet de Petrograd est la paix immédiate, la terre aux paysans, la journée de 8 heures et une république démocratique. Ce programme est inapplicable par la bourgeoisie libérale qui a pris le pouvoir à la suite de la révolution, et qui ne veut ni rompre avec ses alliés, ni toucher à la propriété des terres par la noblesse féodale, ni accorder la journée de 8 heures.
De surcroît, le gouvernement estime (comme une partie des dirigeants de soviets et de partis révolutionnaires) que seule la future Constituante élue au suffrage universel aura le droit de décider du destin des terres et du régime social. Mais l'absence de millions d'électeurs mobilisés au front retarde sans fin la convocation de ces élections (d'autant plus que le gouvernement continue la guerre). L'accomplissement des réformes attendues est donc sans cesse reporté sine die. C'est au point que le gouvernement, par exemple, s'abstient même de proclamer officiellement la République avant septembre. Il prend donc d'emblée le risque de décevoir dangereusement la population. Il ne peut de surcroît gouverner sans l'appui incertain des soviets, qui ont le soutien et la confiance de la grande masse des travailleurs[20].
Les soviets sont alors dominés par des partis socialistes, mencheviks et socialistes-révolutionnaires (SR). Les bolcheviks, malgré leur nom, sont minoritaires. Dans l'immédiat ces soviets, dont celui de Petrograd, affichent une ligne modérée de soutien au gouvernement provisoire, et ne mettent pas en avant les revendications les plus radicales - ce qui oblige à nuancer la notion habituelle de « dualité des pouvoirs ». La jonction entre le soviet de Petrograd et le gouvernement est assumée par le SR républicain Alexandre Kerensky, vice-président du soviet de Petrograd et ministre de la Justice puis de la Guerre.
Presque tous les révolutionnaires, surtout ceux formés à l'école du marxisme, estiment en effet que la révolution prolétarienne est prématurée dans un pays aussi rural et économiquement arriéré[21]. À leurs yeux, la Russie n'est mûre que pour une révolution bourgeoise, le prolétariat étant inexpérimenté et trop faible numériquement. La révolution doit dans un premier temps se cantonner aux tâches que l?analyse marxiste assignait à la révolution bourgeoise, celles accomplies par la révolution française de 1789 : la fin du féodalisme et la réforme agraire. Dans cette optique, les soviets sont conçus comme des « forteresses prolétariennes » implantées au c?ur de la « révolution bourgeoise »[22] pour veiller à la réalisation des revendications populaires, préparer ultérieurement le passage au socialisme, et prévenir en attendant aussi bien une contre-révolution monarchiste qu'une rupture avec la bourgeoisie.
Or ceci ne répond pas à l'urgence que les masses éprouvent à voir réaliser leurs aspirations. Les partis révolutionnaires risquent donc d'encourir à terme le même discrédit populaire que le gouvernement provisoire.
[] Les journées d'avril
Malgré la volonté populaire d'en finir avec la guerre, l'implication dans la Première Guerre mondiale n'est pas remise en cause. En avril, la publication d'une note secrète du gouvernement à ses alliés, indiquant qu'il ne remettra pas en cause les traités tsaristes et continuera la guerre, provoque la colère des soldats et ouvriers[23]. Des manifestations pour et contre le gouvernement causent les premiers véritables affrontements armés de la révolution, et contraignent à la démission le ministre des Affaires étrangères, l'historien KD Pavel Milioukov. Les socialistes modérés entrent alors au gouvernement, soutenus par la majorité des ouvriers qui pensent qu'ils pourront faire pression pour arrêter la guerre.
Au même moment, peu après son retour en Russie, Lénine fait paraître ses Thèses d'avril. Dans la continuité des thèses exposées dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme, il considère que le capitalisme est entré dans une « phase de putréfaction » et que les bourgeoisies nationales ne sont plus capables, dans les nouveaux pays industrialisés, d'assumer le rôle révolutionnaire qu'elles ont joué dans le passé. Pour lui, seul le don de « tout le pouvoir aux soviets » et la poursuite de la révolution peuvent arrêter la guerre et assurer les conquêtes de la révolution de Février. Il refuse tout soutien au gouvernement provisoire et prône la confiscation et le partage des terres par les paysans, le contrôle ouvrier sur les usines, le passage immédiat à une république des soviets.
