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Jansénisme

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Frontispice de l'Augustinus, édition de 1640
Frontispice de l'Augustinus, édition de 1640

Le jansénisme est un mouvement religieux, puis politique, qui se développa aux XVIIe et XVIIIe siècles, principalement en France, en réaction à certaines évolutions de l'Église catholique et du pouvoir .

Né au c?ur de la Réforme catholique, il doit son nom à l'évêque d'Ypres Cornelius Jansen, auteur de son texte fondateur l'Augustinus, publié en 1640. Le jansénisme prit son essor sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV et demeura un courant important sous ceux de ses successeurs. Ce fut d'abord une réflexion théologique centrée sur le problème de la grâce divine, avant de devenir une force politique qui se manifesta sous des formes variées, touchant à la fois à la théologie morale, à l'organisation de l'Église catholique, aux relations entre foi et vie chrétienne, à la place du clergé dans la société et aux problèmes politiques de son temps.

Sommaire

[] Une définition problématique du jansénisme

« Énigme historique » selon certains historiens[c 1], « adaptation à des conjonctures mouvantes » selon d'autres[1], le jansénisme a eu une évolution parallèle à celle de l'Église jusqu'au XIXe siècle sans qu'on puisse lui trouver une unité incontestable.

Le terme « jansénisme » est rejeté par ceux qu'on appelle « jansénistes », lesquels ne cessent, tout au long de l'histoire, de protester de leur appartenance à l'Église catholique. Comme l'écrit l'abbé Victor Carrière, précurseur des études contemporaines sur le jansénisme, « il n'est peut-être pas de question plus embrouillée que celle du jansénisme. Dès l'origine, beaucoup de ceux qu'on regarde à juste titre comme ses légitimes représentants affirment qu'il n'existe pas [?]. De plus, afin d'échapper aux condamnations de l'Église, pour désarmer certaines attaques et gagner de nouveaux adhérents, il a suivant les circonstances atténué ou même modifié ses thèses fondamentales. Ainsi, malgré les travaux innombrables qui lui ont été consacrés, l'histoire du jansénisme aujourd'hui reste encore à faire dans son ensemble, car pendant deux siècles l'esprit de polémique l'a emporté[2]. »

S'il est d'abord une défense de la théologie augustinienne dans un débat ouvert par la Réforme protestante et le Concile de Trente, il devient ensuite une mise en pratique concrète de cet augustinisme. La lutte contre l'ultramontanisme et l'autorité romaine lui donne un caractère gallican qui devient une composante essentielle de ce mouvement. Dans la France absolutiste des XVIIe et XVIIIe siècles, la crainte du passage de l'opposition religieuse à l'opposition tout court justifie une répression monarchique et, par conséquent, transforme le mouvement en lui donnant un versant politique marqué par la résistance au pouvoir et la défense des parlements. Au XVIIIe siècle, la diversité des jansénismes devient encore plus flagrante. En France, la participation de la société laïque au mouvement y fait apparaître une composante merveilleuse et populaire débouchant sur le figurisme et les convulsionnaires. En Italie du nord l'influence de l'Aufklärung autrichienne rapproche le jansénisme de la modernité. Au XIXe siècle, le jansénisme est au contraire d'abord une justification du passé et une lutte contre les évolutions modernes de l'Église.

Augustin Gazier, historien du mouvement et port-royaliste convaincu, tente une définition a minima du mouvement, évacuant les questions particulières pour créditer tous les jansénistes de quelques traits communs : ils placent toute leur vie sous la règle d'un christianisme exigeant, ce qui leur donne une vision particulière de la théologie dogmatique, de l'histoire religieuse et du monde chrétien. Ils critiquent avec sévérité les évolutions de l'Église mais lui gardent en même temps une fidélité inébranlable[g 1].

Se situant sur un plan plus étendu, Marie-José Michel estime que les jansénistes occupent un terrain vide entre le projet ultramontain de Rome et la construction de l'absolutisme des Bourbons :

« Le jansénisme français est une création de la société d'Ancien Régime [?]. Élaboré à partir d'un fonds augustinien très solidement ancré en France, il se déploie parallèlement aux deux grands projets de l'absolutisme français et de la Réforme catholique. Son élaboration, par une partie des élites religieuses et laïques françaises, lui confère une audience immédiate jamais atteinte par les deux autres systèmes. Il est ainsi enraciné dans les mentalités françaises, et sa survivance réelle dure aussi longtemps que ses deux ennemis, c'est-à-dire jusqu'à la Révolution française pour l'un, et jusqu'au concile Vatican I pour l'autre[3]. »

Il faut donc chercher dans le jansénisme non pas une doctrine figée et défendue par des partisans facilement identifiables et revendiquant un système de pensée, mais plutôt les développements mouvants et divers d'une partie du catholicisme français et européen à l'époque moderne[4].

[] Origine du jansénisme

[] Le problème de la grâce dans l'Église tridentine

Le jansénisme est issu d'un courant théologique s'inscrivant dans le cadre de la Réforme catholique, apparu dans les années qui suivent le Concile de Trente mais qui puise ses sources dans des débats plus anciens. S'il tire son nom de Cornelius Jansen, il se rattache à une longue tradition de pensée augustinienne.

