John Maynard Keynes
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| John Maynard Keynes (à droite) avec le peintre Duncan Grant | |
| Naissance : | 5 juin 1883 Cambridge en Angleterre (Royaume-Uni) |
|---|---|
| Décès : | 21 avril 1946 Firle dans le Sussex (Royaume-Uni) |
| Nationalité : | britannique |
| Champs : | Économie |
| Institution : | King's College |
| Diplômé : | Eton College, King's College |
| Célèbre pour : | son ouvrage la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie |
| Distinctions : | fait membre en 1942 de la chambre des Lords avec le titre de Baron Keynes de Tilton. |
John Maynard Keynes est un économiste britannique né le 5 juin 1883 à Cambridge et décédé le 21 avril 1946 à Firle dans le Sussex. Il est en général considéré comme étant une des plus importantes figures de l'économie[1]. Pourtant, l'interprétation de son oeuvre n'est pas aisée. Jacob Viner[2] notait en 1936 à propos de l'oeuvre majeure de Keynes la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie que « bien qu'écrite par un styliste de premier ordre, l'ouvrage n'est pas facile à lire, ni à comprendre et à juger ». Aussi son oeuvre a fait l'objet d'interprétations diverses. La plus influente demeure celle dite de la synthèse néo-classique dont les plus illustres représentants furent les prix Nobels John Hicks, qui est avec Alvin Hansen le fondateur de ce courant, Paul Samuelson et Franco Modigliani[3]. De nos jours la nouvelle économie keynésienne est relativement influente notamment à travers Joseph Stiglitz. A côté de ces écoles plutôt libérales, nous trouvons des écoles plus hétérodoxes tels que le post-keynésianisme plus étatiste ou en France l'économie des conventions. D'une façon générale son héritage intellectuel s'étend de la social-démocratie à certaines formes de libéralisme[4]. De son temps, pour Kenneth R. Hoover[5], Keynes a en Angleterre tenu une position « centriste » entre d'une part Friedrich Hayek et d'autre part Harold Laski, un des inspirateurs de l'aile gauche du parti travailliste.
Sommaire |
[] Biographie
John Maynard Keynes est né dans une famille d'universitaires[6]. Son père, John Neville Keynes, était maître de conférences à l'Université de Cambridge et enseignait la logique et l'économie politique. Il est l'auteur d'un ouvrage de méthodologie de l'économie intitulé The Scope and Method of Political Economy paru en 1890, un classique en sciences économiques jusqu'à ce jour[7]. La mère de John Maynard, Florence Ada Brown, un auteur à succès ainsi qu'une pionnière des réformes sociales, fut élue maire de Cambridge en 1932. Il eut un frère, le futur Sir Geoffrey Keynes (1887?1982), brillant chirurgien, érudit et bibliophile, et une soeur Margaret. Le journal de son père révèle que dès le début celui-ci fut fasciné par son fils [8].
[] Formation
À sept ans, il entre à St Faith's Preparatory School où il fait preuve d'un certain talent en mathématiques[9]. Un an plus tard, il intègre le Eton College où il est un élève brillant[10] qui collectionne les prix (10 en première année, 18 en seconde année et 11 en troisième année).Il est particulièrement brillant en mathématiques où il décroche tous les prix majeurs[11]. En 1902, il entre au King's College de Cambridge. En 1903, il devient membre de la société des Cambridge Apostles grâce à Lytton Strachey et Leonard Woolf, un club destinée à « la poursuite de la vérité avec une absolue dévotion et sans réserve, par un groupe d'amis intimes[12] ». Ces trois personnages sont également les cofondateurs du Bloomsbury Group. Dans cette société, il rencontre Henry Sidgwick, Bertrand Russell, Lowes Dickinson et George Edward Moore, dont le livre Principia Ethica exercera sur Keynes une influence durable[13].
En 1905, il est diplômé en mathématiques. À partir de 1906[14], il poursuit ses études à Cambridge d'abord pour passer le concours de la haute fonction publique anglaise puis pour devenir économiste. Il étudie de nouvelles disciplines comme l'histoire et la logique. C'est finalement Alfred Marshall[15] ? un des plus célèbres économistes néoclassiques dont il sera alors l'assistant ? qui le convainc de se consacrer aux sciences économiques. Arthur Cecil Pigou ? auquel il s'opposera plus tard ? sera un de ses autres professeurs et d'une certaine manière l'aidera à décrocher un poste de maître de conférences. C'est à Cambridge aussi qu'il fera la connaissance des meilleurs économistes de son époque : Francis Ysidro Edgeworth, puis plus tard Joan Robinson, Piero Sraffa, Richard Kahn, James Meade, Bertil Ohlin, etc.
[] Vie sociale
La vie de Keynes sera toujours double : un côté artistique et privé lié au groupe de Bloomsbury et un côté public d'économiste et de conseiller politique[16]. Certains de ceux qui furent ses amis tel Walter Lippmann ne comprirent jamais comment lier ces deux éléments ou préfèrent s'en tenir au seul aspect public[17]. Le groupe de Bloomsbury comptait notamment le peintre Duncan Grant[18], Lytton Strachey, E. M. Forster,Virginia Woolf et d'autres. Keynes se marie en 1925 avec la ballerine russe Lydia Lopokova (danseuse étoile de la compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev). Toute sa vie, Keynes eût un grand intérêt pour l'Opéra (Covent Garden) et la Danse qu'il aida financièrement. Durant la guerre, il fut membre du Comité pour l'Encouragement de la Musique et des Arts (CEMA). Après la guerre, il eut un rôle important dans la création du Arts Councils of Great Britain.