Ces idées étaient jusqu'alors très minoritaires au sein des bolcheviks eux-mêmes, qui s'en étaient tenus à une ligne commune de soutien au gouvernement, la Pravda dirigée par Staline et Molotov s'étant même prononcée publiquement pour la reprise du travail et un retour à la normale. Mais avec l'effondrement économique et la poursuite de la guerre, les idées du parti bolchevique, dirigé par Lénine et que rallie Trotsky à l'été, gagnent de l'influence. Début juin, les bolcheviks sont majoritaires dans le soviet ouvrier de Petrograd.
[] Les journées de juillet
Dans les premiers mois de 1917, la guerre a moins été rejetée en elle-même que l'incapacité du tsar à la mener efficacement, ainsi que l'inhumanité ou l'incurie des officiers. Le « défaitisme révolutionnaire » prôné par Lénine est très impopulaire jusqu'au sein du parti bolchevique. Beaucoup, et pas seulement dans les élites bourgeoises, escomptent en Russie un sursaut patriotique et jacobin face à l'Allemagne du Kaiser, de même que la chute de la monarchie française en 1792 avait permis la victoire de Valmy et le rejet de l'envahisseur. Le ministre de la Guerre, Alexandre Kerensky, bon orateur et très populaire, entend incarner ce sursaut à la fois national et révolutionnaire.
De surcroît, les slogans de paix immédiate sont au départ plus fréquents à l'arrière qu'au front, où les soldats considèrent souvent les ouvriers comme des « planqués », et apprécient peu qu'on mette en doute l'utilité des sacrifices qu'ils ont enduré depuis trois ans. De fait, une large majorité des Russes sont favorables à une « paix blanche » sans annexion ni contributions, mais beaucoup sont prêts à laisser sa chance à une ultime offensive militaire[24].
Or, entre février et juillet, l'impopularité de la guerre et la lassitude ont gagné du terrain, tout comme la propagande pacifiste. La poursuite de la guerre justifie aussi un immobilisme très critiqué, puisqu'il est impossible d'accorder la journée de 8 heures sans affaiblir la production de guerre, ou de convoquer la Constituante tant que des millions de soldats sont au front.
L'échec militaire de l'« offensive Kerensky » déclenchée début juillet entraîne une déception générale. Après quelques succès initiaux dus au général Broussilov, le meilleur commandant en chef russe de la Grande Guerre, l'échec est patent et les soldats refusent de monter en première ligne. L'armée entre en décomposition, les désertions se multiplient, les protestations de l'arrière enflent, la popularité de Kerensky se dégrade[25].
Les 3 et 4 juillet, l'échec de l'offensive connu, les soldats stationnés dans la capitale Petrograd refusent de repartir au front. Rejoints par les ouvriers, ils manifestent pour exiger des dirigeants du soviet de Petrograd qu'il prenne le pouvoir. Débordés par la base, les bolcheviks s'opposent à une insurrection prématurée, estimant qu'il est encore trop tôt pour renverser le gouvernement provisoire : les bolcheviks ne sont majoritaires qu'à Petrograd et Moscou, tandis que les partis socialistes modérés conservent une influence importante dans le reste du pays. Ils préfèrent laisser le gouvernement aller au bout de ses possibilités et montrer son incapacité à gérer les problèmes de la révolution : la paix, la journée de 8 heures, la réforme agraire.
[] La montée de la réaction
La répression s'abat néanmoins sur les bolcheviks. Trotsky est emprisonné, Lénine est obligé de fuir et se réfugie en Finlande, le journal bolchevique, Rabotchi I Soldat (« Ouvrier et Soldat ») est interdit. Les régiments de mitrailleurs qui ont soutenu la révolution sont dissous, envoyés au front par petits détachements, les ouvriers sont désarmés. 90 000 hommes doivent quitter Petrograd, les « agitateurs » sont emprisonnés. La peine de mort abolie en février est rétablie. Au front, la reprise en main est brutale après la liberté laissée par le prikaze n° 1 en février. Ainsi le 8 juillet, le général Kornilov, qui commande le front sud-ouest, donne l'ordre d'ouvrir le feu à la mitrailleuse et l'artillerie sur les soldats qui reculeraient. Du 18 juin au 6 juillet, l'offensive sur ce front fait 58 000 morts, sans succès.
Parallèlement la réaction se manifeste, et le tsarisme relève la tête ; des pogroms se produisent en province. Kerensky a succédé au prince Georgy Lvov, monarchiste modéré, après les journées de juillet mais il perd de plus en plus la considération des masses populaires, et paraît incapable de contenir la montée de la réaction.