L'essentiel des débats ayant abouti au jansénisme porte sur les relations entre grâce divine (que Dieu accorde aux Hommes) et liberté humaine dans le processus du Salut. Au Ve siècle, l'évêque africain Augustin d'Hippone s'était opposé à ce sujet au moine britannique Pélage. Ce dernier soutenait que l'Homme a en lui la force de vouloir le bien et de pratiquer la vertu, une position relativisant l'importance de la grâce divine. Augustin refuse cette vision et déclare que Dieu est le seul à décider à qui il accorde (ou non) sa grâce. Les bonnes ou mauvaises actions de l'Homme (sa volonté et sa vertu, donc) n'entrent pas en ligne de compte, puisque le libre-arbitre de l'Homme est réduit par la faute originelle d'Adam. Dieu agit sur l'Homme par l'intermédiaire de la grâce efficace, donnée de telle manière qu'elle atteint infailliblement son but, sans pour autant détruire la liberté humaine[5]. L'Homme a donc un attrait irrésistible et dominant pour le bien, qui lui est insufflé par l'action de la grâce efficace.

La théologie médiévale, dominée par la pensée augustinienne, laisse peu de place à la liberté humaine : Thomas d'Aquin tente cependant d'organiser autour de la pensée d'Augustin un système métaphysique permettant de concilier grâce et liberté humaine. Il lui faut tenir à la fois l'affirmation de l'action divine dans chaque action de l'Homme, et l'affirmation de la liberté de ce même Homme.

La place du libre-arbitre de l'Homme est réduite à néant au XVe siècle par les réformateurs. Luther et Calvin prennent tous deux saint Augustin comme référence, mais en radicalisant le discours. Là où pour Augustin il ne s'agit que d'affirmer la toute-puissance de Dieu face à la liberté humaine exaltée par le pélagianisme, Martin Luther considère que seule la Foi (donnée librement ou pas par Dieu) permet d'être réceptif à la grâce divine, et Jean Calvin va encore plus loin en liant grâce et salut : celui qui n'a pas reçu la grâce ne peut être sauvé. Le libre-arbitre de l'Homme est donc totalement nié[c 2]. Les réformateurs mettent en avant la prédestination de l'Homme, et ne lient pas explicitement grâce et libre-arbitre. La grâce est ce qui permet à l'Homme d'être sauvé ou non, mais l'Homme ne peut de toutes façons y résister puisque Dieu décide à qui il la donne et que sa volonté est toute puissance et agissante[6].

Pour contrer la Réforme, l'Église catholique est donc amenée à se pencher à nouveau sur cette question : ce sera l'un des objectifs du Concile de Trente dont la sixième session, en 1547, remet en avant le libre-arbitre, sans toutefois se prononcer sur son rapport avec la grâce.

Ce sont les Jésuites qui relancent le débat, craignant qu'un augustinisme trop marqué n'affaiblisse le rôle de l'Église dans le Salut des chrétiens. Dans le sillage de l'humanisme de la Renaissance, ils ont une vision moins pessimiste de l'Homme et cherchent à lui donner sa place dans le processus du Salut en s'appuyant sur la théologie thomiste, qui leur paraît un bon compromis. C'est dans ce contexte que Thomas d'Aquin est proclamé docteur de l'Église en 1567.

Les conflits théologiques s'accentuent à partir de 1567 : à Louvain, le théologien Michel De Bay (Baïus) est condamné par le pape Pie V pour sa négation de la réalité du libre-arbitre. En réponse à Baïus, le Jésuite espagnol Luis Molina, alors enseignant à l'université portugaise d'Évora, soutient l'existence de la grâce « efficace », qui apporte à l'Homme les moyens de son Salut, mais n'entre en action que par la volonté expresse de l'être humain. Cette thèse est violemment combattue par les augustiniens, ce qui aboutit en 1611 à l'interdiction par le Saint-Office de toute publication sur le problème de la grâce.

La controverse sur la grâce se concentre alors à Louvain, ville où l'université catholique, augustinienne, s'oppose au collège jésuite. En 1628, Cornelius Jansen, plus connu sous le nom de Jansenius, alors étudiant à l'université puis professeur, entreprend la rédaction d'une somme théologique visant à régler le problème de la grâce en faisant une synthèse de la pensée de saint Augustin. Ce travail, un manuscrit de près de mille trois cents pages intitulé « Augustinus », est presque achevé lorsque son auteur, devenu évêque d'Ypres, meurt brusquement en 1638. Il y affirme que depuis le péché originel, la volonté de l'Homme sans le secours divin n'est capable que du mal. Seule la grâce efficace peut lui faire préférer la délectation céleste à la délectation terrestre, c'est-à-dire les volontés divines plutôt que les satisfactions humaines. Cette grâce est irrésistible, mais n'est pas accordée à tous les hommes. Jansen rejoint ici la théorie de la prédestination de Jean Calvin.

Dès les années 1600, Jansenius avait établi une fructueuse collaboration avec un de ses condisciples de l'université de Louvain, le bayonnais Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran (dit Saint-Cyran). Ayant achevé leurs études, les deux hommes se retirent à Bayonne, de 1611 à 1616, pour y travailler ensemble sur divers problèmes théologiques. La question de la grâce n'est alors pas centrale dans leurs travaux. Ce n'est qu'après la publication de l'Augustinus en 1638, que Saint-Cyran va se faire le héraut des thèses augustiniennes, d'abord plus par fidélité envers son défunt ami que par véritable conviction personnelle.

[] L'augustinisme à la française : Saint-Cyran et les Arnauld

Icône de détail Article détaillé : Augustinus.

La France jusqu'alors était restée à l'écart des débats sur la grâce, occultés par le problème des guerres de religion. Les Jésuites ayant été bannis du royaume de 1595 à 1603, la doctrine augustinienne n'a pas vraiment d'adversaires.

