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Poésie 
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Manuscrit du poème Les Assis d’Arthur Rimbaud

La poésie est un genre littéraire très ancien aux formes variées, écrites généralement en vers (il existe cependant des poèmes en prose), dans lequel l’importance dominante est accordée à la forme, c’est-à-dire au signifiant. La poésie est un art du langage qui fait une utilisation maximale des ressources de la langue. Elle reste cependant difficile à définir, et cette définition varie d'ailleurs au fil du temps, au point que chaque siècle peut lui trouver une fonction et une expression qui varie aussi d'auteur en auteur.

Le mot "poĂ©sie" vient du grec ποιεῖν (poiein) qui signifie « faire, crĂ©er Â» : le poète est donc un crĂ©ateur, un inventeur de formes expressives, ce que rĂ©vèlent aussi les termes du Moyen Ă‚ge, comme trouvère et troubadour. Le poète, hĂ©ritier d'une longue tradition orale, privilĂ©gie la musicalitĂ© d'oĂą, dans la plupart des textes poĂ©tiques, le recours au vers qui apporte aussi la densitĂ©. Mais le poète recherche aussi l'expressivitĂ© par le poids accordĂ© aux mots comme par l'utilisation frĂ©quente des figures de styles et au premier chef des images, comparaisons et mĂ©taphores, recherchĂ©es pour leur force suggestive.

L'expression poĂ©tique (expression peut-ĂŞtre prĂ©fĂ©rable Ă  « poĂ©sie Â» car plus gĂ©nĂ©rale) s'est constamment renouvelĂ©e au cours des siècles avec des orientations diffĂ©rentes selon les Ă©poques et les individus. On peut par exemple distinguer le poète artiste soucieux d'abord de beautĂ© formelle, le poète « lyrique Â» qui cultive le « chant de l'âme Â», le poète prophète, dĂ©couvreur du monde et « voyant Â» ou le poète engagĂ©, sans cependant rĂ©duire un crĂ©ateur Ă  une Ă©tiquette simplificatrice.1

Sommaire

Histoire

Origines

Dans l’AntiquitĂ© grecque toute expression littĂ©raire est qualifiĂ©e de poĂ©tique, qu’il s’agisse de l’art oratoire, du chant ou du théâtre : tout « fabricant de texte Â» est un poète comme l’exprime l’étymologie. Les philosophes grecs cherchent Ă  affiner la dĂ©finition de la poĂ©sie et Aristote dans sa PoĂ©tique identifie trois genres poĂ©tiques : la poĂ©sie Ă©pique, la poĂ©sie comique et la poĂ©sie dramatique. Plus tard les thĂ©oriciens de l’esthĂ©tique retiendront trois genres : l’épopĂ©e, la poĂ©sie lyrique et la poĂ©sie dramatique (incluant la tragĂ©die comme la comĂ©die), et l’utilisation du vers s’imposera comme la première caractĂ©ristique de la poĂ©sie, la diffĂ©renciant ainsi de la prose, chargĂ©e de l’expression commune que l’on qualifiera de prosaĂŻque.

Le mot poĂ©sie Ă©voluera encore vers un sens plus restrictif en s’appliquant aux textes en vers qui font un emploi privilĂ©giĂ© des ressources rhĂ©toriques, sans prĂ©juger des contenus : la poĂ©sie sera descriptive, narrative et philosophique avant de faire une place grandissante Ă  l’expression des sentiments.

En effet, première expression littéraire de l’humanité, utilisant le rythme comme aide à la mémorisation et à la transmission orale, la poésie apparaît d’abord dans un cadre religieux et social en instituant les mythes fondateurs dans toutes les cultures que ce soit avec l’épopée de Gilgamesh, (IIIe millénaire av. J.-C.) en Mésopotamie, les Vedas, le Ramayana ou le Mahabharata indiens, la Poésie dans l'Égypte antique la Bible des Hébreux ou l'Iliade et l'Odyssée des Grecs.