[] Le soulèvement de Kornilov
Le général Kornilov est nommé nouveau commandant en chef par Kerensky. Alors que l'armée se disloque, il incarne un retour à la discipline de fer antérieure : il a déjà donné l'ordre en avril de fusiller les déserteurs et d'exposer les cadavres avec des écriteaux sur les routes, et menacé de peines sévères les paysans qui s'en prendraient aux domaines seigneuriaux. Ce général, réputé monarchiste, est en réalité un républicain indifférent au rétablissement du tsar, et un homme issu du peuple (fils de cosaque et non d'aristocrate), ce qui est rare pour l'époque dans la caste militaire. Avant tout nationaliste, il veut le maintien de la Russie dans la guerre, que ce soit sous l'autorité du gouvernement provisoire ou sans lui. Beaucoup plus bonapartiste voire pré-fasciste que monarchiste[26], il n'en devient pas moins très vite le nouvel espoir des anciennes classes dirigeantes, noblesse et grande bourgeoisie, et de tous ceux qui aspirent à un retour à l'ordre, ou simplement à un châtiment sévère des défaitistes bolcheviques.
Dans les usines et l'armée, le danger d'une contre-révolution prend corps. Les syndicats, dans lesquels les bolcheviks sont majoritaires (malgré la répression), organisent une grève massivement suivie. La tension monte progressivement, marquée par la radicalisation du discours des partis. Ainsi le 20 août, au comité central du Parti cadet, son dirigeant Milioukov déclare : « Le prétexte en sera-t-il fourni par des émeutes de la faim ou par une action des bolcheviks, en tout cas la vie poussera la société et la population à envisager l'inéluctabilité d'une opération chirurgicale. » L'Union des officiers de l'armée et de la flotte, organisation influente dans les corps supérieurs de l'armée russe et financée par les milieux d'affaires, appelle à l'établissement d'une dictature militaire. Sur le front, le capitaine Mouraviev, membre du parti SR, constitue plusieurs bataillons de la mort et assure que ces « bataillons ne sont pas destinés au front, mais aussi à Petrograd, quand il faudra régler leurs comptes aux bolcheviks.[27] »
Fin août 1917, Kornilov organise un soulèvement armé, et jette 3 régiments de cavalerie par voie de chemin de fer sur Petrograd, dans le but affiché d'écraser dans le sang les soviets et les organisations ouvrières et de remettre la Russie dans la guerre. Face à l'incapacité du gouvernement provisoire à se défendre, les bolcheviks organisent la défense de la capitale. Les ouvriers creusent des tranchées, les cheminots envoient les trains sur des voies de garage, et les troupes finissent par se dissoudre.
Les conséquences du putsch sont importantes : les masses se sont réarmées, les bolcheviks peuvent sortir de leur semi-clandestinité, les prisonniers politiques de juillet, dont Trotsky, sont libérés par les marins de Kronstadt. Pour mâter le putsch, Kerensky a appelé à l'aide tous les partis révolutionnaires, acceptant la libération et l'armement des bolcheviks eux-mêmes. Il a perdu le soutien de la droite, qui ne lui pardonne pas l'échec du putsch, sans pour autant rallier la gauche, qui le juge trop indulgent dans la répression des complices de Kornilov, encore moins l'extrême-gauche bolchevique, à laquelle Lénine, de sa cachette, a fixé le mot d'ordre : « Aucun soutien à Kerensky, lutte contre Kornilov ».
[] L'ébullition populaire, l'explosion paysanne et la montée des bolcheviks
De plus en plus d'ouvriers et soldats pensent qu'il ne saurait y avoir de conciliation entre l'ancienne société défendue par Kornilov et la nouvelle. Le putsch et l'effondrement du gouvernement provisoire, en donnant aux soviets la direction de la résistance, renforce l'autorité et accroît l'audience des bolcheviks. Leur prestige se trouve grandi : aiguillonnées par la contre-révolution, les masses se radicalisent, des soviets, des syndicats se rangent du côté des bolcheviks. Le 31 août, le soviet de Petrograd accorde la majorité aux bolcheviks, et élit Trotsky à sa présidence le 30 septembre.
Toutes les élections témoignent de cette montée ; ainsi, aux élections municipales de Moscou, entre juin et septembre, les SR passent de 375 000 suffrages à 54 000, les mencheviks de 76 000 à 16 000, les cadets de 109 000 à 101 000 voix, alors que les bolcheviks passent de 75 000 à 198 000 voix. Le mot d'ordre « tout le pouvoir aux soviets » dépasse largement les bolcheviks et est repris par des ouvriers SR ou mencheviks. Le 31 août, le soviet de Petrograd et 126 soviets de province votent une résolution en faveur du pouvoir des soviets.