Dans la France du début du XVIIe siècle, le principal mouvement spirituel est l'École française de spiritualité, essentiellement représenté par la Société de l'oratoire de Jésus fondée en 1611 par le cardinal Pierre de Bérulle, un proche de Saint-Cyran. Ce courant cherche à mettre en pratique la théologie augustinienne, reléguant les controverses sur la grâce au second plan. Il s'agit, par l'adoration du Christ sauveur, d'amener les âmes à un état d'humilité devant Dieu. Au cours des années 1620 Saint-Cyran insiste, dans ses écrits sur la nécessité pour le chrétien d'une véritable « conversion intérieure », seul moyen selon lui d'être en état de recevoir le sacrement de pénitence et l'Eucharistie. Ce processus, appelé technique des « renouvellements », est nécessairement long et une fois l'état de conversion atteint, le pénitent doit faire fructifier les grâces qu'il a reçues, de préférence en menant une vie retirée.

C'est à cette époque que Saint-Cyran entre en relations avec les Arnauld, une grande famille de la noblesse de robe parisienne. Mettant en pratique sa vision augustinienne du Salut, il devient le directeur spirituel de l'abbaye de Port-Royal et de son abbesse, Angélique Arnauld. Les idées de Saint-Cyran sur le Salut sont alors assez voisines de celles de Pierre de Bérulle et lorsque ce dernier meurt en 1629, il assure, de manière non officielle, sa succession à l'Oratoire français.

Le Cardinal de Richelieu, par Philippe de Champaigne.
Le Cardinal de Richelieu, par Philippe de Champaigne.

En 1637, Antoine Le Maistre, neveu de l'abbesse Angélique Arnauld, se retire à Port-Royal-des-Champs pour vivre pleinement cette spiritualité exigeante, qu'il a apprise auprès de Saint-Cyran. Il est ainsi le premier des Solitaires de Port-Royal et son exemple sera suivi par d'autres hommes pieux désireux de vivre dans l'isolement.

Saint-Cyran veille particulièrement à l'éducation du plus jeune des vingt enfants de l'avocat Arnauld, Antoine, dont il se fait le protecteur. Avocat brillant, celui qu'on appellera le « Grand Arnauld » devient prêtre et docteur en Sorbonne en 1635.

Ces talents d'avocat vont faire de lui le porte-voix des jansénistes. Quand Richelieu suscite l'opposition du parti dévot en s'alliant avec des princes protestants contre des princes catholiques, Saint-Cyran condamne ouvertement la politique extérieure du cardinal de Richelieu. Il est pour cette raison emprisonné en 1638 à la Bastille. Brillant orateur et ayant fait sa thèse sur l'augustinisme, Antoine Arnauld est chargé de défendre l'Augustinus et son auteur Jansenius. Il va ainsi être le véritable introducteur et propagateur du jansénisme en France.

[] La querelle de l'Augustinus en France

Cornelius Jansen, évêque d'Ypres, auteur de l?Augustinus et père du jansénisme. Gravure de Jean Morin (V. 1605-1650)
Cornelius Jansen, évêque d'Ypres, auteur de l?Augustinus et père du jansénisme. Gravure de Jean Morin (V. 1605-1650)

L'Augustinus est imprimé en France pour la première fois en 1641, puis une deuxième fois en 1643. C'est la polémique liée à sa publication qui introduit réellement le débat sur l'augustinisme en France.

Les Oratoriens et les Dominicains accueillent bien l'ouvrage. Une grande partie des docteurs de la Sorbonne le soutient également. Mais les Jésuites s'y opposent immédiatement. Ils sont soutenus par le cardinal de Richelieu, puis après sa mort en 1642 par Isaac Habert, qui attaque Jansenius dans ses sermons à Notre-Dame.

Les premières années sont favorables aux augustiniens : l'archevêque de Paris, Jean-François de Gondi, interdit de traiter ce sujet dans des publications. La bulle In eminenti, qui condamne l'ouvrage comme reprenant des thèses condamnées auparavant, est signée par le pape Urbain VIII le 6 mars 1642 mais, grâce aux appuis des jansénistes au Parlement, sa publication est retardée en France jusqu'en janvier 1643[7].

Dès 1640, les Jésuites condamnent la technique des renouvellements de Saint-Cyran, qui selon eux risquent de décourager les fidèles et donc de les éloigner des sacrements[c 3]. Antoine Arnauld leur répond en 1643 avec De la fréquente communion[8], ouvrage qui affirme que ce n'est qu'un retour aux pratiques de l'Église primitive, et en exposant clairement les modalités du renouvellement. Cet ouvrage est approuvé par quinze évêques et archevêques, ainsi que par vingt et un docteurs de Sorbonne. Il est largement diffusé, sauf évidemment dans les milieux jésuites[9].

En 1644, Antoine Arnauld publie une Apologie pour Jansenius[10], puis une Seconde apologie[11] l'année suivante, et enfin une Apologie pour M. de Saint-Cyran[12]. En cela, il lie clairement le problème du jansénisme avec l'augustinisme « à la française » prôné par Saint-Cyran.

[] Les Cinq Propositions

Les opposants au jansénisme veulent faire officiellement condamner l?Augustinus. Isaac Habert, ancien collaborateur de Richelieu devenu évêque de Vabres, publie en décembre 1646 une liste de huit propositions extraites de l?Augustinus et qu'il tient pour hérétiques. Quelques années plus tard, en 1649, le syndic de la Sorbonne, Nicolas Cornet, demande à ce que soient examinées sept propositions tirées de thèses soutenues par des bacheliers et qui touchent au problème de la grâce. Le nom de Jansenius n'est pas explicitement prononcé, mais il est évident pour tout le monde qu'il s'agit de le condamner : « Le rusé syndic se garda bien de donner des indications précises, comme la loyauté lui en faisait un devoir : il n'attribuait ces propositions à personne, et le nom de Jansenius ayant été prononcé par un interrupteur, il osa dire qu'il n'était nullement question de lui, Non agitur de Jansenio, alors que dans sa pensée c'était de Jansenius et de lui seul qu'il était question, pour le moment du moins[g 2]. »

Le pape Innocent X par Diego Velasquez. ?uvre exposée à la Galerie Doria-Pamphilj, à Rome.
Le pape Innocent X par Diego Velasquez. ?uvre exposée à la Galerie Doria-Pamphilj, à Rome.

