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{revue}
Les Ménines (en espagnol : Las Meninas1, les demoiselles d'honneur), également connu sous l'appellation La famille de Philippe IV, est l'un des portraits les plus célèbres de Diego Vélazquez. Il a été peint en 1656. Le tableau est présenté au Musée du Prado de Madrid. La composition complexe et énigmatique de la toile interroge le lien entre réalité et illusion et crée une relation incertaine entre celui qui regarde la toile et les personnages qui y sont dépeints. Cette complexité a été la source de nombreuses analyses qui font de cette toile l'une des plus commentées de l'histoire de la peinture occidentale. Ce tableau dépeint une grande pièce du palais de l'Alcázar de Madrid du roi Philippe IV d'Espagne dans laquelle se trouvent plusieurs personnages de la cour. La jeune infante Marguerite-Thérèse est entourée de demoiselles d'honneur, d'un chaperon, d'un garde du corps, de deux nains et d'un chien. Derrière eux Vélazquez se représente lui-même en train de peindre, regardant au-delà la peinture, comme s'il regardait directement l'observateur de la toile2. Un miroir à l'arrière plan réfléchit les images de la reine et du roi en train d'être peints par Vélazquez (ou peut être, selon certains universitaires, réfléchissant le tableau que peint Vélazquez représentant le roi et la reine). Par le jeu de miroir le couple royal semble être placé hors de la peinture, à l'endroit même où un observateur se placerait pour voir celle-ci. Au fond Nieto Velázquez, un possible parent du peintre, apparaît à contre jour, comme une silhouette, sur une courte volée de marches tenant d'une main un rideau qui s'ouvre sur un incertain mur ou espace vide. Les Ménines est reconnu comme l'une des toiles les plus importantes de la peinture occidentale. Le peintre baroque Luca Giordano a dit de cette peinture qu'elle représente la « théologie de la peinture » tandis que Thomas Lawrence la qualifia de « philosophie de l'art ».
Contexte de l'œuvreLa cour de Philippe IVLes peintres du XVIIe siècle en Espagne ne bénéficiaient que très rarement d'un statut social élevé. La peinture y était considérée comme une technique et non comme un art3. Vélazquez est l'exception qui confirme la règle. Entré au service de Philippe IV d'Espagne en tant que peintre officiel du roi en 1623, il devient le curateur de la collection de peinture du souverain à partir des années 1640. Il semble avoir bénéficié d'un degré de liberté relativement inhabituel à ce poste. Il supervise la décoration intérieure du palais et est responsable de l'achat de tableaux pour le compte du roi d'Espagne. À partir des années 1650 Vélazquez est réputé en Espagne comme un fin connaisseur des arts. La majorité de la collection du musée du Prado dont des Le Titien, Raphael, et Rubens a été acquise et regroupée sous la curatelle de Vélazquez4. Il gravit les échelons de la cour de Philippe IV, il est anobli et nommé aposentador mayor de Palacio (maître des appartements du Palais) en 1651, poste qu'il occupera jusqu'à sa mort en 1660. Le poste lui apporte une reconnaissance sociale et une aisance matérielle mais ne lui laisse que peu de temps pour la peinture. Pendant les huit dernières années de sa vie où il occupe ce poste il ne peint que peu d'œuvres, surtout des portraits de la famille royale5. Quand il peint les Ménines en 1656-1657 il est au service du roi Philippe IV depuis 33 ans. Généalogie Royale
L'Infante Marguerite Thérèse portant le deuil de son père par Juan del Mazo (1666). À l'arrière-plan son frère Charles II et la naine Maribarbola également représentée dans les Ménines.6