Entre Apollon et Dionysos

Apollon, la PoĂ©sie et la Musique ; OpĂ©ra Garnier, sculpture en bronze et en feuille d'or d'AimĂ© Millet

La poésie fut marquée par l’oralité et la musicalité dès ses origines puisque la recherche de rythmes particuliers, comme l’utilisation des vers, et d’effets sonores, comme les rimes, avait une fonction mnémotechnique pour la transmission orale primitive. Cette facture propre au texte poétique fait que celui-ci est d’abord destiné à être entendu plutôt qu’abordé par la lecture silencieuse.

PlacĂ©es sous l’égide d’OrphĂ©e et d’Apollon musagète, dieu de la beautĂ© et des arts, et associĂ©es Ă  la muse Erato, musique et poĂ©sie sont Ă©galement Ă©troitement liĂ©es par la recherche de l’harmonie et de la beautĂ©, par le Charme, au sens fort de chant magique. La crĂ©ation poĂ©tique hĂ©sitera cependant constamment entre l’ordre et l’apaisement apolliniens (qu’explicite Euripide dans Alceste : « Ce qui est sauvage, plein de dĂ©sordre et de querelle, la lyre d’Apollon l’adoucit et l’apaise Â») et la « fureur dionysiaque Â» qui renvoie au dieu des extases, des mystères, des dĂ©règlements et des rythmes des forces naturelles que l’on dĂ©couvre par exemple dans le Dithyrambe de l’AntiquitĂ© grecque.

Technique

Article dĂ©taillĂ© : fonction poĂ©tique.


En linguistique, la poĂ©sie est dĂ©crite comme un Ă©noncĂ© centrĂ© sur la forme du message donc oĂą la fonction poĂ©tique est prĂ©dominante. Dans la prose l’important est le « signifiĂ© Â», elle a un but « extĂ©rieur Â» (la transmission d’informations) et se dĂ©finit comme une marche en avant que peut symboliser une flèche et que rĂ©vèle la racine latine du mot qui signifie « avancer Â». En revanche, pour la poĂ©sie, l’importance est orientĂ©e vers la « forme Â», vers le signifiant, dans une dĂ©marche « rĂ©flexive Â», symbolisĂ©e par le « vers Â» qui montre une progression dans la reprise avec le principe du retour en arrière (le vers se « renverse Â») que l’on peut reprĂ©senter par une spirale.

La poĂ©sie ne se dĂ©finit donc pas par des thèmes particuliers mais par le soin majeur apportĂ© au signifiant pour qu’il dĂ©multiplie le signifiĂ© : l’enrichissement du matĂ©riau linguistique prend en effet en compte autant le travail sur les aspects formels que le poids des mots, allant bien au-delĂ  du sens courant du terme « poĂ©sie Â» qui renvoie simplement Ă  la beautĂ© harmonieuse associĂ©e Ă  une certaine sentimentalitĂ©. L’expression poĂ©tique offre cependant au cours de l’Histoire des orientations variĂ©es selon la dominante retenue par le poète.

Le vers

La mise en page du texte poétique est traditionnellement fondée sur le principe du retour et de la progression dans la reprise que figure l’utilisation du vers (régulier ou non), même s’il existe des formes métissées comme le poème en prose ou la prose poétique qui reprennent les caractéristiques du texte poétique (d’où leur dénominations) comme l’emploi des images et la recherche de sonorités ou de rythmes particuliers. Ces vers sont souvent regroupés en strophes et parfois organisés dans des poèmes à forme fixe comme le sonnet ou la ballade.

Calligramme ; Guillaume Apollinaire

La poĂ©sie mĂ©trĂ©e utilise des vers dĂ©finis par le nombre de leurs syllabes comme l’alexandrin français, alors que la poĂ©sie scandĂ©e joue sur la longueur des pieds (et sur leur nombre) comme dans l’hexamètre dactylique grec et latin, ou sur la place des accents comme dans le pentamètre iambique anglais. Les poètes modernes se libèrent peu Ă  peu de ces règles : par exemple les poètes français introduisent dans la deuxième moitiĂ© du XIXe siècle le vers libre puis le verset, et en remettant aussi en cause les conventions classiques de la rime qui disparaĂ®t largement au XXe siècle. Des essais graphiques plus marginaux ont Ă©tĂ© tentĂ©s par exemple par MallarmĂ© (Un coup de dĂ©s jamais n'abolira le hasard), Apollinaire (Calligrammes) ou Pierre Reverdy, en cherchant Ă  parler Ă  l’œil et plus seulement Ă  l’oreille, tirant ainsi le poème du cĂ´tĂ© du tableau.