Les débats sont animés, puisque certains craignent, en condamnant le jansénisme, de condamner en même temps la doctrine de saint Augustin. Sur le conseil des Jésuites, les docteurs de Sorbonne décident alors d'en appeler au jugement du pape. C'est Isaac Habert qui écrit à Innocent X en 1650, en ne retenant que cinq des sept propositions initiales. Dans sa lettre, Habert n'évoque pas directement Jansenius, mais fait part du trouble suscité en France par la publication de son ouvrage. Les cinq propositions ne sont pas formellement attribuées à Jansenius[g 3].

La lettre provoque la controverse : si plus de quatre-vingt-dix évêques français la signent, elle est contrée immédiatement par treize prélats augustiniens, qui rédigent une lettre de réfutation à Rome. Dans cette lettre, ils dénoncent les cinq propositions comme « faites à plaisir et composées en des termes ambigus, qui ne pouvaient produire d'elles-mêmes que des disputes pleines de chaleur[13] » et demandent au pape de prendre garde à ne pas condamner trop précipitamment l'augustinisme, considéré depuis longtemps comme la doctrine officielle de l'Église au sujet de la question de la grâce. Parmi ces évêques prenant la défense de Jansenius, on trouve notamment Henri Arnauld, évêque d'Angers et frère d'Antoine Arnauld, ainsi que Nicolas Choart de Buzenval, évêque de Beauvais qui se montrera plus tard fervent soutien de Port-Royal[g 4]. En même temps, Antoine Arnauld doute ouvertement de la présence des cinq propositions dans l'?uvre de Jansenius, faisant porter un soupçon de manipulation chez les opposants à Jansenius qui permettra ensuite la « distinction du droit et du fait », c'est-à-dire que les propositions sont effectivement condamnables, mais qu'elles ne figurent pas explicitement dans les écrits de Jansenius.

Pendant deux ans, les deux parties argumentent devant Innocent X, qui finit par condamner les propositions en 1653, en publiant la bulle Cum occasione. Les quatre premières propositions sont déclarées hérétiques et la cinquième fausse.

La bulle est accueillie favorablement en France. Les jansénistes admettent que les propositions soient condamnées, mais soutiennent qu'elles ne se trouvent pas dans l'Augustinus. Ils sont satisfaits que Jansenius ne soit pas ouvertement condamné, et encore davantage que la doctrine de saint Augustin soit toujours considérée comme valide. Cela mécontente les Jésuites et leurs partisans, qui souhaitent une condamnation réelle du jansénisme. À partir de 1653, et alors que théoriquement le problème a été réglé par Rome, les hostilités entre partisans des Jésuites et jansénistes se font de plus en plus fréquentes[g 5].

[] Les polémiques entre jansénistes et molinistes

Henri Arnauld, évêque d'Angers (1597-1692). Estampe de François Poilly, d'après Pierre Mignard.
Henri Arnauld, évêque d'Angers (1597-1692). Estampe de François Poilly, d'après Pierre Mignard.

Dès avant la publication de la bulle Cum occasione, les tensions entre jansénistes et les jésuites défenseurs de la thèse de Luis Molina, les molinistes avaient commencé : en août 1649 Antoine Singlin, prêtre proche de Port-Royal-des-Champs, prêche pour la Saint-Augustin à Port-Royal. Il axe son sermon sur la grâce efficace, enfreignant ainsi les instructions de son évêque qui avait interdit qu'on aborde cette question. La polémique qui s'ensuit fait intervenir de nombreux jansénistes, en particulier Henri Arnauld, évêque d'Angers[c 4].

Après la publication de la bulle, les Jésuites exploitent ce qui est pour eux une victoire et relancent les hostilités : en 1654, le Jésuite François Annat publie les Chicanes des jansénistes, où il exprime l'idée que le pape condamne en fait la doctrine augustinienne, et que les Cinq propositions sont bien contenues dans l?Augustinus. Antoine Arnauld lui répond aussitôt, détaillant les propositions et tentant de montrer qu'elles ne sont que des résumés fautifs de la pensée de Jansenius.

Le cardinal Mazarin, pour faire cesser les polémiques, convoque en 1654 puis en 1655 les évêques et leur fait signer un texte précisant que la doctrine de Jansenius est condamnable. Il recommande la signature d'un tel formulaire par tous les ecclésiastiques, mais les évêques sont assez réticents et cette volonté reste inappliquée dans la plupart des diocèses[c 5].

La première conséquence de cette opposition est l'affaire du duc de Liancourt : en janvier 1655, ce proche des jansénistes[g2 1] voit un vicaire de la paroisse Saint-Sulpice à Paris lui refuser l'absolution, arguant du fait qu'il a des relations jansénistes. Antoine Arnauld répond à cela par la publication de deux pamphlets, Lettre à une personne de condition[14] puis Seconde lettre à un duc et pair[15] (le duc de Liancourt). Il dénonce l'arbitraire de cette excommunication et accuse les Jésuites, partisans selon lui d'une « morale relâchée », de comploter contre les jansénistes. Arnauld déclare se soumettre à la condamnation de Rome, tout en gardant le silence sur la question de l'attribution à Jansenius des phrases condamnées. Il s'oppose ouvertement à la grâce suffisante défendue par les molinistes[g 6].