Keynes était un grand collectionneur de livres et partageait cette passion avec Friedrich Hayek, philosophe et économiste libéral avec lequel il entretenait une forte amitié bien qu'ils fussent en profond désaccord en matière d'économie. Pour préserver cette amitié, ils durent même convenir de ne plus parler de ce sujet ensemble. Keynes réunit dans sa collection de nombreux manuscrits d'Isaac Newton concernant l'alchimie et les notes de John Conduitt[réf. nécessaire]. Une des dernières publications de Keynes fut ainsi Newton, l'Homme (Newton, The Man) parue pour le tricentenaire de la naissance du physicien (1942) sous la forme d'article puis en livre en 1946.
Keynes meurt le 21 avril 1946 d'une crise cardiaque, ses problèmes de c?ur s'étant aggravés suite à la charge de travail qu'il doit supporter à l'occasion des accords de Bretton Woods et des problèmes financiers internationaux de l'après-guerre.Keynes ne laissera pas de descendance. Selon Joseph Schumpeter[19], il eut une vie éminemment heureuse.
[] Carrière
Il entreprend en 1907 une carrière au service de l'État britannique, mais arrivé second au concours[20], le premier ayant choisi le Trésor, il choisit l'Indian Office (ministère de l'Inde) où au bout de deux ans il commence à s'ennuyer[21]. Début 1908, il n'obtient pas un prize fellowship (bourse d'étude) pour le King's College de Cambridge. Mais quand Arthur Cecil Pigou est élu à la chaire d'Alfred Marshall, le bureau d'économie et de politique, présidé par John Neville Keynes crée deux postes de maître de conférences dont un est offert à John Maynard Keynes[22]. En 1908, il commence à travailler sur le Treatise on Probability (Traité sur la probabilité) et en 1913, il écrit son premier livre d'économie, l'"Indian Currency and Finance" le meilleur ouvrage anglais sur l?étalon de change-or, selon Schumpeter, ce qui lui vaut une réputation de maîtriser aussi bien les problèmes techniques que les difficultés politiques et humaines[23]. Cet ouvrage lui vaut d'être nommé membre de la Royal Commision on Indian and Currency. (1913-1914)[24]. Peu de temps aprés le début de la guerre, il quitte Cambridge pour rentrer au Trésor. A cette époque, il commence à fréquenter Herbert Henry Asquith alors premier ministre libéral[25] qui fut premier ministre de 1908 à 1916. Keynes demeurera très lié à cette famille sa vie durant. Au trésor, il connait une rapide promotion et sera en 1919 le principal représentant du Trésor aux négociations du traité de Versailles. Suite à son désaccord sur le traité de Versailles, il démissionne. Une autre vie commence pour lui. Il retourne à Cambridge mais avec des fonctions plus légères et se tourne vers le journalisme notamment au Manchester Guardian [26]. et la finance[27] où il connaîtra de grands succès mais aussi des revers sérieux [28]. Au début des années vingt le succès de son livre Les conséquences économiques de la paix l'aidera à surmonter des placements malheureux. Parallèlement, il sera de 1911 à 1937, membre important de l'Economic Journal[29] une revue économique prestigieuse. Keynes voudrait voir son pays adopter l?équivalent du National Bureau Of Economic Research fondé en 1920 par Wesley Clair Mitchell aux États-Unis. Pour pallier ce besoin, il met sur pied avec notamment Herbert Henderson et William Beveridge de la London School of Economics le London and Cambridge Economic Service[30]. En 1938, il sera membre du conseil et gouverneur du nouveau National Institute on Social Resarch. Keynes nous le verrons fera toute sa vie durant partie de nombre de groupes d'experts chargés d'étudier soit un temps pour le parti libéral soit le plus souvent pour le gouvernement les problèmes économiques de l'heure. En 1941, il succédera à Lord Stamp décédé lors d'un bombardement comme membre du conseil des directeurs de la Banque d'Angleterre. [31]
[] Keynes : un homme aux prises avec les problèmes de son temps
La période qui va de l'entre-deux-guerres à Bretton Woods est passionnante du point de vue de la pensée économique. Dans l'entre-deux guerres, deux grands problèmes se posent : le traité de Versailles comme l'a compris Keynes ne permet pas l'établissement d'une paix durable et d'un système économique stable ; sur le plan politique et monétaire, le Royaume-Uni qui avait été au XIXe siècle la puissance dominante voit ce rôle décliner au profit des États-Unis qui hésitent, dans un premier temps, à assumer un rôle international de premier plan. Sur le plan monétaire, le dollar américain s'affirme peu à peu face à la livre sterling. Dans cet environnement instable ponctué de crises, à travers les écrits de Keynes qui participe activement au débat politique il est possible de saisir les questions que se posent au monde d'alors et de mieux percevoir le contexte de son oeuvre majeure : la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie[32]. .
[] Les Conséquences économiques de la paix
En 1919, Keynes participe à la Conférence de la Paix de Paris en tant que délégué du Trésor britannique. Il plaide pour une paix généreuse mais il n'est pas écouté et démissionne trois jours avant la signature du traité[33].