La musicalité

L’origine orale et chantĂ©e de la poĂ©sie qu’évoquent la lyre d’OrphĂ©e ou la flĂ»te d’Apollon marque l’expression poĂ©tique qui se prĂ©occupe des rythmes avec le compte des syllabes (vers pairs / vers impairs, « e muet Â» …) et le jeu des accents et des pauses (cĂ©sure, enjambement…). La poĂ©sie exploite aussi les sonoritĂ©s particulièrement avec la rime (retour des mĂŞmes sons Ă  la fin d’au moins deux vers avec pour base la dernière voyelle tonique) et ses combinaisons de genre (rimes masculines ou fĂ©minines), de disposition (rimes suivies, croisĂ©es …) et de richesse. Elle utilise aussi les reprises de sons dans un ou plusieurs vers (allitĂ©rations et assonances), le jeu du refrain (comme dans la ballade ou le Pont Mirabeau d’Apollinaire) ou la correspondance entre le son et le sens avec les harmonies imitatives (exemple fameux : « Pour qui sont ces serpents… Â» Racine) ou les rimes sĂ©mantiques (automne/monotone).

Le poids des mots

Portrait de Mallarmé par Édouard Manet

Le poète exploite toutes les ressources de la langue en valorisant aussi les mots par leur raretĂ© et leur nombre limitĂ© : on parle parfois de « poĂ©sie-tĂ©lĂ©gramme Â» oĂą chaque mot « coĂ»te Â» comme dans le sonnet et ses 14 vers ou dans la brièvetĂ© extrĂŞme du haĂŻku japonais de trois vers. L’enrichissement passe aussi par la recherche de sens rares et de nĂ©ologismes (par exemple « incanter Â» dans les Sapins d’Apollinaire, qui, « graves magiciens //Incantent le ciel quand il tonne Â», ou « aube Â» associĂ© aux Soleils couchants par Verlaine), par les connotations comme l’Inspiration derrière la figure fĂ©minine dans les Pas de Paul ValĂ©ry (« Personne pure, ombre divine,/ Qu’ils sont doux, tes pas retenus ! Â») ou par des rĂ©seaux lexicaux tissĂ©s dans le poème comme la religiositĂ© dans Harmonie du soir de Baudelaire. Le poète dispose d’autres ressources encore comme la place dans le vers ou dans le poème (« trou de verdure Â» dans le premier vers du Dormeur du val de Rimbaud auquel rĂ©pondent les « deux trous rouges au cĂ´tĂ© droit Â» du derniers vers) ou les correspondances avec le rythme et les sonoritĂ©s (« L’attelage suait, soufflait, Ă©tait rendu. … Â» La Fontaine, Le Coche et la mouche )…

Le poète joue Ă©galement de la mise en valeur des mots par les figures de style comme les figures d’insistance comme l’accumulation, le parallĂ©lisme ou l’anaphore (exemple : « Puisque le juste est dans l’abĂ®me, /Puisqu’on donne le sceptre au crime, / Puisque tous les droits sont trahis, / Puisque les plus fiers restent mornes, /Puisqu’on affiche au coin des bornes / Le dĂ©shonneur de mon pays… Â», Hugo, les Châtiments, II, 5), les figures d’opposition comme le chiasme ou l’oxymore (« le soleil noir de la MĂ©lancolie Â» Nerval), les ruptures de construction comme l’ellipse ou l’anacoluthe (« ExilĂ© sur le sol au milieu des huĂ©es, /Ses ailes de gĂ©ant l’empĂŞchent de marcher Â», Baudelaire l’Albatros) et bien sĂ»r les figures de substitution comme la comparaison et la mĂ©taphore, (de Ronsard et Du Bellay Ă  Jacques PrĂ©vert ou Eugène Guillevic en passant par Hugo, Apollinaire, les surrĂ©alistes et bien d’autres). L’emploi de l’image est d’ailleurs repĂ©rĂ© comme une des marques de l’expression poĂ©tique ; un seul exemple emblĂ©matique de mĂ©taphore filĂ©e en rendra compte : « (Ruth se demandait …) Quel Dieu, quel moissonneur de l’éternel Ă©tĂ© / Avait, en s’en allant, nĂ©gligemment jetĂ© / Cette faucille d’or dans le champ des Ă©toiles Â», (Victor Hugo, Booz endormi).