La clarté de l'exposé d'Antoine Arnauld permet paradoxalement à ses adversaires de demander à la Sorbonne l'examen de sa dernière lettre. Les docteurs qui sont chargés de lire cette lettre sont ouvertement hostiles à tout augustinisme. Ils en tirent deux propositions qui sont condamnées. Le 31 janvier 1656, fait exceptionnel, Arnauld est exclu de la Sorbonne avec une soixantaine de docteurs ayant pris sa défense[g 6].

Godefroy Hermant, mémorialiste de Port-Royal, juge ainsi les modalités de cette condamnation : « On ne se mit en peine ni des règles de l'équité naturelle, ni des formes de la justice, ni des principes de la religion, ni des remords de la conscience[16]. »

Cette condamnation pousse Antoine Arnauld à se retirer à Port-Royal-des-Champs, où il se consacre à l'écriture avec un jeune théologien prometteur, Pierre Nicole. Ils sont rejoints par Blaise Pascal, récemment converti et dont la s?ur Jacqueline est religieuse à Port-Royal depuis 1652. C'est alors que commence la campagne des Provinciales.

[] Blaise Pascal et la campagne des Provinciales

Louis-Isaac Lemaistre de Sacy (1613-1684). Huile sur toile, par Philippe de Champaigne, conservée au Musée national de Port-Royal-des-Champs. Cette ?uvre a souvent été confondue avec un portrait de Blaise Pascal.
Louis-Isaac Lemaistre de Sacy (1613-1684). Huile sur toile, par Philippe de Champaigne, conservée au Musée national de Port-Royal-des-Champs. Cette ?uvre a souvent été confondue avec un portrait de Blaise Pascal[17].
Icône de détail Article détaillé : Les Provinciales.

Après l'expulsion d'Antoine Arnauld de la Sorbonne, et alors qu'il se retire à Port-Royal-des-Champs, Blaise Pascal entre dans la polémique aux côtés des jansénistes.

Pascal est alors converti depuis deux ans. Sa s?ur Jacqueline Pascal est une des grandes figures du monastère de Port-Royal-des-Champs et lui-même a eu aux Granges de Port-Royal de nombreux entretiens avec les Solitaires (notamment le célèbre entretien avec Louis-Isaac Lemaistre de Sacy sur Épictète et Montaigne[g 7]).

Blaise Pascal décide de ne pas laisser sans réponse la condamnation d'Arnauld et de porter l'affaire « devant le tribunal de l'opinion[g 8] ». Il publie en janvier 1656 une Lettre écrite à un provincial par un de ses amis, sur le sujet des disputes présentes à la Sorbonne, sous le pseudonyme de Louis de Montalte. Dix-sept autres lettres suivront, jusqu'au 24 mars 1657 où il cesse brusquement d'écrire publiquement et choisit se consacrer à la collaboration anonyme avec les curés jansénistes[g 9].

Pascal construit son argumentation sur une condamnation claire des cinq propositions, et ne fait jamais intervenir dans ses démonstrations théologiques saint Augustin d'Hippone, mais plutôt Thomas d'Aquin, ce qui permet à la partie doctrinale des Provinciales de ne pas être critiquable.

En revanche, Pascal dénie toute réalité à un quelconque « parti janséniste ». Comme l'explique Augustin Gazier, « il s'agissait pour l'auteur des Petites Lettres de désabuser un public trop crédule, et de faire paraître dans tout son jour la parfaite orthodoxie de ceux que la calomnie représentait comme des hérétiques. Pascal n'hésitait pas à dire que le prétendu jansénisme était une chimère, une invention grossière et abominable des Jésuites, ennemis acharnés de saint Augustin et de la grâce efficace par elle-même[g 8] ».

Les Provinciales sont une défense très solide de l'augustinisme et une apologie de Port-Royal, mais elles sont surtout connues pour les attaques ironiques faites à l'encontre des Jésuites. Elles sont attendues et recopiées par le peuple, qui rit de la manière dont Pascal tourne les Jésuites, casuistes et molinistes en ridicule. Si les trois premières lettres sont directement liées à la condamnation d'Antoine Arnauld, les suivantes sont de style différent puisque Pascal, voyant la condamnation acquise, passe à la contre-attaque. Il s'en prend violemment aux Jésuites, accusés d'avoir une morale relâchée. Ces lettres, qualifiées de « divines » par la marquise de Sévigné, sont en fait une véritable campagne d'opinion : le public se détourne des questions théologiques et se consacre au dénigrement des m?urs supposées relâchées des Jésuites. Cela n'est pas toujours bien vu de certains jansénistes, qui voient dans les nombreuses attaques personnelles contenues dans les lettres un manquement à la charité chrétienne[18].

Marguerite Perier en prières.
Marguerite Perier en prières.