La même année, il publie Les Conséquences économiques de la paix qui deviendra vite un best-seller dans le monde entier (200 000 exemplaires vendus[34] que résume Schumpeter en ce terme : « le capitalisme du laissez-faire, cet épisode extraordinaire, a rendu l?âme en 1914[35]. »
Dans Les conséquences économiques, il compara le Traité de Versailles à une « paix carthaginoise », par référence à la rigueur du traité de paix à la fin de la Deuxième Guerre punique. Il y critique à la fois les clauses irréalistes du traité, l'oubli total de la dimension économique du problème et le comportement des principaux acteurs de cette conférence[36]. Il dénonce le poids des réparations « exorbitantes » auxquelles doit faire face l'Allemagne et prédit la ruine de l'économie allemande : l'hyper-inflation allemande qui succèdera à la guerre sera évoquée à l'appui de ses thèses. En France, ce livre sera critiqué très longtemps puisqu'en 1946 Étienne Mantoux fera encore paraître une critique. Ce livre où Keynes dresse des portraits au vitriol de certains des acteurs du traité, notamment du Président Woodrow Wilson, a joué un certain rôle dans le refus américain de ratifier le traité et de participer à la Société des Nations notamment à travers les extraits que Walter Lippmann[37] en fit paraître dans le New Republic. Quoiqu'il en soit le succès du livre a établi rapidement la réputation de Keynes et lui a valu une grande célébrité en Europe et aux États-Unis[38].
[] Le Keynes de La fin du laissez-faire et de Suis-je un libéral ?
Au milieu des années 1920, le Parti libéral anglais qui a été avec le Parti tory l'une des deux grandes forces politiques qui ont dominé la vie politique anglaise durant la seconde partie du XIXe siècle est sur le déclin et sur le point d'être dépassé par le Parti travailliste. Keynes qui est alors membre du Parti libéral ne se sent pas réellement en phase ni à l'aile dure du Parti tory ni avec celle du Parti travailliste dont il craint qu'elles soient sur le point de donner le ton à la politique anglaise[39]. Il s'interroge dans deux articles sur ce que pourrait être un libéralisme adapté à l'époque.
Dans La fin du laissez-faire issu d'une communication faite le 6 novembre 1924 à la conférence annuelle de la Sidney Ball Foundation à Oxford et présenté à nouveau à l'université de Berlin en juin 1926, il exprime l'idée « qu'une page de l'histoire anglaise et occidentale a été irrémédiablement tournée au seuil du XXe siècle ; celle qui avait consacré un consensus autour du laissez-faire comme unique moyen d'accèder à la prospérité[40] ». Quand il s'interroge sur les raisons de l'« autorité du laissez-faire » au XIXe siècle, il émet plusieurs hypothèses :
- l'influence de l'école de Manchester et « les histoires éducatives de Miss Martineau et Mrs Marcet qui imprimèrent dans la mentalité populaire l'idée que le laissez-faire était la conclusion pratique de l'économie orthodoxe ». Sur ce point il estime que « l'expression la plus outrée et la plus dithyrambique de la religion de l'économie » se trouve dans le livre de Frédéric Bastiat[41], Les harmonies économiques ;
- le parallélisme étroit entre le laissez-faire et le darwinisme qu'Herbert Spencer fut le premier auteur de renom à reconnaître[42] ;
- les déficiences scientifiques du protectionnisme d'une part et du socialisme marxiste d'autre part[43].
Au niveau des solutions, il dresse certaines pistes. Pour les grandes entreprises d'utilités publiques, il préfère des entités autonomes telles les grandes universités ou semi-autonomes à des organismes placés sous la responsabilité directes des ministères d'État[44]. S'il est contre le socialisme d'Etat qui pour lui découle de Jeremy Bentham[45], il assigne quatre nouveaux rôles[46] à l'État : le « contrôle délibéré de la monnaie et du crédit », la « collecte de données relatives à l'état des affaires et leur diffusion à grande échelle », un rôle dans la détermination du niveau de l'épargne et de l'investissement et une « politique réfléchie touchant la taille de la population ».
À la Liberal Summer School qui s'est tenue à Cambridge en août 1925, Keynes prononce un discours intitulé Suis-je un libéral ? qui fut publié dans The Nation and Atheneum des 8 et 15 août 1925. Dans cet article, il déclare qu'« il n'y a pas place, sinon à l'aile gauche du Parti Conservateur, pour ceux qui sont attachés avec ferveur à l'individualisme à l'ancienne et au laissez-faire dans toute leur rigueur bien qu'ils aient grandement contribué au succès du XIXe siècle »[47]. Il pense qu'à l'avenir le gouvernement devra assumer de nombreuses tâches qu'il conviendra de décentraliser et de déléguer à des sociétés et à des organes administratifs semi-indépendants auxquels seront confiées les responsabilités gouvernementales, anciennes et nouvelles - sans pour autant porter atteinte au principe démocratique ou à la souveraineté en dernier ressort du Parlement[48]. Il suit John Rogers Commons qui distingue trois ordres économiques successifs : l'ère de la rareté, celle de l'abondance (qu'il situe au XIXe siècle) et enfin l'ère de la stabilisation dans laquelle ils pensent entrer[49]. Cette période est marquée par une diminution de la liberté individuelle liée surtout à la montée en puissance des grandes entreprises et des cartels, des corporations et des syndicats. Dans ces circonstances, pour lui, la véritable mission du nouveau libéralisme serait d'arriver à « contrôler et à diriger les forces économiques dans l'intérêt de la justice et de la stabilité sociale[50] », aussi en appelle-t-il à la définition d'« une politique nouvelle et des instruments nouveaux pour adapter et contrôler le jeu des forces économiques, de façon que celles-ci ne heurtent pas brutalement ce qu'on regarde aujourd'hui comme normal en matière de stabilité et de justice sociale[51] ».