La révolution se poursuit et s'accélère, surtout dans les campagnes. Pendant cet été 1917, les paysans passent à l'action, et s'emparent des terres des seigneurs, sans plus attendre la réforme agraire promise et constamment retardée par le gouvernement. La paysannerie russe renoue en fait avec sa longue tradition de vastes soulèvements spontanés (les bunts), qui avaient déjà marqué le passé national, ainsi lors des grandes révoltes de Stenka Razine au XVIIe siècle ou de Pougatchev (1774-1775) au temps de Catherine II. Pas toujours violentes, ces occupations massives des terres sont toutefois souvent le théâtre de déchaînements spontanés où les propriétés des maîtres sont brûlées, eux-mêmes maltraités voire assassinés. Cette immense jacquerie, sans doute la plus importante de l'histoire européenne, est globalement victorieuse, et les terres sont partagées, sans que le gouvernement ne condamne ni ne ratifie le mouvement.
Apprenant que le « partage noir » est en train de s'accomplir dans leurs villages, les soldats, largement d'origine paysanne, désertent en masse afin de pouvoir participer à temps à la redistribution des terres. L'action de la propagande pacifiste, le découragement après l'échec de l'ultime offensive de l'été font le reste. Les tranchées se vident peu à peu.
Ainsi les bolcheviks, qu'on qualifiait encore en juillet d'une « insignifiante poignée de démagogues[28] » contrôlent la majorité du pays. Dès juin 1917, à une séance du Ier congrès des soviets, Lénine avait déjà annoncé ouvertement que les bolcheviks étaient prêts à prendre le pouvoir, mais sur le moment ses paroles n'avaient pas été prises au sérieux[29].
[] Octobre 1917
En octobre 1917, Lénine et Trotsky considèrent que le moment est venu d'en finir avec la situation de double pouvoir.
[] L'insurrection
Les débats au sein du comité central du Parti bolchevique afin que celui-ci organise une insurrection armée et prenne le pouvoir sont vifs. Certains autour de Kamenev et Zinoviev considèrent qu'il faut encore attendre, car le parti est déjà assuré de la majorité dans les soviets, et se retrouverait à leur avis isolé en Russie comme en Europe s'il prenait le pouvoir seul et non au sein d'une coalition de partis révolutionnaires. Mais Lénine et Trotsky l'emportent et après avoir résisté, le Comité approuve et organise l?insurrection, dont Lénine fixe la date pour la veille de l'ouverture du IIe congrès des soviets, qui doit se réunir le 25 octobre.
Un Comité militaire révolutionnaire est créé au sein du soviet de Petrograd et dirigé par Trotsky, président de ce dernier. Il est composé d?ouvriers armés, de soldats et de marins. Il s'assure le ralliement ou la neutralité de la garnison de la capitale, et prépare méthodiquement la prise d?assaut des points stratégiques de la ville. La préparation du coup de force se fait presque au vu et au su de tous, les plans livrés par Kamenev et Zinoviev sont même disponibles dans les journaux, et Kerensky lui-même en vient à souhaiter l'affrontement final qui viderait l'abcès[30].
L'insurrection est lancée dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917 (24 au 25 octobre du calendrier julien). Les évènements se déroulent presque sans effusion de sang. Les gardes rouges conduits par les bolcheviks prennent sans résistance le contrôle des ponts, des gares, de la banque centrale, des centrales postale et téléphonique, avant de lancer un assaut final sur le Palais d'Hiver. Les films officiels tournés plus tard montrèrent ces évènements sous un angle héroïque, bien que dans la réalité les insurgés n'eurent à faire face qu'à une faible résistance. En effet, parmi les troupes cantonnées dans la capitales, seuls quelques bataillons d'élèves officiers (junkers) soutiennent le gouvernement provisoire, l'immense majorité des régiments se prononçant pour le soulèvement ou se déclarant neutres. On ne dénombre que cinq morts et quelques blessés[31]. Pendant l'insurrection, les tramways continuent à circuler, les théâtres à jouer, les magasins à ouvrir. Un des événements les plus décisifs du XXe siècle a lieu sans que grand monde s'en rende compte[32].
Si une poignée de partisans a pu se rendre maître de la capitale face à un gouvernement provisoire que plus personne ne soutient, le soulèvement doit maintenant être ratifié par les masses. Le lendemain, 25 octobre, Trotsky annonce officiellement la dissolution du gouvernement provisoire lors de l'ouverture du Congrès pan-russe des soviets des députés ouvriers et paysans (562 délégués étaient présents, dont 382 bolcheviks et 70 SR de gauche[33]).