Genres et courants

Pierre de Ronsard, peinture de l'École de Blois - XVIe siècle

La définition de genres poétiques a toujours été discutée en débattant de critères formels et/ou de critères de contenu (d’objet) et, par ailleurs, la poésie moderne en faisant éclater les genres traditionnels (poésie lyrique, épique, engagée, spirituelle, narrative, descriptive…) et en devenant une expression totalisante et libre rend encore plus difficile la catégorisation.

Cependant, sans s’enfermer trop dans la terminologie formaliste, on peut observer des « dominantes Â» clĂ©s dans l’expression poĂ©tique (Roman Jakobson dĂ©finissant la dominante comme « l’élĂ©ment focal d’une Ĺ“uvre d’art Â» qui gouverne, dĂ©termine et transforme les autres Ă©lĂ©ments (voir Antoine Compagnon2). L’opposition la plus simple se fait entre une orientation vers la forme (orientation « esthĂ©tique Â») et une orientation vers le contenu (orientation « sĂ©mantique Â»), Ă©videmment sans exclusion de l’autre puisque d’une part il y a sens dès qu’il y a mots et que, d’autre part, il y a expressivitĂ© formelle sans cela il n’y aurait pas Ă©criture poĂ©tique. Cette dernière orientation multiple et complexe est parfois dite aussi « ontologique Â» (comme par Olivier Salzar3), parce que renvoyant « au sens de l’être considĂ©rĂ© simultanĂ©ment en tant qu’être gĂ©nĂ©ral, abstrait, essentiel et en tant qu’être singulier, concret, existentiel Â» (TCF). Son champ très vaste peut Ă  son tour ĂŞtre subdivisĂ© en trois dominantes (dĂ©finies par le modèle du signe prĂ©sentĂ© par Karl BĂĽhler : « Le signe fonctionne en tant que tel par ses relations avec l’émetteur, le rĂ©cepteur et le rĂ©fĂ©rent Â»4. Ces trois dominantes, lĂ  encore non exclusives, sont la dominante « expressive Â» ou « Ă©motive Â» ou lyrique, au sens Ă©troit, tournĂ©e vers le moi du poète, la dominante « conative Â», orientĂ©e vers le destinataire que le poète veut atteindre en touchant sa conscience et sa sensibilitĂ© comme dans la poĂ©sie morale et engagĂ©e, et la fonction « rĂ©fĂ©rentielle Â», tournĂ©e vers un « objet Â» extĂ©rieur, vers le chant du monde dans des perceptions sensibles, affectives ou culturelles comme dans la cĂ©lĂ©bration ou la poĂ©sie Ă©pique oĂą le poète rend sensible la dĂ©mesure des mythes.

Mais ce dĂ©coupage n’est qu’un Ă©clairage : la poĂ©sie, plus que tout autre genre littĂ©raire, pâtit de ces approches des « doctes Â» alors qu’elle est d’abord la rencontre entre celui qui, par ses mots, dit lui-mĂŞme et son monde, et celui qui reçoit et partage ce dĂ©voilement. En tĂ©moigne par exemple une Ĺ“uvre inclassable comme les Chants de Maldoror de LautrĂ©amont.