[] Les conséquences économiques de M.Churchill
Membre du Parti libéral depuis 1912, il écrit de nombreux articles pour la presse proche de ce parti principalement pour Manchester Guardian, journal pour lequel il couvrira la Conférence monétaire internationale de Gênes en 1922. À partir des articles qu'il rédige à cette occasion, il composera son A Tract on Monetary Reform (Essai sur la réforme monétaire) (1923), où il critique de la théorie monétaire classique et se prononce contre le retour de la Grande-Bretagne au système de l'étalon-or. Aux élections de 1923, le Parti libéral est battu et lui succède un gouvernement travailliste dirigé par Ramsay MacDonald dont le chancelier de l'Échiquier Snowdon est favorable au retour à l'étalon-or[52]. Ce gouvernement ne tient que sept mois et est remplacé par un gouvernement conservateur dirigé par Stanley Baldwin dans lequel Winston Churchill est chancelier de l'Échiquier. Ce dernier annonce le retour à l'étalon-or et à la parité d'avant-guerre, Keynes alors écrit Les Conséquences économiques de M. Churchill (1925) où il prédit que cette parité sera impossible à maintenir et propose pour résorber le chômage une politique de grands travaux même si elle conduit à un déficit budgétaire. La politique de Winston Churchill conduit à une grève dure des mineurs auxquels on veut imposer une baisse des salaires en contre-partie de la réévaluation de la livre sterling. Le gouvernement de Stanley Baldwin viendra à bout de cette grève au bout de huit jours, mais cela provoquera une très forte tension à l'intérieur du Parti libéral entre Herbert Henry Asquith favorable à la ligne de Stanley Baldwin et Lloyd George favorable à une position plus conciliante. Cela conduira Keynes à s'éloigner d'Herbert Henry Asquith et à se rapprocher de Lloyd George[53]. Keynes participera à la rédaction en 1927 du Livre jaune du Parti libéral, intitulé Britain's Industrial Future. En 1928, il rédige avec Hubert Henderson une brochure intitulée Can Lloyd George Do It pour soutenir les mesures prévues dans le document du parti libéral, We can Conquer Unemployment[54]. Finalement, le Parti libéral perdra les élections et c'est le travailliste Ramsay MacDonald qui revient au pouvoir en 1929 avec Snowdon comme chancelier de l'Échiquier. La politique déflationniste menée par Winston Churchill sera cause de chômage et ne sera définitivement abandonnée qu'en 1931[55].
[] Keynes l'économiste : la trilogie
Keynes en introduction du livre d'Hubert Henderson intitulé Supply and Demand[56] écrit en 1922 : « la théorie économique ne fournit pas un corps de conclusions établies immédiatement applicables à la politique. C'est une méthode plus qu'une doctrine, c'est une tournure d'esprit, une technique de pensée qui aide son possesseur à formuler des conclusions correctes... Avant Adam Smith cette tournure d'esprit n'existait pratiquement pas ». Pourtant Keynes n'abordera vraiment la théorie économique que relativement tard avec les deux tomes du Traité sur la monnaie (1930) qui seront suivis de son ouvrage majeur, la Théorie générale (1936) que Don Patinkin[57] nomme la « trilogie de Keynes ».
[] Le Traité sur la monnaie
Le Traité sur la monnaie (A Treatise on Money) paraît en 1930. Pour Don Patinkin[58], Keynes qui est alors membre du Comité Macmillan chargé de « conseiller » le gouvernement de Ramsay MacDonald, n'aurait pas eu le temps de soumettre ses écrits à la critique d'autres économistes ni de réellement les réviser comme il l'aurait voulu. L'ouvrage se compose de deux volumes. Dans le premier intitulé La Théorie pure de la monnaie, Keynes définit d'abord la nature de la monnaie puis décrit ses origines historiques avant de présenter une théorie de la monnaie qui aborde à la fois les aspects statiques et dynamiques de la question[59]. Dans le volume deux intitulé La Théorie de la monnaie appliquée, Keynes procède d'abord à une étude empirique des variables critiques de sa théorie puis se focalise sur les grandes caractéristiques institutionnelles qui leur servent de cadre[60]. Enfin il expose les politiques monétaires dont les grands traits pour Don Patinkin[61] « découlent directement de son analyse théorique ». « Si le "cycle du crédit" est généré par l'altération des prix en lien avec les problèmes de coûts qui provoquent des profits (ou des pertes) puis une hausse ou (une baisse) de la production et de l'emploi alors, proclamait Keynes (comme avant lui Wicksell, Fisher, Pigou et après lui l'école de Chicago des années trente...) le moyen de stabiliser l'économie était de stabiliser les prix. Et continuait Keynes la variable majeure pour atteindre cet objectif était le taux directeur de la banque centrale qui devait être augmenté quand les prix montaient et abaissé quand ils baissaient ».