Mais une partie des délégués considéraient que Lénine et les bolcheviks avaient pris le pouvoir illégalement, et une cinquantaine quittèrent la salle[34]. Les démissionnaires, socialistes révolutionnaires de droite et mencheviks, créeront dès le lendemain un « Comité de Salut de la Patrie et de la Révolution »[35]. Ces défections furent accompagnées de cette résolution improvisée de Léon Trotsky : « Le 2e Congrès doit constater que le départ des mencheviks et des SR est une tentative criminelle et sans espoir de briser la représentativité de cette assemblée au moment où les masses s'efforcent de défendre la révolution contre les attaques de la contre-révolution[36] ». Le jour suivant, les Soviets ratifient la constitution d?un Conseil des commissaires du peuple intégralement constitué de bolcheviks, comme base du nouveau gouvernement, en attendant la convocation d'une assemblée constituante. Lénine se justifiera le lendemain aux représentant de la garnison de Petrograd en affirmant « Ce n'est pas notre faute si les S-R et les mencheviks sont partis. Nous leur avons proposé de partager le pouvoir [...]. Nous avons invité tout le monde à participer au gouvernement. »[37]
[] Le nouveau gouvernement
Dans les quelques heures qui suivirent, une poignée de décrets allait jeter les bases du nouveau régime. Lorsque Lénine fit sa première apparition publique, il fut ovationné et sa première déclaration fut : « Nous allons maintenant procéder à la construction de l?ordre socialiste ».
Tout d'abord, Lénine annonce l'abolition de la diplomatie secrète et la proposition à tous les pays belligérants d'entamer des pourparlers « en vue d'une paix équitable et démocratique, immédiate, sans annexions et sans indemnités ».
Ensuite, est promulgué le décret sur la terre : « la grande propriété foncière est abolie immédiatement sans aucune indemnité ». Il laisse aux soviets de paysans la liberté d'en faire ce qu'ils désirent, socialisation de la terre ou partage entre les paysans pauvres. Le texte entérine en fait une réalité déjà existante, puisque les paysans se sont déjà emparés des terres pendant l'été 1917. Mais ce faisant, il gagne aux bolcheviks la neutralité bienveillante des campagnes, au moins jusqu'au printemps 1918.
Enfin un nouveau gouvernement, baptisé « conseil des commissaires du peuple » est nommé. D'autres mesures suivront, comme une nouvelle abolition de la peine de mort (malgré la réticence de Lénine qui la jugeait indispensable), la nationalisation des banques (14 décembre), le contrôle ouvrier sur la production, la création d'une milice ouvrière, la souveraineté et l'égalité de tous les peuples de Russie, leur droit à disposer d'eux-mêmes y compris par la séparation politique et la constitution d'un État national indépendant[38], la suppression de tout privilège à caractère national ou religieux, etc. La réussite d'Octobre acheva dans l'immédiat certains prémices de la Révolution russe nés en février, en prenant en 33 heures des mesures que le gouvernement provisoire n'avait pas pris en 8 mois d'existence.
En 1871, les ouvriers parisiens avaient pris le pouvoir pendant la Commune de Paris. Cette première expérience de « dictature du prolétariat » (comme Friedrich Engels l'a qualifiée[39]) s'était terminée par le massacre de 10 000 à 20 000 communards et des déportations en masse. En prenant le pouvoir à Petrograd, Lénine et Trotsky savaient qu'ils ne pourraient tenir sans le renfort de pays industrialisés, l'Allemagne, la France et l'Angleterre ; en attendant, il s'agit pour eux de tenir plus que les 72 jours de la Commune de Paris[40].
[] La nature d'Octobre : révolution, coup d'État, coup d'État et révolution ?
Dès les premières heures qui suivent le 7 novembre, et jusqu'à nos jours, nombre d'acteurs et de commentateurs ont considéré la « révolution d'Octobre » comme étant en réalité un simple coup d'État d'une minorité résolue et organisée, qui visait à donner « tout le pouvoir aux bolcheviks »[41] et non aux soviets. L'Humanité, principal quotidien socialiste français, titre ainsi le 9 sur le « coup d'État en Russie » qui vient d'amener Lénine et les « maximalistes » au pouvoir.
L'historien Alessandro Mongili relève d'ailleurs que dans les années suivantes, les bolcheviks eux-mêmes n'hésitent pas à parler entre eux de leur « coup » d'Octobre (perevorot)[42]. Dans son autobiographie, Trotsky utilise indifféremment les termes « insurrection », « conquête du pouvoir » et « coup d'État »[43]. La communiste allemande Rosa Luxemburg parle elle aussi du « coup d'État d'octobre »[44].