La première femme de Philippe IV, Élisabeth de France, meurt en 1644 lui laissant deux enfants : une fille, l'infante Marie-Thérèse et leur seul fils Baltasar Carlos qui meurt deux ans plus tard en 1646. Philippe, qui n'a plus d'héritier mâle, épouse en secondes noces en 1649 à 44 ans l'archiduchesse Marie-Anne d'Autriche, – sa nièce auparavant promise au feu infant Balthasar Carlos – qui en a 14. Ainsi allait la politique en ces temps où on ne connaissait pas les lois de l'hérédité et qui nécessitait que les Habsbourg d'Espagne s'allient à leurs cousins autrichiens (les choses seront les mêmes un siècle plus tard avec les Bourbons). Marguerite Thérèse, née en 1651, est leur premier enfant et le seul à l'époque où les Ménines a été peint. Ils auront par la suite quatre autres enfants dont trois meurent en bas âge. Vélazquez a peint d'autres portraits de la reine "Marianna" et de ses enfants mais Philippe IV refusait d'être peint dans son âge mûr, faisant toutefois une exception pour les Ménines5. Philippe IV avait sa chaise attitrée dans l'atelier de Vélazquez et allait souvent le voir travailler. En dépit de l'étiquette rigide qui gouvernait la vie du palais, Vélazquez et Philippe IV semblent avoir été très proches. À la mort de Vélazquez, le souverain espagnol écrira "Je suis brisé" dans la marge d'un document sur le choix de son successeur7. Provenance et état de la toileLors de premiers inventaires la toile était connue sous le nom de La famille8 puis La famille de Philippe IV. La première mention du nom moderne Las Meninas est de 1843 sur le catalogue du musée Prado9. La radiographie a aussi révélé que, dans un premier temps, la moitié gauche du tableau n'était en fait pas occupée par une représentation du peintre mais complètement occultée par un rideau rouge d'où un jeune garçon tendait vraisemblablement un bâton de commandement à l'Infante, alors au centre du tableau. C'était donc un tableau dynastique très clair, très simple : il y avait l'héritière du trône et, au fond, la présence auratique du roi et de la reine, fondateurs de la dynastie. Pourtant, quelques années plus tard naquit Prospero, héritier mâle à qui revenait alors la succession, raison pour laquelle Velasquez, à la demande du roi, a modifié le tableau devenu faux et s'est peint lui-même en train de peindre supposément le roi et la reine (il est d'ailleurs intéressant de constater qu'il n'existe en réalité aucun tableau commun du roi et de la reine, contrairement à ce que Velasquez voudrait nous faire croire). Un examen aux rayons infrarouges a révélé quelques traces d'anciennes corrections effectuées par Vélazquez. La tête de Vélazquez, par exemple, était penchée à sa droite avant d'être repeinte penchant à gauche10.
Détail de la fille de Philippe IV, Marguerite Thérèse. Sa joue gauche a été repeinte après avoir été endommagée dans l'incendie de l'Alcazar Royal de Madrid de 1734
Antonio Palomino a publiĂ© une description dĂ©taillĂ©e de la peinture en 1724 Ă laquelle l'on doit l'identification des personnages qui y sont dĂ©peints et qui sert de rĂ©fĂ©rence sur l'Ă©tat originel de l'Ĺ“uvre11. La peinture a Ă©tĂ© dĂ©coupĂ©e sur la droite et la gauche mais il n'existe pas de documentation sur les raisons ou la date de ce dĂ©coupage12. En 1734 la toile a Ă©tĂ© endommagĂ©e par le feu qui a dĂ©truit l'Alcazar Royal de Madrid et a Ă©tĂ© restaurĂ©e par le peintre de la cour Juan GarcĂa de Miranda (1677–1749). La joue gauche de l'infante a Ă©tĂ© pratiquement entièrement repeinte Ă cette occasion