Ce livre qui comprend quelques uns des grands traits de ce qui deviendra la préférence pour la liquidité dans la Théorie générale[62] sera critiqué à sa sortie. Pour certains comme Gunnar Myrdal, Keynes reprendrait des thèses exposées depuis déjà longtemps par Knut Wicksell[63]. Don Patinkin met surtout l'accent sur deux points : les équations sont des tautologies et si « le livre a expliqué les forces qui provoquent l'expansion ou la contraction de la production.... [il] n'a pas explicité ce qui détermine le niveau réel à chaque période ». En préface de l'édition anglaise de la Théorie générale, Keynes[64] écrira que dans le Traité sur la monnaie « nous n'avions pas réussi à nous affranchir suffisamment de certaines idées préconçues ; et notre défaut d'émancipation se manifeste dans ce qui nous apparaît maintenant comme la faiblesse essentielle des parties théoriques de l'ouvrage (les livres III et IV), c'est-à-dire dans notre impuissance à fournir une explication complète des effets produits par les variations du volume de la production ».
[] La théorie générale de l'emploi, de l'intérêt, et de la monnaie
Le Traité sur la monnaie fut discuté l'année qui suivit la parution par le Cambridge circus (cercle de Cambridge) comprenant parmi les membres les plus connus Richard Kahn, Joan, Austin Robinson, James Meade, Piero Sraffa et d'autres[65]. Par étapes va émerger ce qui deviendra la Théorie générale ouvrage qui vaut à Keynes d'être considéré comme une figure majeure de l'économie (certains vont jusqu'à dire qu'il est la « figure tutélaire[66] » de la macroéconomie moderne). Durant l'élaboration de ce livre, Keynes soumettra ses travaux non seulement à des membres du cercle mais aussi d'autres économistes comme Ralph George Hawtrey ou Dennis Robertson[67].
Keynes ne vise pas à « élaborer, comme les classiques, une théorie de l'allocation des ressources, pour un niveau de production donné, en fonction des prix relatifs[68] ». Au contraire comme il l'écrit en préface de l'édition anglaise, son livre se penche sur « les forces qui gouvernent les variations de volume de la production et de l'emploi dans son ensemble[69] ». Keynes veut se démarquer des « Klassiques » avec un K car classiques selon Keynes[70] qui regroupent à la fois de vrais classiques et certains néoclassiques. Pour lui le point-clé de la théorie « classique » est la loi de Say qui veut que l'offre crée sa propre demande. Keynes au contraire va se focaliser sur la demande effective ou « plus précisément sur la demande prévue pour la production vue comme un tout[71] ». Pour Keynes une demande effective insuffisante peut conduire à un équilibre stable de sous-emploi[72].
Si l'on en croit Don Patinkin[73], dans la Théorie générale, « la voix est celle de Marshall mais les mains sont celles de Walras ». Pour cet économiste américain, Keynes en réduisant le nombre de variables-clé rend possible une utilisation pratique de l'équilibre général, c'est-à-dire que des enseignements intéressants pour le monde réel peuvent en être tirés[74]. Cette interprétation de Keynes inaugurée par l'article de 1937 de John Hicks intitulé Mr. Keynes and the Classics puis par le livre d'Alvin Hansen A Guide to Keynes de 1949 marquera la façon dont Keynes est perçu jusqu'à nos jours dans les manuels d'économie[75]. Mais l'?uvre de Keynes est susceptible d'être interprétée d'autres manières. Olivier Favereau[76] distingue dans les écrits même de Keynes deux projets : un projet pragmatique repris par l'école dite de la synthèse néo-classique et un projet plus radical qui va inspirer en France l'école dite de l'économie des conventions.
Pour expliquer pourquoi ce livre que Paul A. Samuelson[77] juge « mal écrit, mal construit » va marquer autant l'économie, plusieurs arguments ont été avancés : d'une part Keynes a aidé les pays occidentaux à mettre fin au chômage et à la dépression dans un cadre démocratique[78] ; d'autre part la révolution théorique keynésienne intervient en même temps que la révolution opérée par Colin Clark et Simon Kuznets dans la mesure du revenu national[79] ; enfin John Hicks et d'autres jeunes économistes redécouvrent Léon Walras et réussissent une synthèse des deux courants[80].
[] Keynes après la théorie générale
[] Keynes et Bretton Woods
Keynes reprend du service comme conseiller au Trésor quand la guerre éclata. « How to pay for the war » (1940) propose de solutions neuves aux problèmes financiers d?après-guerre : il négocie des prêts avec les États-Unis...[81]. Avec cette ?uvre, Keynes comble le vide qui stagne jusques là. Et son point de vue ne tarda pas à s'imposer partout. Lors des accords de Bretton Woods en 1944, il présidera la délégation britannique. Il tente d'y faire valoir l'idée d'une monnaie mondiale, le bancor, et d'une banque supranationale, qui sera repoussée par les Américains (conduits par Harry White, sous-secrétaire aux Finances) soucieux de placer le dollar au centre du Système monétaire international.