Marc Ferro considère qu'Octobre est à la fois, techniquement, un putsch, mais qui ne s'explique que dans le contexte d'ébullition révolutionnaire générale dans tout le pays et dans toute la société. Les forces populaires ont apporté un soutien au moins tacite à l'entreprise bolchevique, face à un gouvernement discrédité et déjà impuissant[45] ». Nicolas Werth, évoquant les « paradoxes et malentendus d'Octobre », résume ainsi les débats et les thèses opposées, souvent non dénués d'arrière-pensées et de parti-pris idéologiques :
« Pour une première école historique qu'on pourrait qualifier de « libérale », la révolution d'Octobre n'a été qu'un putsch imposé par la violence à une société passive, résultat d'une habile conspiration tramée par une poignée de fanatiques disciplinés et cyniques, dépourvus de toute assise réelle dans le pays. Aujourd'hui, la quasi-totalité des historiens russes, comme les élites cultivées et les dirigeants de la Russie post-communiste a fait sienne la vulgate libérale. Privée de toute épaisseur sociale et historique, la révolution d'Octobre 1917 n'a été qu'un accident qui a détourné de son cours naturel la Russie pré-révolutionnaire, une Russie riche, laborieuse et en bonne voie vers la démocratie (...). Si le coup d'État bolchévique de 1917 n'a été qu'un accident, alors le peuple russe n'a été qu'une victime innocente. Face à cette interprétation, l'historiographie soviétique a tenté de montrer qu'Octobre avait été l'aboutissement logique, prévisible, inévitable, d'un itinéraire libérateur entrepris par les "masses" consciemment ralliées au bolchevisme. (...) Rejetant la vulgate libérale comme la vulgate marxisante, un troisième courant historiographique s'est efforcé de "dés-idéologiser" l'histoire, de comprendre, comme l'écrivit Marc Ferro, que l'insurrection d'Octobre 1917 ait pu être à la fois un mouvement de masse et que seul un petit nombre y ait participé. (...) »
C'est pourquoi, selon cet historien, loin des « simplismes » libéraux ou marxistes,
« la révolution d'Octobre 1917 nous apparaît comme la convergence momentanée de deux mouvements : une prise du pouvoir politique, fruit d'une minutieuse préparation insurrectionnelle, par un parti qui se distingue radicalement, par ses pratiques,, son organisation et son idéologie, de tous les autres acteurs de la révolution ; une vaste révolution sociale, multiforme et autonome (...) une immense jacquerie paysanne d'abord, [...] l'année 1917 [étant] une étape décisive d'une grande révolution agraire, [...] une décomposition en profondeur de l'armée, formée de près de 10 millions de soldats-paysans mobilisés depuis 3 ans dans une guerre dont ils ne comprenaient guère le sens (...), un mouvement revendicatif ouvrier spécifique, (...), un quatrième mouvement enfin (...) à travers l'émancipation rapide des nationalités et des peuples allogènes (...). Chacun de ces mouvements a sa propre temporalité, sa dynamique interne, ses aspirations spécifiques, qui ne sauraient évidemment être réduites ni aux slogans bolcheviques ni à l'action politique de ce parti(...). Durant un bref mais décisif instant - la fin de l'année 1917 - l'action des Bolcheviks, minorité politique agissante dans le vide institutionnel ambiant, va dans le sens des aspirations du plus grand nombre, même si les objectifs à moyen et à long terme sont différents pour les uns et pour les autres. »
Selon sa conclusion, en Octobre 1917, « momentanément, coup d'État politique et révolution sociale se télescopent, avant de diverger vers des décennies de dictature »[46].
[] Les débuts du régime bolchevique
En prenant le pouvoir à Petrograd, Lénine et Trotsky n?ont nullement l?intention de construire le socialisme dans la seule Russie, sous-développée et arriérée. Mais ils espèrent être la première victoire ouvrière d?une série de révolutions dans les pays industrialisés d'Europe, qui seule permettrait à la révolution de tenir. Ils misent en particulier sur l'Allemagne, première puissance industrielle du continent et foyer du mouvement ouvrier le plus fort et le plus anciennement organisé du monde. Trotsky a déclaré au Congrès des soviets qui approuve l?insurrection : « Ou bien la Révolution russe soulèvera le tourbillon de la lutte en Occident, ou bien les capitalistes de tous les pays étoufferont notre révolution. »
Mais ce n'est qu'un an plus tard, toutefois, qu'une vague de révolutions éclate en Allemagne (révolution allemande de novembre 1918-1919) ou en Hongrie (où une République des conseils voit le jour pour 133 jours, dirigée par Bela Kun). En Finlande voisine, la révolution a été vaincue dès mars 1918 au prix d'une guerre civile, avec l'aide des Allemands ; la Terreur blanche y fait 35 000 morts. En janvier 1919 la social-démocratie allemande fait appel aux corps francs pour réprimer dans le sang la révolution ouvrière ; les dirigeants spartakistes Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont assassinés. En 1919-1920, d'autres pays comme l'Italie connaissent des grèves insurrectionnelles. Ailleurs, comme en France, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, une vague de grèves et de manifestations ne débouche sur aucune tentative révolutionnaire.