Le poète artiste

Portrait de José-Maria de Heredia par Émile Lévy

Le souci de la forme est bien sĂ»r constant chez les poètes et des règles prosodiques s’élaborent peu Ă  peu aux XVIe et XVIIe siècles (compte du « e muet Â», diĂ©rèse/synĂ©rèse, cĂ©sure, puretĂ© des rimes…). Cette importance accordĂ©e au travail poĂ©tique passe par les Grands rhĂ©toriqueurs de la fin du XVe siècle puis la PlĂ©iade et les classiques (« BeautĂ©, mon beau souci Â» dira François de Malherbe), avant de rĂ©apparaĂ®tre au XIXe siècle en rĂ©action aux effusions et aux facilitĂ©s de la poĂ©sie romantique. Les thĂ©oriciens et praticiens de l'art pour l'art, partageant la conviction que « l'art vit de contraintes et meurt de libertĂ© Â», comme le dira au siècle suivant Paul ValĂ©ry, dĂ©fendront les règles traditionnelles (vers syllabique, rimes, poèmes Ă  forme fixes comme le sonnet) avec ThĂ©ophile Gautier ou les Parnassiens comme ThĂ©odore de Banville, Leconte de Lisle ou JosĂ©-Maria de Heredia. Cette conception esthĂ©tique ira mĂŞme avec MallarmĂ© jusqu’à un certain hermĂ©tisme en cherchant Ă  « donner un sens plus pur aux mots de la tribu Â» et Ă  relever des dĂ©fis formels (comme le sonnet en -ixe/-yx de MallarmĂ©, les Calligrammes d’Apollinaire…) que systĂ©matiseront au milieu du XXe siècle les jeux de l’Oulipo et de Raymond Queneau (Cent mille milliards de poèmes), Georges Perec ou Jacques Roubaud.

On peut Ă©galement, au-delĂ  du paradoxe apparent, rattacher Ă  ce courant poĂ©tique qui met l’accent sur la « forme Â», les dĂ©marches d’Henri Michaux dont Le Grand Combat (Qui je fus ?, 1927) est Ă©crit dans une langue inventĂ©e faite de suggestion sonore, ou encore les expĂ©rimentations « lettristes Â» d’Isidore Isou. Les impasses de cette poĂ©sie coupĂ©e de l’âme et parfois très rhĂ©torique seront rĂ©gulièrement combattues au nom de la souplesse et de la force de la suggestion, par exemple par Paul Verlaine et les poètes symbolistes ou dĂ©cadentistes de la fin du XIXe siècle, qui revendiqueront une approche moins corsetĂ©e de la poĂ©sie. Cette conception d’un art libĂ©rĂ© des contraintes l’emportera largement au XXe siècle oĂą la poĂ©sie deviendra une expression totalisante, au-delĂ  des questions de forme.

Le poète « lyrique Â»

Portrait d" Alphonse de Lamartine par Henri Decaisne

Si le mot « poĂ©tique Â» a dans son acception quotidienne le sens d’harmonieux et de sentimental, c’est Ă  l’importance de la poĂ©sie lyrique qu’il le doit. Celle-ci, orientĂ©e vers le « moi Â» du poète, doit son nom Ă  la lyre qui a appartenu a OrphĂ©e et Apollon et qui, dans l’AntiquitĂ©, accompagnait les chants qu’on ne distinguait pas alors de la poĂ©sie mais ne doit pas Ă  se limiter Ă  la petite musique personnelle du poète chantant un des thèmes traditionnels et a priori poĂ©tiques comme l’amour, la mort, la solitude, l’angoisse existentielle, la nature ou la rĂŞverie. En effet la poĂ©sie a su faire entrer la modernitĂ© dans le champ poĂ©tique y compris dans ses aspects les plus surprenants ou les plus prosaĂŻques (« Une charogne Â» chez Baudelaire, la ville industrielle chez Verhaeren et le quotidien trivial chez Verlaine dans ces vers de Cythère, dans Les fĂŞtes galantes, « l’Amour comblant tout, hormis / La faim, sorbets et confitures / Nous prĂ©servent des courbatures Â»â€¦). En fait la variĂ©tĂ© des voix est extrĂŞme, avec cependant des courants dominants selon les Ă©poques, comme le romantisme et le symbolisme au XIXe siècle ou le surrĂ©alisme au XXe siècle.

Les formes évoluent elles-aussi passant par exemple du long poème romantique (À Villequier de Victor Hugo ou les Nuits d’Alfred de Musset) au sonnet régulier de Baudelaire puis aux formes libres des symbolistes et à l’expression jaillissante de l’inconscient avec les Surréalistes avant la spontanéité de l’expression orale de Jacques Prévert dans Paroles par exemple.