La mise à l'Index par Rome des Provinciales intervient dans ce contexte où le jansénisme passe d'une querelle de théologiens à un mouvement de plus en plus connu et implanté dans le monde laïc. D'après Augustin Gazier, le principal motif de leur condamnation n'est pas la théologie (puisque celle-ci est inattaquable), ni même les attaques contre les Jésuites, mais bien le fait que des questions de foi soient portées en place publique : « Aussi la partie doctrinale des Provinciales est-elle inattaquable ; elles n'ont pu être censurées par la Sorbonne ou condamnées par les papes, et si elles ont été mises à l'index, comme le Discours de la méthode [de Descartes], c'est parce qu'on leur reprochait d'avoir traité en français, pour les gens du monde et pour les femmes, des questions litigieuses dont les savants seuls auraient dû avoir connaissance[g 10]. »

Le miracle de la Sainte-Épine, survenu le 24 mars 1656, fait beaucoup pour calmer les attaques contre le jansénisme et le populariser auprès du public : la nièce de Pascal, Marguerite Périer, pensionnaire à Port-Royal-des-Champs, est guérie ce jour-là d'une fistule lacrymale qui la défigurait, après avoir été en contact avec une relique de la Sainte-Épine. Les jansénistes y voient le soutien divin et, l'Église reconnaissant officiellement la guérison comme un miracle, ils sont un moment en paix[c 6].

Mais alors que l'Église de France laisse un moment de côté la querelle, c'est du côté politique que les jansénistes commencent à être sérieusement inquiétés.

[] L'opposition politique au jansénisme

Anne Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville,  se fit construire une maison à Port-Royal-des-Champs
Anne Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville, se fit construire une maison à Port-Royal-des-Champs

De purement religieuse au départ, l'opposition au jansénisme se double rapidement d'un volet politique. À la mort de Louis XIII en 1643, le cardinal Mazarin prend les mêmes positions que son prédécesseur Richelieu et lutte contre le parti dévot, qui est de plus en plus assimilé au parti janséniste.

Le « parti janséniste » a tendance à attirer à lui d'anciens Frondeurs après l'échec de leur révolte. Même si les jansénistes n'ont pas été impliqués dans la Fronde, ils sont rapidement assimilés à l'opposition par le soutien que leur apportent des princes tels que la duchesse de Longueville, qui se fait construire une maison à Port-Royal-des-Champs, ou son frère le prince de Conti. La famille Arnauld, grande famille parlementaire, est également soupçonnée d'être liée à la Fronde parlementaire.

D'autre part, le choix de certains Solitaires de quitter toute vie mondaine et de se retirer totalement de la Cour inquiète Mazarin, qui y voit un possible foyer de contestation politique[c 7].

Mazarin ne parvient cependant pas à lutter efficacement contre le jansénisme. C'est Louis XIV, hanté par le souvenir de la Fronde, qui se révèle le plus dur opposant des jansénistes. Dès 1660 et son arrivée effective au pouvoir, le jeune roi s'occupe de lutter contre le jansénisme. En mars 1660, les Petites écoles de Port-Royal sont dispersées. En décembre de la même année, il réunit avec Mazarin les présidents de l'Assemblée du clergé et leur demande de procéder à la signature générale du Formulaire d'Alexandre VII[g 11]. La signature de ce Formulaire, qui reprend les Cinq propositions condamnées par Innocent X est, selon Jean-Pierre Chantin, « un véritable test d'orthodoxie imposé à l'ensemble du clergé[c 8] ». Les jansénistes et les religieuses de Port-Royal-des-Champs se divisent quant à l'attitude à adopter. Antoine Arnauld applique la problématique du droit et du fait : il accepte de condamner les propositions, mais garde des réserves sur leur présence effective dans l'Augustinus. Mais les autorités ecclésiastiques refusent cette distinction et de nombreux prêtres et religieuses refusent alors de signer le Formulaire.

Nicolas Choart de Buzenval, évêque de Beauvais, estampe anonyme du XVIIe s.
Nicolas Choart de Buzenval, évêque de Beauvais, estampe anonyme du XVIIe s.

Dès la mort de Mazarin, le 9 mars 1661, Louis XIV ordonne la dispersion des novices et des pensionnaires des monastères de Port-Royal-des-Champs et de Port-Royal de Paris. L'archevêque de Paris, monseigneur Hardouin de Péréfixe de Beaumont, se rend plusieurs fois au monastère de Port-Royal pour exhorter les religieuses à signer, mais en vain. Il les prive donc de sacrements le 21 août 1664. C'est la première condamnation grave du jansénisme. Quelques jours plus tard, les meneuses sont dispersées hors du monastère, puis toutes les religieuses non signataires sont regroupées et gardées à Port-Royal-des-Champs, tandis que les religieuses signataires sont réunies au monastère parisien[19].

Les choses se compliquent quand une partie de l'épiscopat montre la volonté de faire une distinction claire entre le droit et le fait dans l'affaire du Formulaire. C'est le cas notamment de quatre évêques, qui sont condamnés par Rome et par Louis XIV : François de Caulet, évêque de Pamiers, Nicolas Pavillon, évêque d'Alet, Nicolas Choart de Buzenval évêque de Beauvais et Henri Arnauld, évêque d'Angers.

Mais Louis XIV, qui a besoin d'apaiser son royaume pour pouvoir mener des guerres extérieures et le nouveau pape Clément IX , qui cherche l'apaisement, parviennent à l'été 1668 à un accord avec les jansénistes. Les évêques s'engagent à faire signer le Formulaire, avec des procès-verbaux distinguant le droit et le fait. C'est le début de la Paix de l'Église, qui dure jusqu'en 1679[g 12].

[] La Paix de l'Église

Page de garde du Nouveau Testament publié par Louis-Isaac Lemaistre de Sacy en 1667.
Page de garde du Nouveau Testament publié par Louis-Isaac Lemaistre de Sacy en 1667.

Pendant la période de la Paix de l'Église, les jansénistes essaient d'éviter toute polémique inutile, d'autant plus que l'absolutisme grandissant de Louis XIV rend suspecte l'attirance d'anciens frondeurs pour Port-Royal et le jansénisme. C'est ainsi que les Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets[20], publiées en 1670 (donc après la mort de Pascal) ou les Essais de morale et d'instruction théologiques[21] de Pierre Nicole sont dépourvus de toute polémique théologique ou politique.