[] Les grands traits de la théorie keynésienne
Keynes raisonne d'emblée au niveau macro-économique et considére que la « théorie classique n'est applicable qu'au cas du plein emploi »[82]. Or écrivant durant la période de crise de l'entre-deux guerres ce qui l'intérêsse c'est ce qui se passe en période de sous-emploi. De cela découle deux points clés : l'offre ne crée pas comme chez Jean-Baptiste Say sa propre demande mais dépend de la demande effective; à la différence des classiques la monnaie n'est pas une voile mais influe sur l'économie réelle,
[] Demande effective et loi de Say
La demande effective est la demande anticipée par les entrepreneurs. Ces derniers calculent la production qu'ils doivent réaliser afin de d'offrir la quantité optimale de biens et de services demandée par les agents économiques. Le sous emploi des facteurs de production est selon Keynes dû au fait que les entrepreneurs ont des anticipations pessimistes et sous-estiment la demande effective. Keynes à la différence de Jean-Baptiste Say et des néo-classiques ne raisonne pas dans le cadre d'une « parfaite rationalité des agents et...d'une information parfaite sur la situation présente et future »[83] aussi la demande effective dépend de prévisions d'agents qui peuvent ne pas conduire au plein emploi.
[] Demande effective et marché du travail
Pour Keynes, le salaire n'est pas seulement un coût c'est aussi un déterminant important de la demande. Par ailleurs pour lui le mécanisme des prix sur le marché du travail n'aboutit pas usuellement au plein emploi d'où l'introduction de la notion de chômage involontaire.
- Pour les classiques l'offre de travail par les salariés dépend du salaire réel w/p. S'il y a du chômage c'est que le salaire réel w/p est supérieur à la productivité marginale du travail PmL. Le chômage ne peut être que volontaire c'est à dire venant du refus de travailler au nouveau salaire d'équilibre. Pour Keynes au contraire le refus des salariés de voir leur salaire baisser est finalement une bonne chose car elle évite une spirale déflationniste[84]
- Pour Keynes les salaires nominaux w ne peuvent pas baisser pour plusieurs raisons
-
- il y a une viscosité des salaires nominaux liés à la négociation des contrats[85]
- une baisse des salaires nominaux entrainerait une contraction de la demande qui provoquerait à son tour une baisse de la production. Alors que pour Jean-Baptiste Say l'offre crée sa propre demande pour Keynes, une demande effective insuffisante va déterminer une offre qui ne correspondra pas à une situation de plein emploi. « le seul fait qu'il existe une insuffisance de la demande effective peut arrêter et arrête souvent l'augmentation de l'emploi avant qu'il ait atteint son maximum »[86]. De sorte que pour lui le chômage peut être involontaire.
Toutefois Keynes ne récuse pas totalement la théorie classique[87]. En effet s'il ne croit ni possible ni souhaitable une baisse salaire nominal w, la baisse du salaire réel w/p suite à une montée de l'inflation symbolisée par une hausse de p est pour lui possible[88]. Cela conduira le courant de la synthèse néo-classique à utiliser la courbe de Phillips dans le cadre d'arbitrages entre inflation et chômage.
[] Les composantes de la demande effective
En économie fermée[89] la demande effective D est égale à la consommation (C) plus l'Investissement (I)
[] Consommation et épargne chez Keynes
Fonction de consommation
- C = cY + b
- C : consommation
- c : propension marginale à consommer.« La loi psychologique fondamentale, à la quelle nous pouvons faire toute confiance, à la fois a priori en raison de notre connaissance de la nature humaine et a posteriori en raison des enseignements détaillés de l'expérience, c'est qu'en moyenne et la plupart du temps les hommes tendent à accroître leur consommation à mesure que leur revenu croît, mais non d'une quantité aussi grande que l'accroissement du revenu »[90]. Aussi pour Keynes[91] si C est la consommation et Y revenu alors dC/dY c'est-à-dire la propension marginale à consommer est positive et inférieure à un
- Y : revenu
- b : consommation incompressible ou revenu désépargné.
Epargne (S)
- I = Investissement
- Y = C + I
- et Y = C + S
- donc I = S ou S = Y ? C
Alors que chez les classiques l'épargne dépend du taux d'intérêt (i) chez Keynes, elle dépend du revenu Y. De même alors que pour les premiers cités, l'investissement dépend de l'épargne préalable, chez Keynes la création monétaire par le crédit permet d'investir sans épargne préalable l'épargne étant en partie la conséquence de l'investissement[92]. Le lien Investissement Epargne a donné lieu à un débat entre John Maynard Keynes et les disciples de Knut Wicksell dont Dennis Robertson[93]
[] L'investissement
-
- Pour Keynes l'Investissement I dépend du taux d'intérêt et de l'efficacité marginale du capital qu'il définit comme « le taux d'escompte qui, appliqué à la série d'annuités constiuée par les rendements escomptés de ce capital pendant son existence entière, rend la valeur actuelle des annuités égale au prix d'offre de ce capital »[94] . Si l'efficacité marginale est supérieur aux taux d'intérêt, l'entreprise investira sinon il vaudra mieux placer l'argent. Aussi plus le taux d'intérêt est faible et plus les entreprises auront tendance à investir.
[] La propension marginale à consommer et le multiplicateur
- Le multiplicateur de l'investissement I dans le cas le plus simple est égal 1/(1-c)
- C'est à dire qui si nous investissons 100? et si c la propension marginale à consommer est de 0.8 alors la demande effective sera augmentée de 100*1/(1-0.8)= 100*5= 500?