La poĂ©sie lyrique est pour le poète le canal d’expression privilĂ©giĂ©e de sa sensibilitĂ© et de sa subjectivitĂ© que symbolise le PĂ©lican (Nuit de mai) d’Alfred de Musset. Mais cette poĂ©sie va au-delĂ  de la confidence pour exprimer l’humaine condition et Hugo proclame dans la PrĂ©face des Contemplations : « Quand je parle de moi, je vous parle de vous ! Â». Ce « chant de l’âme Â», domaine privilĂ©giĂ© du « je Â», auquel adhère cependant le destinataire, s’oppose donc Ă  la poĂ©sie descriptive et objective voire rhĂ©torique des Parnassiens ou Ă  la poĂ©sie narrative des romans du Moyen Ă‚ge et au genre Ă©pique qui traite de thèmes hĂ©roĂŻques et mythiques avec rythme et couleur ou encore Ă  la poĂ©sie d’idĂ©es (Lucrèce, Ovide, Voltaire) pour laquelle la forme poĂ©tique n’est pas le souci premier.

Le poète prophète, découvreur du monde

Rimbaud par Étienne Carjat (1872)

L’art de la poĂ©sie est aussi traditionnellement associĂ© au « don de poĂ©sie Â», c’est-Ă -dire Ă  une fonction quasi divine du poète inspirĂ©, en relation avec les Muses et le sacrĂ©, Ă  qui revient le rĂ´le de dĂ©codeur de l’invisible. C’est la conception de l’AntiquitĂ© reprĂ©sentĂ©e par Platon qui fait dire Ă  Socrate (dans Ion) Ă  propos des poètes : « Ils parlent en effet, non en vertu d’un art, mais d’une puissance divine Â». Au XVIe siècle, la PlĂ©iade reprendra cette perspective et Ronsard Ă©crira ces vers dans son Hymne de l'Automne : « M’inspirant dedans l’âme un don de poĂ«sie,/ Que Dieu n’a concĂ©dĂ© qu’à l’esprit agitĂ©/ Des poignants aiguillons de sa DivinitĂ©./ Quand l’homme en est touchĂ©, il devient un prophète Â») et c’est dans cette lignĂ©e que s’inscriront les poètes romantiques et après eux Baudelaire et les poètes symbolistes. Cette fonction particulière du poète trouvera un partisan exemplaire avec Arthur Rimbaud qui dans sa fameuse lettre Ă  Paul Demeny demande au Poète de se faire « voyant par un long, immense et raisonnĂ© dĂ©règlement de tous les sens Â» et d’être « vraiment voleur de feu Â», et de trouver « du nouveau, - idĂ©es et formes Â», en Ă©voquant ailleurs « l’alchimie du verbe Â» qui doit ĂŞtre l’instrument du poète-dĂ©couvreur.

Après la Première guerre mondiale et après Apollinaire, dĂ©fenseur lui aussi de « L’esprit nouveau Â», les surrĂ©alistes, hĂ©ritiers de cet enthousiasme rimbaldien, confieront Ă  l’image poĂ©tique le soin de dĂ©passer le rĂ©el et d’ouvrir des « champs magnĂ©tiques Â» novateurs mettant au jour l’inconscient, ce que formulera Louis Aragon dans Le Paysan de Paris en parlant de « l’emploi dĂ©rĂ©glĂ© et passionnel du stupĂ©fiant image Â».

Dans les années 1950-70, revenant sur cette systématisation de l’image, les poètes s’orienteront davantage vers une poésie-célébration, un chant du monde orphique ou vers une poésie lyrique, chant de l’âme qui fait entendre la voix personnelle des poètes comme celle de Jules Supervielle, René Char ou Yves Bonnefoy.

Le poète engagé

Portrait de Victor Hugo par Léon Bonnat (1879)

Cependant, certains Romantiques et particulièrement Victor Hugo feront entrer le poète dans la CitĂ© en lui attribuant un rĂ´le de guide pour le peuple. De prophète, il devient Messie comme l’expose le cĂ©lèbre « Fonction du poète Â» (les Rayons et les Ombres, 1840) oĂą Victor Hugo dĂ©finit le poète comme « le rĂŞveur sacrĂ© Â», Ă©lu de Dieu « qui parle Ă  son âme Â», devenu porteur de lumière et visionnaire, « des temps futurs perçant les ombres Â». La poĂ©sie engagĂ©e des Châtiments, Ă  la fois Ă©pique et satirique, sera l’étape suivante pour Victor Hugo qui se posera comme l’Opposant Ă  « NapolĂ©on le petit Â». Jehan Rictus tĂ©moigne avec sa poĂ©sie singulière de la vie des pauvres Ă  la fin du XIXe siècle, contrastant avec le naturalisme distanciĂ© de Zola.