pour compenser une substantielle perte de pigment. Le cadre original de la peinture a Ă©galement Ă©tĂ© dĂ©truit durant cet incendie13. Après son sauvetage de l'incendie on retrouve la toile dans l'inventaire de la collection royale de 1747-1748 mais l'infante Marguerite-ThĂ©rèse est identifiĂ©e Ă tort comme Ă©tant sa demi-sĹ“ur Marie-ThĂ©rèse. Cette erreur est reproduite dans l'inventaire de 17729. La peinture fait partie de la collection du musĂ©e Prado depuis sa crĂ©ation en 181913. La dernière restauration date de 1984 sous la supervision du conservateur amĂ©ricain John Brealey. RĂ©cemment la peinture a souffert une perte de texture et de pigment due Ă l'exposition de la toile au public et Ă la pollution, le contraste entre les pigments blancs et bleus des costumes des personnages s'est estompĂ©13. DescriptionDescription dĂ©taillĂ©eLa numĂ©rotation des personnages fait rĂ©fĂ©rence Ă l'image ci-contre Le dĂ©cor des MĂ©nines est plantĂ© dans les appartements de VĂ©lazquez, au palais de l'Alcázar de Madrid sous le règne de Philipe IV.14 Cette grande pièce est prĂ©sentĂ©e, selon Silviio Gaggi, comme "une simple boĂ®te qui pourrait ĂŞtre divisĂ©e en une grille de perspective avec un seul point de fuite"15. Au centre, Ă l'avant-plan, se tient l'infante Marguerite-ThĂ©rèse (1) alors âgĂ©e de 5 ans. Elle est accompagnĂ©e de deux demoiselles d'honneur: doña Isabel de Velasco (2), qui fait la rĂ©vĂ©rence derrière la princesse, et doña MarĂa Agustina Sarmiento de Sotomayor (3), Ă genoux devant, en train de prĂ©senter un plateau en or avec un verre rouge posĂ© dessus16. Ă€ la droite se tiennent deux nains: l'allemande achondroplasique Maribarbola (4) (de son vrai nom Maria Barbola), et l'italien, Nicolas Pertusato (5), qui s'amuse Ă essayer de rĂ©veiller un mâtin espagnol avec son pied 16. Derrière eux se tiennent doña Marcela de Ulloa (6), la chaperonne de la princesse, habillĂ©e en deuil et discutant avec un garde du corps non identifiĂ© (7)16 Il semblerait que ce personnage non identifiĂ© soit Diego Ruiz de Azcona. Ă€ l'arrière droit se tient Don JosĂ© Nieto Velázquez (8), le chambellan de la reine et chef des ateliers de la tapisserie royale, et un possible parent du peintre. Nieto est montrĂ© prenant une pause, son genou droit repliĂ©, ses deux pieds sur des marches distinctes. Comme l'observe le critique d'art Harriet Stone on ne peut vraiment savoir s'il est en train de sortir ou de rentrer17. Il apparaĂ®t comme une silhouette sur une courte volĂ©e de marches et tenant d'une main un rideau qui s'ouvre sur un mur incertain ou un espace vide. L'Ă©clairage Ă contre-jour et la porte ouverte rĂ©vèlent l'espace derrière Nieto et, selon l'historien de l'art Analisa Leppanen, attirent inĂ©vitablement notre regard dans les profondeurs18. Le seul point de fuite de la perspective est derrière cette porte comme on peut le voir en prolongeant les lignes du plafond et du sol sur la droite. La rĂ©flexion du couple royal dans le miroir pousse dans l'autre sens, vers l'avant ou l'extĂ©rieur du tableau oĂą se trouve le spectateur. Seul le roi et la reine, qui partagent le point de vue du spectateur, voient Nieto qui n'est pas vu des autres personnages du tableau. VĂ©lazquez (9) se peint lui-mĂŞme Ă la gauche de la scène, regardant vers l’extĂ©rieur au-delĂ d'un large canevas soutenu par un chevalet19. Sur sa poitrine se trouve la croix rouge de l'ordre de Santiago, ordre qu'il ne recevra pas avant 1659 trois ans après que la toile fut complĂ©tĂ©e. Selon Palomino (1724), Philippe IV a ordonnĂ© que cette croix soit ajoutĂ©e sur la