La vague révolutionnaire, plus tardive que prévue, a donc fini par reculer, et le pouvoir bolchevique reste aussi isolé qu'à ses premiers jours. Les bolcheviks sont confrontés seuls aux immenses difficultés d'une Russie en explosion, où leur prise solitaire du pouvoir ne fait nullement l'unanimité.
[] La situation économique au lendemain de la révolution d'Octobre
La Première Guerre mondiale a saigné la Russie, et l?a privé d?une grande part de ses approvisionnements. Dans les campagnes, n'ayant plus de biens de consommation à acheter contre leurs grains, les paysans ont déjà cessé de ravitailler les villes avant même la révolution de Février. Déjà le gouvernement provisoire de Kerensky avait dû procéder à des réquisitions forcées des stocks de nourriture afin de nourrir les villes, où la famine guettait. En arrivant au pouvoir les bolcheviks tentent de renoncer à ces pratiques impopulaires, mais devant l'aggravation de la situation sanitaire et économique, ils devront y recourir à nouveau.
La production industrielle a été minée par la guerre, les grèves et les lock-out patronaux. Avant même l'arrivée au pouvoir des Bolcheviks, elle a déjà chuté des trois quarts[47]. La situation économique n'est évidemment pas améliorée par l'occupation de la riche Ukraine par les troupes allemandes, ni par l'embargo sur la Russie décrété en 1918 par les principales puissances (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Allemagne et Japon), ni par les débuts de la guerre civile.
De surcroît, Lénine et Trotsky, fascinés par le dirigisme économique militarisé mis en place par l'état-major prussien en Allemagne, veulent remettre les ouvriers au travail selon des méthodes similaires, afin de pouvoir tenir le choc face à la future contre-révolution[48] . Or beaucoup de travailleurs n'ont nullement envie de renoncer à leurs conquêtes et de revenir aux efforts énormes et à l'autoritarisme exigé par la guerre totale. La coercition à leur encontre devient vite inévitable[49].
La situation se dégrade donc brutalement, provoquant en quelques mois une quasi-disparition de toute activité économique dans le pays. En janvier 1918, la ration de blé moyenne dans les grandes villes tombe à 3 livres par mois. Des entreprises doivent fermer, les ouvriers ne trouvant plus de quoi se nourrir, des bandes de pillards parcourent les campagnes à la recherche de nourriture, des détachements de déserteurs se heurtent à l'armée.
[] Bolcheviks et paysannerie : du malentendu au conflit
L'un des premiers décrets du gouvernement bolchevique a entériné l'abolition déjà effective de la grande propriété foncière et l'initiative laissée aux paysans quant à la répartition ou la socialisation des terres. Ce décret est en rupture avec le programme bolchevique, qui prévoyait la nationalisation des terres.
Pour certains, il s'agit là d'une man?uvre des bolcheviks : ils ont habilement repris depuis plusieurs mois le programme des SR, que ces derniers ont été incapables de mettre en ?uvre. Il marque aussi un malentendu entre les bolcheviks et les paysans. Les premiers visent à terme au collectivisme intégral, les seconds à l'extension et à la multiplication de la petite propriété. Mais de ce fait les paysans ne sont que conjoncturellement séduits par le parti de Lénine, qui reste avant tout collectiviste, urbain et ouvriériste.
De leur côté, les bolcheviks se déclarent toujours partisans de la nationalisation, mais reconnaissent n'avoir ni le désir ni les moyens de l'imposer aux paysans. Lénine écrit :
« Nous ne pouvons ignorer la décision de la base populaire, quand bien même nous ne serions pas d'accord avec elle... Nous devons donner aux masses populaires une entière liberté d'action créatrice... En somme, et tout est là, la classe paysanne doit obtenir la ferme assurance que les nobles n'existent plus dans les campagnes, et il faut que les paysans eux-mêmes décident de tout et organisent leur existence. »
En effet, pour les bolcheviks, c'est la réforme agraire qui est à l'ordre du jour et non la construction d'une société socialiste, qu'ils pensent impossible dans un pays aussi pauvre. Conscients donc qu'ils ne pourraient gouverner sans l'appui des masses rurales, l'immense majorité du pays, les bolcheviks convoquent du 10 au 16 novembre un congrès paysan. Malgré une majorité SR hostile aux bolcheviks, ce dernier ratifie le décret sur la terre et apporte son soutien au nouveau gouvernement, consacrant l'union provisoire entre le prolétariat urbain et la paysannerie.