Les engagements religieux, (de Charles PĂ©guy par exemple), ou idĂ©ologiques retrouveront au XXe siècle comme un lointain hĂ©ritage de Ronsard (Discours) ou d’Agrippa d'AubignĂ© avec Louis Aragon, chantre du communisme (Hourra l’Oural, 1934), Paul Claudel, pĂ©tainiste en 1941 (Paroles au MarĂ©chal) ou Paul Éluard (Ode Ă  Staline, 1950) ou encore Jacques PrĂ©vert et ses positions anarchisantes dans Paroles (1946-1949).

Les poètes de la NĂ©gritude, AimĂ© CĂ©saire et LĂ©opold SĂ©dar Senghor notamment, reprĂ©sentent quant Ă  eux une branche particulière de la poĂ©sie francophone du XXe siècle, dont l’engagement et les idĂ©es vĂ©hiculĂ©es, très forts, sont encore assez confidentiels en France. Le premier est le chantre des Antilles, ayant la volontĂ© de « plonger dans la vĂ©ritĂ© de l’être Â»5, hantĂ© par la question du dĂ©racinement des descendants d’esclaves (Cahier d'un retour au pays natal). Le second a créé une poĂ©sie Ă  vocation universelle ayant l’espĂ©rance comme leitmotiv, l’utilisation de la langue française et les rĂ©fĂ©rences positives Ă  la culture françaises mĂŞlent aux sujets historiques africains qu’il vivifie (Chaka).

Avec L'Honneur des poètes, certains poètes participent Ă  la RĂ©sistance en publiant clandestinement des Ĺ“uvres importantes. C’est le cas de Louis Aragon (Les Yeux d’Elsa, 1942 ; La Diane Française, 1944), de Paul Éluard (PoĂ©sie et vĂ©ritĂ©, 1942 ; Au rendez-vous allemand, 1944), de RenĂ© Char (Feuillets d’Hypnos, 1946) ou de RenĂ© Guy Cadou (Pleine Poitrine, 1946). Les poètes ne seront d’ailleurs pas Ă©pargnĂ©s par l’extermination nazie : Robert Desnos mourra dans un camp allemand et Max Jacob dans le camp de Drancy. Plus rĂ©cemment, des chanteurs comme LĂ©o FerrĂ© ou Jean Ferrat, dans la lignĂ©e des poètes surrĂ©alistes, ont chantĂ© leur engagement.

La poésie d'avant-garde

Une autre forme d'engagement se fait jour au XXe siècle, une poĂ©sie contestataire, tant au niveau politique qu’au niveau linguistique. Cet Ă©lan, synthĂ©tisĂ© sous le nom d’avant-garde, est nĂ© avec les Futuristes italiens et russes et le mouvement Dada. Il s'est fondĂ© sur la dĂ©nonciation de la liaison entre le pouvoir politique et le langage et s'est dĂ©veloppĂ© sous des formes diverses jusqu'Ă  nos jours. Les avant-gardes ont fait Ă©voluer la poĂ©sie vers un abandon progressif du vers rimĂ© et mesurĂ© et de la dimension formelle. Cela a commencĂ© avec le vers libre standard du surrĂ©alisme et s'est prĂ©cipitĂ© dans les annĂ©es 1960 avec un dĂ©molition complète, par exemple chez Denis Roche6.

La poésie au XXIe siècle

Au XXIe siècle, la situation est plus complexe que jamais, puisque le terme de « poĂ©sie Â» recouvre en fait des aspects très diffĂ©rents, celle-ci s’étant dĂ©gagĂ©e d’une forme versifiĂ©e facilement identifiable et mĂŞme du « poème Â». On cherche la poĂ©sie Ă  la limite dans une "expression poĂ©tique" indĂ©pendante du travail des poètes. NĂ©anmoins la spĂ©cificitĂ© du texte poĂ©tique demeure Ă  travers sa densitĂ© qui tente d'exploiter Ă  la fois toutes les possibilitĂ©s offertes par les spĂ©cificitĂ©s linguistiques. Il est d’ailleurs difficile de traduire un poème dans une autre langue, car la question se pose toujours de savoir s'il faut se prĂ©occuper d’abord du sens ou faut-il chercher Ă  inventer des Ă©quivalences sonores et rythmiques.