toile Ă la mort de VĂ©lazquez et "certain disent que le roi l'a peinte lui-mĂŞme"20. Les clĂ©s de la charge d’aposentador mayor de Palacio de VĂ©lazquez (maĂ®tre des appartements du Palais) pendent Ă sa ceinture21. Un miroir sur le mur du fond rĂ©flĂ©chit les bustes du roi Philippe IV (10) et de la reine Mariana (11). L'interprĂ©tation la plus commune est que ce miroir rĂ©flĂ©chit le couple royal en train de poser pour VĂ©lazquez pendant que leur fille les regarde. Le tableau reprĂ©sente alors la scène telle qu'elle est vue par le couple royal en train de poser pour VĂ©lazquez. Sur les 9 figures dĂ©peintes 5 regardent directement le couple royal (et donc Ă©galement la personne en train de regarder la toile). Leurs regards, ainsi que la rĂ©flexion du roi et de la reine, soutiennent l'hypothèse de la prĂ©sence du couple royal en dehors du cadre de la peinture17. Une hypothèse alternative de l'historien H. W. Janson est que le miroir au fond rĂ©flĂ©chit la toile de VĂ©lazquez qui reprĂ©senterait alors le couple royal22. De nombreux critiques supposent que la scène est vue par le roi et la reine pendant qu'ils posent pour un portrait tandis que l'Infante et ses compagnons sont lĂ pour les distraire23. D'autres soutiennent que VĂ©lazquez se reprĂ©sente en train de peindre l'infante Margarita. Aucune thĂ©orie en la matière n'est entièrement acceptĂ©e par tous24. Sur le mur du fond de la salle, plongĂ© dans les ombres, sont accrochĂ©es des toiles dont une sĂ©rie de scènes des MĂ©tamorphoses d'Ovide peinte par Rubens et de copies de toiles de Jacob Jordaens peintes par le beau-fils et principal assistant de VĂ©lazquez Juan del Mazo14. Les toiles sont placĂ©es exactement au mĂŞme endroit que lors d'un inventaire d'Ă©poque19. Sur le mur de droite huit toiles dont on ne voit que les cadres sont disposĂ©es en grille17. CompositionSelon un procĂ©dĂ© habituel Ă l'Ă©poque pour organiser un groupe complexe de personnage, la toile est divisĂ©e en quarts horizontalement et en septièmes verticalement25. VĂ©lazquez y prĂ©sente 9 personnages, 11 si l'on compte la rĂ©flexion du miroir, et pourtant ils n'occupent que la moitiĂ© infĂ©rieure de la toile26. Ă€ cette division de la surface de la toile s'ajoute une division par sept de la profondeur ajoutant Ă la complexitĂ© de la composition. Comme dans un dĂ©cor de théâtre, les sept divisions de profondeur sont placĂ©es Ă intervalles irrĂ©guliers. La première division est composĂ©e par la toile et le chevalet sur la gauche et, sur la droite, le chien et le nain qui le rĂ©veille. La seconde division est composĂ©e de l'infante, de ses deux demoiselles d'honneur ainsi que de la naine. La troisième zone en profondeur contient VĂ©lazquez peignant, ainsi que la chaperonne et le garde. La quatrième zone le mur du fond et les tableaux accrochĂ©s, la cinquième zone est celle oĂą se tient Nieto. La sixième zone est derrière Nieto et la dernière dans le miroir. Cette dernière zone peut ĂŞtre vue Ă la fois comme derrière le miroir mais Ă©galement comme devant la scène reprĂ©sentĂ©e crĂ©ant une zone oĂą se tiennent Ă la fois le roi et la reine rĂ©flĂ©chis mais Ă©galement l'observateur de la toile. Selon LĂłpez-Rey, la peinture a trois points focaux: l'infante Margarita, l'autoportrait de VĂ©lazquez et les images rĂ©flĂ©chies dans le miroir. En 1960 l'historien Kenneth Clark soutint que le succès de la composition est avant tout le rĂ©sultat d'une maĂ®trise prĂ©cise du jeu d'ombre et de lumière:
Vélazquez se sert de cette lumière non seulement pour ajouter de la précision et du contenu à chaque forme mais également pour marquer les points focaux de la toile. La lumière venant de la droite fait briller la chevelure blonde de la naine qui est la plus proche de la source de lumière. Néanmoins, la tonalité générale de ce visage tourné vers l'obscurité fait qu'il n'est pas un point d'intérêt particulier de la toile. De même, la lumière en oblique sur le visage de la dame de compagnie de droite éclaire la joue mais pas les traits de son visage. Une bonne part de sa robe aux couleurs claires est obscurcie par les ombres. L'infante, par contre, se tient en pleine lumière et son visage est tourné vers la lumière bien qu'elle ne regarde pas dans cette direction. Son visage est encadré par la pâleur de ses cheveux qui la séparent du reste de l'image. La robe à panier ainsi que l'ombre qu'elle projette sur le sol soulignent la petite figure et la marquent comme le principal point d'attention de la toile. L'infante est plus encore mise en exergue par Vélazquez grâce aux positions et à l'éclairage de ses deux dames de compagnie qu'il place en opposition l'une de l'autre; l'une devant à gauche et l'autre derrière à droite, encadrant l'infante. La dame de compagnie de gauche fait face à la lumière, son visage ainsi que sa manche forment une diagonale. La dame de compagnie de droite soutient l'importance de l'infante de manière plus large, mais moins intentionnée. Sa manche et son visage forment une deuxième diagonale qui, avec la première, encadrent et protègent l'endroit où se situe l'infante28. Une troisième diagonale interne, marquée par la robe de l'infante, passe à travers elle et souligne plus encore son visage. Les visages de Vélazquez et de la naine qui regardent tous deux l'observateur de la toile d'un même angle créant une tension visuelle. Le visage de Vélazquez n'est que faiblement éclairé par une lumière indirecte plutôt que directe. Il en résulte que les traits de son visage sont plus visibles, bien que moins éclairés, que ceux de la naine qui est bien plus proche de la source lumineuse. Le visage de Vélazquez, visible dans son intégralité et regardant droit vers l'observateur, attire l'attention. L'importance de son visage est plus encore marquée dans les tons par le contraste entre ses cheveux sombres et la lumière venant sur le pinceau et sa main, ainsi que par les deux triangles clairs de sa chemise qui pointent directement vers son visage. Nieto se tient sur la droite au fond, comme un écho, en opposition avec la forme de l'artiste: à l'extérieur plutôt qu'à l'intérieur, rendu clairement visible bien que difficilement identifiable par les jeux d'ombre et de lumière. La position d'une telle zone de fort contraste tonal, juste au fond du principal espace pictural, représenté par l'infante, est une tactique de composition audacieuse de la part de Vélazquez. Les vives formes de lumière de cette zone sont similaires à celles de la demoiselle d'honneur sur la droite et l'encadrement bien défini de la porte reproduit le contour du miroir sur la gauche. Le miroir est parfaitement défini par un pâle rectangle ininterrompu à l'intérieur d'un large cadre sombre. On ne peut pas distinguer les traits du visage du roi ou de la reine mais les ovales éclairés que forment leur figures sont clairement tournés vers l'observateur. La forme géométrique de leur visages éclairés de face attire plus l'attention que la figure géométrique brisée de la porte ou que les visages présentés en oblique et mal éclairés tels ceux du nain au premier plan ou de Nieto. Jonathan Miller remarque que bien qu'il y ait un "ajout d'une lueur suggestive sur