Ainsi, dans les quelques mois très difficiles qui précèdent le traité de Brest-Litovsk, le nouveau pouvoir a réussi à éviter le danger de s'aliéner de surcroît les masses rurales, alors qu'il est déjà confronté à l'hostilité des tsaristes, des libéraux et d'une majeure partie des formations socialistes. Mais il hérite du problème catastrophique du ravitaillement des villes, qui a déjà fait tomber Nicolas II et Kerensky. La nécessité de procéder à des réquisitions de céréales s'il veut survivre porte en elle les germes d'un grave conflit avec la paysannerie. Les soviets organisent donc dès le printemps 1918 des détachements d'ouvriers, chargés de procéder à des réquisitions dans les campagnes. La violence fréquente de leurs méthodes, et celle de la résistance paysanne[50], entraînent à leur tour une chute notable de la production agricole. Ultérieurement, les Blancs, bien que proclamant le libre-échange, seront eux-aussi contraints de recourir aux réquisitions forcées.
[] Les premiers combats de la guerre civile (automne 1917)
Si la révolution fut un succès à Petrograd, la tentative de prendre Moscou du 28 octobre au 2 novembre rencontra de violentes résistances. Les bolcheviques occupent le Kremlin mais la direction locale de leur parti hésite et signe une trêve avec les autorité S-R de la ville avant d'évacuer le bâtiment. Les troupes gouvernementales en profitent alors pour abattre à la mitrailleuse 300 gardes rouges et ouvriers désarmés, sous les ordres du maire socialiste-révolutionnaire Roudnev[51]. Il faudra une semaine de combats acharnés avant que les bolcheviks, conduits par le jeune Nicolas Boukharine, ne s'emparent finalement du Kremlin et prennent le contrôle de la ville. Leurs opposants (SR et monarchistes) ont mené une sanglante répression.
Dès le 12 novembre, le nouveau pouvoir fait échec à une tentative de reconquête de Petrograd menée par Kerensky et les Cosaques du général Krasnov. De son côté, le grand Quartier général (la « stravka ») de l?armée russe annonce le 31 octobre sa volonté de marcher sur Petrograd « afin d?y rétablir l?ordre ». Rejoint par les chefs du parti SR, Tchernov et Gots, mais abandonné par ses troupes, l'état-major doit fuir dès Le 18 novembre.
Dans les semaines qui suivent, des milliers de junkers et d'officiers dont Kornilov, évadé, rejoignent la région du Don. L'Armée des volontaires y est montée par le général tsariste Alexéïev. Elle réprime dans les sang les soulèvements ouvriers à Rostov et Taganrog, les 26 novembre et 2 janvier, mais est disloquée par la guérilla des gardes rouges venus en renfort des deux capitales. Apprenant la déroute des Blancs, Lénine croit pouvoir s'exclamer, le 1er avril 1918, que la guerre civile est terminée.
D?autres combats sont menés dans le Kouban, où le pouvoir des soviets s?installe provisoirement à Ekatérinodar. Quant au soulèvement des cosaques de l?Oural, il se conclut par un échec. Sur le front roumain, l?armée se décompose en détachements blancs, qui rejoindront l?armée blanche de Dénikine, et en régiments rouges.
[] Le problème de la coalition
Le 2e congrès des soviets avait approuvé la nomination du gouvernement composé uniquement de bolcheviks. Or pour de nombreux militants bolcheviques, cette solution n'est pas acceptable. Dès le lendemain de l'insurrection, la quasi-totalité des délégués au congrès des soviets votent une résolution du menchevik Julius Martov, soutenue par le bolchevik Lounatcharski, demandant que le Conseil des commissaires du peuple soit élargi à des représentants d'autres partis socialistes. Le puissant syndicat des cheminots, le Vikhjel, reprend cette revendication.
Après de vifs débats au sein du parti bolchevique, qui mettent ce dernier au bord de la scission (plusieurs dirigeants démissionnent pour dénoncer le refus d'une coalition par Lénine, dont Zinoviev, Kamenev, Rykov et
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