- Keynes a repris l'idée de multiplicateur à un économiste R.F. Kahn[95]
[] La monnaie
Pour Keynes nous désirons de la monnaie pour trois raisons :
- motif de transaction« i.e. le besoin de monnaie pour la réalisation courante des échanges personnels et professionnels »[96]
- motif de précaution « i.e. le désir de sécurité en ce qui concerne l'équivalent futur en argent d'une certaine proportion de ses ressources totales »[97]
- motif de spéculation« i.e. le désir de profiter d'une connaissance meilleure que celle du marché de ce que réserve l'avenir »[98]
La demande de monnaie L1 (L pour Liquidity) pour motif de précaution ou de transaction dépend du revenu Y
-
- L1 = uY avec u > 0
La demande de monnaie pour motif de spéculation L2 « dépend principalement de la relation entre le taux d'intérêt courant et l'état de la prévision »[99]
-
- L2 = vi + L0 avec v < 0 pour deux raisons :
- plus le taux d'intérêt est faible et moins nous avons intérêt à placer l'argent.
- plus le taux d'intérêt baisse « plus la probabilité que son mouvement se retourne à la hausse augmente, ce qui incite à détenir son épargne sous forme d'encaisses monétaires plutôt que de prendre le risque croissant d'essuyer des moins-values sur les obligations, dont les cours sont en train d'atteindre les sommets... »[100]
- L2 = vi + L0 avec v < 0 pour deux raisons :
Pour Keynes l'offre de monnaie Mo est exogène et dépend de la politique monétaire menée. L'équilibre sur ce marché s'écrit
- Mo = L1(Y) + L2(i)
[] Le modèle IS-LM
Le modèle IS/LM est un modèle économique proposé par John Hicks en 1937 [101] et aménagé par Alvin Hansen (d'où son autre nom de modèle Hicks-Hansen), pour transcrire de façon formalisée la Théorie générale de John Maynard Keynes. Il est devenu le « modèle standard » en macroéconomie. Il appartient au courant dit de la synthèse néo-classique. En dépit de sa relative simplicité, et malgré les contestations dont il a été l'objet notamment à la fin des années 1970, il reste le plus couramment enseigné.
Ce modèle se compose de deux courbes
- Une courbe IS représentant tous les couples de valeurs d'équilibre (i,Y) sur le marché des biens et services, (investments and savings, d'où IS),
- Une coube LM représentant tous les couples (i, Y) d'équilibre sur le marché monétaire (liquidity preference and money supply, d'où LM).
Les deux courbes IS et LM sont réunies sur un même graphe, qui est donc l'interface entre la vision « réelle » et la vision « monétaire » de l'économie. L'intersection des deux courbes représente le point (unique) d'équilibre sur le marché des biens et services et de la monnaie. Il permet de déterminer le taux d'intérêt d'équilibre et le PIB d'équilibre. Mais dans la théorie keynésienne cet équilibre peut s'établir à un niveau inférieur au PIB potentiel de plein emploi de l'économie. Aussi dans ce cas des politiques budgétaires et monétaires seront être mises en oeuvre afin que d'atteindre ce niveau qui correspond d'une certaine manière à l'équilibre général des néo-classiques qui n'est dans ce cas pas atteint automatiquement par le simple jeu des marchés.
[] Les questions sur l'oeuvre
John Maynard Keynes est à la source d'une grande évolution de la science économique avec son ?uvre principale, la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (The general theory of employment, interest and money) parue en 1936. L'ouvrage est considéré comme le traité de science économique du XXe siècle ayant le plus influencé la façon dont le monde a abordé l'économie et le rôle du pouvoir politique dans la société. Cet ouvrage est le fruit d'une collaboration au sein d'un cercle de réflexion nommé Circus. Ce dernier rassemblait sous l'égide de Keynes, des auteurs comme Piero Sraffa, Joan, Austin Robinson, James Meade et Richard Kahn[102].
Notons que même si l?apport de Keynes a constitué, selon le terme de L. Klein, une révolution, il n?est pas devenu la base d?une « orthodoxie keynésienne », mais il a suscité une suite d?approfondissement et d?extension du message de Keynes. Ainsi le modèle keynésien n?a cessé d?être enrichi et complexifié par rapport à la « Théorié générale » de 1936 ; il est même adopté par des économistes qui se veulent « anti-keynésiens »[103].
Avec la Théorie générale, Keynes a développé l'hypothèse que la demande est le facteur déterminant pouvant expliquer le niveau de la production et par conséquent de l'emploi.
Aujourd'hui de nombreux courants et partis politiques se revendiquent du keynésianisme en n'en retenant que l'idée d'interventionnisme. Keynes, lui-même homme d'affaires, se disait pourtant du coté de « la bourgeoisie éclairée » et insistait sur le rôle fondamental de la création privée d'entreprises.
La théorie de la demande, l'une des théories fondatrices du keynésiannisme n'a pas pour père Keynes. Bien qu'il soit considéré comme le fondateur de ladite théorie, on la retrouve déjà Thomas R. Malthus. Malthus, pourtant libéral, a lui aussi annoncé cette théorie. Selon lui, l'offre ne crée pas forcément la demande, car une partie des revenus peut être épargnée, ce qui provoquer un recul de l'activité économique. Il pense que la loi des débouchés est fausse puis que les produits ne s?échangent pas uniquement contre des produits, mais beaucoup s?échangent contre du travail. Or certains travaux sont improductifs (comme ceux des domestiques) alors que d?autres sont productifs ; il en résulte que le niveau de la production et le niveau de la demande ne sont pas nécessairement identiques. Le système capitaliste peut donc craindre une insuffisance de débouchés[104].