les bords biseautés, le miroir trahit surtout son identité en présentant une image dont la brillance est tellement inconsistante avec le caractère sombre du mur qui l'entoure qu'elle n'a pu qu'être emprunté par réflexion aux figures fortement illuminées de la reine et du roi."29. Comme les dames de compagnie qui se réfléchissent l'une l'autre, le roi et la reine ont également leurs doubles dans la peinture: les figures peu éclairées de la chaperonne et du garde sur la droite. Ces doublures de la reine et du roi sont également des doublures de fonction: la chaperonne et le garde sont les deux qui ont à servir et protéger l'infante. La position de toutes ses figures sur une même ligne horizontale forme une répétition: un homme, un couple, un homme, un couple et, bien que les personnages sur l'extérieur soient plus proche de nous, ils occupent tous la même bande horizontale dans la peinture. Le nain à l'avant-plan, dont la main levée est comme un écho à celle de l'homme du fond, est, par son aspect joyeux, en contraste avec la scène centrale. Sa pose informelle, ses cheveux sombres et son profil obscurci font de lui une image en miroir de la demoiselle d'honneur s'agenouillant devant l'infante. Néanmoins le peintre l'a placé à l'avant-plan, devant la source de lumière, minimisant ainsi le contraste de ce personnage. Cette toile est la seule toile de Vélazquez où le plafond est représenté et est également celle où le rendu de l'espace architectural est le plus complet et ce malgré quelques ambigüités spatiales. Vélazquez n'a jamais autant cherché à amener le regard dans des zones au-delà du regard de l'observateur selon López-Rey. On en peut qu'imaginer le canevas qu'il peint ainsi que la zone qui devrait se trouver à l'avant de la zone peinte et où se trouvent la reine et le roi30. Le sombre plafond dépouillé, la toile que peint Vélazquez, ainsi le strict arrangement des peintures sur les murs contraste avec l'entourage bien éclairé, animé et somptueusement peint à l'avant-plan31. Stones écrit:
Miroir, réflexion et scènes incrustésArticle détaillé : Miroir dans l'art.
Dans Les Époux Arnolfini (1483), Jan van Eyck se sert d'une image réfléchie dans un miroir de façon similaire à Vélazquez dans Las Meninas. Cette toile a très probablement inspiré Velasquez pour les Ménines10
La structure spatiale et la position du miroir sont telles que Philippe IV et Mariana semblent se tenir du côté de la peinture où se trouve l'observateur de la toile, faisant face à l'infante et son entourage. Selon Janson non seulement l'infante et son entourage sont présents pour distraire le couple royal mais l'attention de Vélazquez est concentrée sur eux tandis qu'il peint leur portrait.33 Bien qu'ils ne puissent être vus que dans le miroir, la représentation du couple royal tient une place centrale dans la toile aussi bien en termes de hiérarchie sociale qu'en termes de composition. En tant que spectateur notre position par rapport à eux est incertaine. La question de savoir si l'observateur de la toile se tient près du couple royal ou s'il les remplace et voit la scène par leurs yeux est une question non tranchée et qui fait débat. La deuxième hypothèse est néanmoins soutenue par les regards de Vélazquez, de l'infante et de Mariabola qui regardent droit vers l'observateur de la toile34.
Détail du miroir de Les Époux Arnolfini de van Eyck. Van Eyck montre le peintre à travers le miroir. Le miroir des Ménines peut être vu comme une image miroir de celui-ci représentant dans l'espace pictural "réel" le peintre et le couple royal dans le miroir.