Le vers qui tend à s'imposer est ce que Jacques Roubaud nomme le "vers international libre" d'origine américaine. "Il n'est ni compté ni rimé et plus généralement ignore les caractéristiques d'une tradition poétique dans une langue donnée; il "va à la ligne" en évitant les ruptures syntaxiques trop fortes."7 Ses exigences formelles sont faibles. Il est de ce fait plus facile de le traduire à l'heure de la mondialisation. La différence entre la poésie et la prose est ténue. La poésie se fait par "petites proses courtes" mais non narratives. L'absence de narration devenant alors le marqueur du genre poésie8. On parle également tout simplement de "texte" ou de "document poétique"9.

La poésie est devenue, à l'époque contemporaine, un art considéré comme sophistiqué ou élitiste, trop difficile à lire, coupé de la réalité du monde10. Pourtant la poésie est très largement pratiquée comme en témoignent les blogs ou les très nombreuses lectures ou festivals qui lui sont consacrés, mais sa diffusion en librairie est de plus en plus rare malgré une multitude de minuscules maisons d'édition (cf. Édition de la poésie en France). Elle n'est pas présente non plus à la télévision et on ne choisit plus guère de poètes pour représenter la littérature en France. La poésie perd de son audience car elle a peu d'importance sur le plan économique.

Un artiste récitant un poème de slam aux États-Unis.

Certaines tentatives contemporaines, sous l'influence de la dub poetry américaine notamment, s’expriment d’ailleurs davantage avec le soutien de la musique dans le genre populaire de la poésie-chanson avec, par exemple, le rap (qui ne se revendique pas comme poésie) et surtout le slam qui en dérive. Le slam est une poésie orale et n'a pas d'intention artistique. Il est démocratique au sens où il suppose que "tout le monde est virtuellement poète"11. Il s'agit néanmoins d'émouvoir l'auditoire par les mots. Il est un art d'improvisation et retrouverait donc la tradition médiévale perdue de la tenson des troubadours qui était néanmoins un genre de poésie savante. Le slam fait ressurgir la rime mais dans un état minimal12.

Jacques Roubaud distingue enfin une dernière catégorie de poésie qu'il appelle "vroum-vroum" et consiste en des performances qui se donnent le nom de poésie, mais ne font pas nécessaire appel au langage. Le modèle invoqué est l'Ursonate de Kurt Schwitters qui relève plutôt de la musique en réalité.

Dans la poĂ©sie, l’essentiel demeure nĂ©anmoins la prise de conscience de la crĂ©ativitĂ© et de la beautĂ© de la langue, Ă  commencer par une langue dite et Ă©coutĂ©e, mais Ă©galement lue dans des mots et des pages. Pour l’amateur de poĂ©sie, « au commencement est le Verbe Â» et sa puissance crĂ©atrice qui nourrit la mĂ©moire et « transforme la nuit en lumière Â»13.

Notes et références

  1. ↑ L'article traitera de notions générales mais, destiné à un lectorat francophone, il prendra ses références dans la poésie de langue française.
  2. ↑ Antoine Compagnon
  3. ↑ par Olivier Salzar
  4. ↑ Jakobson
  5. ↑ « plonger dans la vĂ©ritĂ© de l’être Â»
  6. ↑ Roubaud, 2010
  7. ↑ Jacques Roubaud, "Obstination de la poésie", Le Monde diplomatique, Janvier 2010, p. 22
  8. ↑ Roubaud 2010.
  9. ↑ Roubaud 2010.
  10. ↑ Roubaud 2010.
  11. ↑ Roubaud 2010, p. 23
  12. ↑ Roubaud (2010) compare le slam à une composition d'école primaire
  13. ↑ Comme le fait dire Jean-Luc Godard à son héros qui vient lutter contre un monde déshumanisé dirigé par un ordinateur dans Alphaville

Voir aussi

Articles connexes


 
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