Les jansénistes se distinguent à cette époque par la qualité de leur travail intellectuel et par leur volonté de mettre à la portée des fidèles les choses de la religion. Louis-Isaac Lemaistre de Sacy publie ainsi un Nouveau Testament en 1667. Publié clandestinement à Mons (Pays-Bas espagnols), il est condamné par le pape en 1668 parce qu'il traduit en français et avec des inflexions jansénisantes le texte sacré[c 9]. Il entreprend ensuite une nouvelle traduction de la Vulgate, à partir de 1672. Elle n'est terminée qu'en 1695. Ces trente volumes sont considérés comme une référence incontournable dans le monde biblique. La Bible de Sacy, au même titre que les Pensées de Pascal, sont réputées être un exemple de la langue française classique du XVIIe siècle[g 13].

Malgré cette activité intellectuelle intense, Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, dit avec justesse que ce n'est qu'une phase de répit avant de nouveaux problèmes :

« Les dix années qui suivirent la paix de l'Église sont pour Port-Royal dix années de gloire, de déclin au fond, mais d'un déclin voilé, embelli ; ce sont d'admirables heures de doux automne, de riche et tiède couchant. La solitude refleurit en un instant et se peuple, plus émaillée que jamais. L'ancien esprit au-dedans se continue et se mêle de nouveau sans trop de lutte[22]. »

En effet, les querelles reprennent dès la mort de la duchesse de Longueville, en 1679.

[] Après la Paix de l'Église, de nouvelles persécutions

Pasquier Quesnel (1634-1719), théologien catholique. Gravure anonyme du XVIIe siècle.
Pasquier Quesnel (1634-1719), théologien catholique. Gravure anonyme du XVIIe siècle.

La mort de la duchesse de Longueville, protectrice de Port-Royal-des-Champs et des jansénistes, en 1679, ainsi que la signature des traités de Nimègue et de Saint-Germain la même année, laissent à Louis XIV les mains libres pour reprendre sa lutte contre le jansénisme.

En accord avec le roi, le nouvel archevêque de Paris, François de Harlay de Champvallon fait expulser du monastère de Port-Royal-des-Champs les novices et les confesseurs (soixante-dix personnes) et interdit tout recrutement. Suite à cette mesure, les principaux ecclésiastiques jansénistes s'exilent : Pierre Nicole s'installe dans les Flandres jusqu'en 1683, Antoine Arnauld se réfugie à Bruxelles en 1680. Il est rejoint en 1685 par Jacques Joseph Duguet, puis en 1689 par Pasquier Quesnel, deux oratoriens augustinistes[c 10].

En 1696, l'ouvrage de Martin de Barcos (neveu de Saint-Cyran), Expression de la foi catholique touchant la grâce et la prédestination, est publié par le bénédictin Gabriel Gerberon, alors en exil en Hollande. Cet ouvrage un peu maladroit est aussitôt condamné par l'archevêque de Paris Louis-Antoine de Noailles, pourtant très respectueux des écrits de saint Augustin. Il avait notamment approuvé en 1694 un livre de Pasquier Quesnel écrit en 1671, le Nouveau Testament en français avec des réflexions morales sur chaque verset. Cet ouvrage, constamment réédité à cause de son succès, est d'un augustinisme classique. Il reste mesuré sur la question de la grâce, mais est en revanche farouchement gallican et richériste. Il reste également dubitatif face à la rédemption universelle, et n'affirme pas que tous les hommes seront sauvés. En outre, Pasquier Quesnel est vu de facto comme le successeur d'Antoine Arnauld mort en 1694, donc comme le chef du « parti janséniste »[g 14].

Gravure anti-janséniste fustigeant Pasquier Quesnel, anonyme, XVIIIe siècle.
Gravure anti-janséniste fustigeant Pasquier Quesnel, anonyme, XVIIIe siècle.

Les jansénistes réagissent violemment à la condamnation du livre de Barcos, et attaquent l'archevêque de Paris. Au même moment, un curé de Clermont-Ferrand pose en 1701 la question aux docteurs de Sorbonne, de savoir si on peut accorder l'absolution à un fidèle qui souhaite garder un « silence respectueux » au sujet de Jansenius. Les quatre docteurs qui répondent par l'affirmative sont condamnés par le pape Clément XI en 1703. En 1705, le pape en accord avec Louis XIV condamne formellement le principe même du silence respectueux.

Toutes ces condamnations permettent à Louis XIV d'avoir des arguments pour réduire définitivement un mouvement qu'il qualifie de « secte républicaine », c'est-à-dire opposée au régime de la monarchie absolue. Profitant de la guerre de succession d'Espagne, il fait arrêter Quesnel aux Pays-Bas en 1703 (mais celui-ci s'évade et fuit à Amsterdam), et tous ses papiers sont saisis. Cela conduit à l'arrestation de tout le réseau de correspondants tissé par Quesnel depuis une quinzaine d'années dans toute la France. Les foyers de diffusion des écrits jansénistes clandestins sont découverts, les jansénistes fuient à l'étranger, le plus souvent aux Pays-Bas et aux Provinces-Unies, en passant par les relais monastiques comme l'abbaye de Hautefontaine, à la frontière de la Champagne et de la Lorraine indépendante[c 11].