Dans les Ménines, la reine et le roi sont supposés être en dehors de la peinture et pourtant leur réflexion sur le miroir les replace à l'intérieur de l'espace pictural35. Le miroir mis en évidence sur le sombre mur du fond montre ce qui n'est pas là : la reine, le roi et, selon les mots de Harriet Stone, "les générations de spectateurs qui sont venus prendre la place du couple devant la toile."17 En 1980 les critiques Snyder et Cohn ont observé :
Les Ménines a très certainement été influencé par la toile de Jan van Eyck Les Époux Arnolfini. À l'époque où Vélazquez peint les Ménines le tableau de Van Eyck est accroché au palais de Philippe IV et Vélazquez connaissait sans doute très bien de cette toile10,37. Il y a également un miroir dans Les Époux Arnolfini, à l'arrière de la scène picturale, qui reflète deux personnages et le couple de dos. Bien que ces personnages soient trop petits pour être identifiés, une hypothèse est que l'un d'entre eux soit le peintre lui-même qui n'est pas représenté en train de peindre. Selon Lucien Dällenbach :
Le miroir du tableau faisant une trentaine de centimètres de haut, les images du roi et de la reine sont intentionnellement floues. Jonathan Miller se pose la question: "Que devons nous penser des visages flous du roi et de la reine dans le miroir? Il est peu probable qu'il s'agisse d'une imperfection dans l'optique du miroir, qui en réalité aurai montré une image mise au point du roi et de la reine.". Un effet similaire est présent dans Vénus à son miroir, le seul nu de Vélazquez qui nous est parvenu, le visage du sujet est visible, floutée dans le miroir au-delà de tout réalisme. L'angle du miroir est tel que "bien qu'elle soit souvent décrite comme se regardant dans le miroir elle est, de façon plus déconcertante, en train de nous regarder."39. Amusé, Miller note également qu'en plus du miroir représenté dans Les Ménines on peut en imaginer un autre non représenté sans lequel il aurait été difficile pour Vélazquez de se peindre lui-même en train de peindre.40. De nombreux aspects des Ménines peuvent se rapprocher d'œuvres précédentes de Vélazquez où il joue avec les conventions entourant la représentation. Selon López-Rey plus encore que Les Époux Arnolfini, le tableau qui se rapproche le plus des Ménines est le Christ dans la maison de Marthe et Marie de Vélazquez peint en 161841. Avant la restauration de la toile en 1964 de nombreux historiens de l'art voyaient la scène qui semble incrustée en haut à droite de ce tableau soit comme un miroir, soit comme une toile accrochée au mur. Ce débat a en partie continué après la restauration, bien que selon le National Gallery de Londres où est exposée la toile et qui est catégorique quant à l'intention de Vélazquez, le Christ et ses compagnons ne sont visibles qu'à travers une fenêtre donnant sur la pièce voisine42,43. Les costumes portés dans les deux pièces sont également différents : les costumes de la scène principale sont contemporains de Vélazquez tandis que ceux de la scène où se trouvent le Christ utilisent les conventions iconographiques traditionnelles pour les scènes bibliques. Dans Les Fileuses, probablement peint un an après Les Ménines, deux scènes d'Ovide sont représentées : l'une au premier plan en costume contemporain et l'autre à l'arrière-plan en partie en costume antique. Selon le critique Sira Dambe, "les aspects de la représentation et du pouvoir sont traités dans cette toile de façon similaire au traitement qu'il en est fait dans Les Ménines."3. AnalyseL'aspect insaisissable des Ménines suggère, selon Dawson Carr, que "l'art et la vie sont un illusion". Cette relation entre illusion et vie est un thème récurrent de l'art baroque espagnol du XVIIe dont le Don Quichote de Cervantes peut être vu comme l'exemple littéraire le plus connu. Dans cette optique La Vie est un Songe, pièce de Calderón de la Barca, est parfois vue comme l'équivalent littéraire de la toile de Vélazquez44:
Détail montrant la croix rouge de l'ordre de Santiago sur les vêtements de Vélazquez. Ce détail a sans doute été ajouté après que la toile a été terminée en 1656, Vélazquez ne recevant cette distinction qu'en 165945.