[] Hétérodoxie ou orthodoxe ?
Selon Schumpeter, on peut presque dire qu'il détestait les mathématiques, et il ne fut pas, pour sûr, un progressiste pour ce qui est des méthodes analytiques. En fait, selon Mooridge, il débutait avec une intuition, puis utilisait tous les outils formels et mathématiques à sa disposition pour détailler et prouver cette intuition, et ce n'est que s'il n'y parvenait pas qu'il tentait d'inventer de nouveaux instruments d'analyse. Il croyait surtout que la mathématisation ne dispensait pas d'avoir une science morale, ce qui le mènera à sa conception de l'économie comme étant un art plutôt qu'une science. Il critique aussi sévèrement, autant sur le plan technique que sur le plan logique, la nouvelle science économétrique, l'accusant entre autres de dénaturer la logique intellectuelle de la modélisation en tentant d'ancrer le modèle dans la réalité avec des paramètres concrets[105].
Il écrira: « Une beaucoup trop grande part de travaux récents d'économie mathématique consiste en des élucubrations aussi imprécises que les hypothèses de base sur lesquelles ces travaux reposent, qui permettent à l'auteur de perdre de vue les complexités et les interdépendances du monde réel, en s'enfonçant dans un dédale de symboles prétentieux et inutiles » (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936)[106].
On retrouve chez Keynes un grand nombre des caractéristiques des économistes hétérodoxes. Il tenait compte du cadre institutionnel, de l'histoire et du rôle de la monnaie pour étudier l'économie. Le pouvoir, les conflits, la répartition et les affects étaient au c?ur de ses analyses économiques. Il était d'un pragmatisme exemplaire. Il remet en cause la question de l'individualisme méthodologique en privilégiant l'analyse en terme d'agrégat économique, qui aura pour conséquence la naissance de la macroéconomie moderne. Ses différents livres en témoignent largement.
Par ailleurs, Keynes pense qu'être économiste nécessite la mise en commune de plusieurs disciplines. Il écrit : « L?économiste doit être mathématicien, historien, politicien et philosophe. Il doit aborder simultanément l?abstraction et la réalité et étudier le présent à la lumière du passé en vue de l?avenir sans qu?aucun aspect de la nature des institutions ne lui échappe »[107].
[] Quel rôle pour le gouvernement ?
Ces propositions trouveront vite des opposants. Un des principaux économistes du XXe siècle, Friedrich Hayek écrit en 1944 dans La Route de la servitude : « La concurrence peut supporter une certaine dose de réglementation, mais elle ne saurait être alliée au planisme dans la mesure où nous le voudrions sans cesser de guider efficacement la production. Et le planisme n'est pas un remède qui, pris à petites doses, puisse produire des résultats qu'on attendait de son application totale. La concurrence et la direction centralisée deviennent de très mauvais instruments si elles ne sont pas complètes; il faut choisir entre les deux pour résoudre un même problème, et le mélange signifie qu'aucune des deux méthodes ne sera efficace, et que le résultat sera pire que si l'on s'était contenté de l'une ou de l'autre » [108].
Par ailleurs, Keynes n'a pas enfanté l?interventionnisme étatique. Déjà Charles Brook Dupont-White, économiste français, avait écrit dans son Essai sur les relations du travail avec le capital : « L?humanité est meilleure dans l?État que des individus ; elle s?épure, parce qu?elle s?élève, dans cet être collectif »[109]. Il s?oppose au libéralisme car ce dernier est, pour lui, la cause de l?appauvrissement des travailleurs. Malgré ses propositions interventionnistes, Keynes n'a jamais rejetté le capitalisme; il s'est déclaré de la bourgeoisie éclairée. Il affirma même que l'individualisme est « le plus puissant facteur d'amélioration du futur »[110].
[] Comment classer Keynes ?
Bien qu'on retrouve peu de politique au sens de l'art de la gestion dans ses écrits, J.M.Keynes prend de nombreuses positions - à travers ses écrits et ses décisions - sur les débats politiques de son temps et tente, à se fiant à son pragmatisme, son intuition, son sens de persuasion et ses capacités intellectuelles, de contribuer au progrès et au bien-être.
Du reste, s'il se déclare de la bourgeoisie éclairée, Keynes ne renie pas le fait qu'il se présente des fois comme un socialiste. Son identification partisane reste encore sujet à discussion. Conservateur pour les marxistes et communistes, crypto-communiste pour certains conservateurs, d'autres le placent au milieu: progressiste, libéral centriste, nouveau libéral...toutes les positions intermédiaires qu'on lui attribue ne demeurent pas. Gilles Dostaler propose, pour comprendre la position politique de Keynes, de la situer dans le contexte de l'évolution de la politique de la Grande-Bretagne[111]. Quand il s'agit d'aborder la question du capitalisme, il écrit: Je pense que le capitalisme, sagement aménagé, peut être rendu probablement plus efficient pour atteindre les fins économiques que tout système alternatif pour l?instant, mais je pense que ce système était, à bien des égards, extrêmement critiquable[112].
Sur la philosophie politique, Keynes insiste sur « l'incertitude face au futur, l'absence de déterminisme, l'ignorance. Comme l'homme de la rue, le décideur est
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