Louis XIV demande au pape une condamnation finale, celle des Réflexions morales de Pasquier Quesnel. Clément XI envoie un bref en 1708, mais celui-ci n'est pas reçu par le Parlement. Le père jésuite Michel Le Tellier, confesseur du roi, essaie de convaincre les évêques de demander au roi une condamnation solennelle de l'ouvrage, mais sans succès. Le roi demande donc au pape une bulle contre le livre. Clément XI fait donc publier en 1713 la bulle Unigenitus Dei Filius, qui condamne cent une propositions extraites du livre de Quesnel. Ces propositions ainsi que l'ouvrage sont vus comme une somme de la doctrine janséniste[g 15].

[] La bulle Unigenitus et les appelants

La condamnation des cent une propositions tirées des Réflexions morales du père Quesnel par la bulle Unigenitus marque à la fois un point d'arrêt dans l'histoire du jansénisme et un nouveau départ.

La bulle voit dans ces propositions un résumé de la doctrine janséniste, mais à côté des questions touchant au problème de la grâce, sont condamnées également des positions beaucoup plus traditionnelles sur le gallicanisme ou le richérisme. Ces condamnations vont donc fédérer autour des jansénistes d'autres ecclésiastiques qui se sentent menacés.

L'atmosphère de « fin de règne » dans la France des années 1710, avec un Louis XIV vieillissant, stimule l'opposition à la bulle. Pour être mise en application cette dernière doit en effet être reçue par le Parlement. Celui-ci refuse de recevoir la bulle tant que les évêques de France n'ont pas pris position, estimant que les évêques n'ont pas d'ordre concernant la religion à recevoir du pouvoir politique [g 16]. Les évêques et avec eux de très nombreux ecclésiastiques, s'interrogent publiquement sur la nécessité d'appeler à un concile général sur cette question. C'est pourquoi on les nomme les « appelants ».

Entre 1713 et 1731, ce sont plus de mille opuscules qui sont publiés à ce sujet. D'autre part, la géographie de ces appelants permet de bien connaître la répartition des jansénistes et autres gallicans dans la France du début du XVIIIe siècle[c2 1].

Pourtant, le Régent Philippe d'Orléans, qui dirige le royaume pendant la minorité de Louis XV, n'est pas un ami des Jésuites. Il s'empresse de faire renvoyer le père Tellier, confesseur de Louis XIV et appelle l'abbé Claude Fleury, gallican parfois soupçonné de jansénisme, comme confesseur et précepteur du jeune Louis XV[g 17]. À la demande des évêques refusant la Bulle, il écrit au pape Clément XI afin de demander des éclaircissements et des rectifications au sujet de la Bulle. Le pape refuse, se réclamant de son infaillibilité[23]. Se sentant solidaire des actions de Louis XIV, le Régent se considère alors comme tenu de faire suite à la promesse de son prédécesseur, et souhaite arriver à un compromis ne froissant ni le pape ni le clergé gallican[g2 2].

Louis Antoine de Noailles, école française du XVIIIe siècle, d'après Hyacinthe Rigaud. Toile exposée au Château de Versailles.
Louis Antoine de Noailles, école française du XVIIIe siècle, d'après Hyacinthe Rigaud. Toile exposée au Château de Versailles.

Les discussions n'aboutissent pas vraiment, et en 1717 l'opposition à la Bulle se fait plus directe : en mars 1717, quatre évêques déposent à la Sorbonne un acte notarié réclamant un « concile général » comme appel de la constitution Unigenitus. Ils s'appuient pour cela sur la déclaration des quatre articles de 1682, votée par l'assemblée du clergé et approuvée par Louis XIV. Cette déclaration fondamentale du gallicanisme place en effet le concile général au-dessus du pape. Ces quatre évêques sont Jean Soanen, évêque de Senez, Charles-Joachim Colbert, évêque de Montpellier, Pierre de La Broue évêque de Mirepoix et Pierre de Langle, évêque de Boulogne. L'Inquisition condamne cet appel en 1718 et le pape excommunie les évêques et tous les appelants par les lettres Pastoralis officii, ce qui ne les empêche pas de renouveler cet appel en 1719 (accompagnés par l'archevêque de Paris Louis Antoine de Noailles) et en 1720[c 12].

Le Régent décide alors de clore cet épisode par la fermeté. En 1722 il remet en vigueur l'obligation de signer le Formulaire pour obtenir des bénéfices ou des grades universitaires. De nombreux appelants sont touchés par des lettres de cachet en 1724 - 1725 et en 1727 Jean Soanen, qui fait figure de chef du mouvement depuis la mort de Pasquier Quesnel, est condamné par un concile provincial à Embrun. Il est exilé par lettre de cachet à La Chaise-Dieu, où il meurt en 1740[g 18].

La condamnation de Soanen, que les jansénistes qualifient dans leurs écrits de « brigandage d'Embrun », réveille les appelants, mais le successeur de Noailles à Paris souhaite faire taire les résistances. Monseigneur de Vintimille fait interdire près de trois cent prêtres jansénistes dans son diocèse, et ferme les principaux centres du parti : le séminaire de Saint-Magloire, le collège Sainte-Barbe et la maison de Sainte-Agathe, tous trois à Paris[c 13].

En 1730, la bulle devient une loi d'État. Les ecclésiastiques n'ayant pas signé le Formulaire ne peuvent dorénavant plus conserver leurs bénéfices ecclésiastiques, qui sont reconnus vacants.

L'étude des appelants montre qu'ils furent, entre 1717 et 1728, plus de sept mille clercs et une trentaine de prélats[24]. Tous ne sont pas jansénistes, mais la frange gallicane et richériste du clergé a été bousculée par l'intransigeance de Clément XI. À son apogée, le mouvement de l'appel touche quarante-cinq diocèses (en 1718). Mais ce sont essentiellement les diocès