Jon Manchip White remarque que cette toile peut être vue à la fois comme un curriculum vitæ de la vie et de la carrière de Vélazquez et comme un condensé de l'état d'avancement de son art au moment de la peinture. Il place l'un des seuls autoportraits qu'on lui connait46 dans une pièce du palais royal, entouré de membres de la royauté, de courtisans, et d'objets qui résument sa vie à la cour47. L'historien de l'art Svetlana Alpers suggère qu'en dépeignant un peintre à l'œuvre en compagnie de la royauté et de la noblesse, Vélazquez réclame de fait un statut social plus élevé à la fois pour l'artiste et son art48 et propose de considérer la peinture comme un art "libéral" et non plus "mécanique" comme à l'époque en Espagne3. Ceci est d'une importance particulière pour Vélazquez puisque le règlement de l'ordre de Santiago, qui lui sera remis en 1659 trois ans après que la toile soit achevée, excluait les membres dont le travail est lié aux arts mécaniques49. Michel Foucault consacre le premier chapitre de Les Mots et les Choses à une analyse en détail des Ménines InfluenceEn 1692 le peintre napolitain Luca Giordano fait partie des rares personnes autorisées à voir les peintures de la collection privée de Philippe IV dont Les Ménines fait partie. Giordano, grandement impressionné par cette toile, la qualifie de "théologie de la peinture"26 et s'en inspire pour peindre un Hommage à Vélazquez aujourd'hui conservée au National Gallery à Londres50. À partir du début du XVIIIe siècle l'œuvre de Vélazquez commence à bénéficier d'une reconnaissance internationale. Néanmoins la popularité de l'art italien était à cette époque au plus haut parmi les collectionneurs et l'attention s'est principalement portée sur les toiles qui montraient une influence italienne, ignorant en grande partie Les Ménines51. Une influence pratiquement immédiate de Les Ménines peut être vue dans deux portraits de Mazo: son portrait de l'infante Marguerite Thérèse (voir section La cour de Philippe IV ), peint dix ans après Les Ménines en 1666 qui représente l'infante Marguerite Thérèse avec à l'arrière-plan Charles II et la naine Maribarbola, ainsi que son portrait de la Reine Mariana d'Espagne en deuil où l'on retrouve à l'arrière-plan une scène semblable à celle de l'avant-plan de Les Ménines53. En 1778 Francisco Goya fait une gravure à l'eau-forte des Ménines, 54 et se servira plus tard des Ménines comme modèle pour sa toile, Charles IV d'Espagne et sa famille. Comme dans Les Ménines, la famille royale peinte par Goya semble en train de visiter son atelier. Dans les deux tableaux le peintre est représenté peignant une toile dont seul l'arrière est visible, par contre Goya remplace la perspective chaleureuse présente dans Les Ménines par ce que Pierre Gassier qualifie d'atmosphère de "suffocation imminente". La famille royale de Goya est présentée sur une estrade face au public tandis que Goya se tient dans l'ombre du coin semblant les pointer du doigt en disant "Regardez-les et jugez par vous-même!"52
John Singer Sargent, les Filles d'Edward Darley Boit, 1882, 222.5 x 222.5 cm, Musée des Beaux-Arts de Boston.
Pendant la guerre d'indépendance espagnole (1808-1823) le collectionneur d'art britannique William John Bankes voyage en Espagne et acquiert une copie de Les Ménines peinte par Mazo55. Il croit que c'est une esquisse préliminaire à l'huile, bien que Vélazquez peignait rarement d'esquisse préliminaire pour ses toiles. Bankes décrira cette toile comme "la gloire de sa collection"56 et elle sera admirée tout au long du XIXe siècle en Grande-Bretagne. À partir de 1819 Ferdinand VII ouvre la collection royale au public et le monde de l'art développe une nouvelle appréciation des peintures de Vélazquez, moins marquée par l'art italien55. En 1879 John Singer Sargent peint une copie à échelle réduite de Les Ménines puis, en 1882, un hommage à cette toile au travers Des filles d'Edward Darley Boit. Entre août et décembre 1957, Picasso peint 58 toiles différentes sur le thème des Ménines. Un grand nombre d'entre elles sont présentées au Musée Picasso de Barcelone. Picasso n'a pas fait varier les personnages de la toile mais à très largement retravaillé la scène au travers du jeu de la décomposition cubiste. Selon le musée Picasso cette série de 58 toiles constitue "une étude exhaustive sur la forme, le rythme, la couleur et le mouvement"57. Une gravure de 1973 de Richard Hamilton nommée Les Ménines de Picasso s'inspire à la fois des toiles de Picasso et de l'original de Vélazquez58. RéférencesLes notes font référence aux ouvrages ci dessous
Bibliographie
Liens externes
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