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Histoire de l'URSS sous Staline

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Affiche de propagande stalinienne. Staline le bien-aimé est le bonheur du peuple.
Affiche de propagande stalinienne. Staline le bien-aimé est le bonheur du peuple.

L?URSS sous Staline (1927?1953) fut un État souvent qualifié de « totalitaire », modelé par un dirigeant qui disposa du pouvoir absolu et se fit entourer d'un intense culte de la personnalité. L?avènement définitif de Joseph Staline, le secrétaire général (ou Gensek) du Parti communiste pansoviétique des bolcheviks, entre 1927 et 1929, marque le lancement d?une transformation brutale et radicale de la société soviétique. En quelques années, le visage de l?URSS est profondément changé par la collectivisation agricole intégrale et par l?industrialisation « à toute vapeur » agencée par les très ambitieux plans quinquennaux.

La modernisation économique du pays fut cependant payée par d'énormes exigences de travail imposées ou consenties. Des enthousiasmes authentiques coexistèrent avec les pressions, les contraintes ou les résistances au moins passives. Si certaines catégories sociales bénéficièrent des progrès obtenus, telles que la nomenklatura ou les stakhanovistes, la majorité de la population vit le rève de construction de la société « juste et sans classes sociales » dans un climat de privations et d'inégalités qui s'aggravent. Dans certaines régions, les famines déciment plusieurs millions de paysans.

La mutation de la société fut accompagnée d'une politique de répressions massives, inaugurée par une chasse aux paysans récalcitrants qualifiés de koulaks ou aux opposants politiques, et graduellement étendue à la totalité du corps social. Minorités nationales, cadres du parti ou simples particuliers étaient tous potentiellement exposés, chaque citoyen pouvant brusquement se retrouver rangé au rang des prétendus « ennemis du peuple », « saboteurs » et autres « espions de l'impérialisme » ou encore « cosmopolites sans racine ». Payée de millions de victimes, mais soigneusement dissimulée par le régime, dans un contexte d'endoctrinement total, cette politique ouvre une longue période de terreur et de délation, marquée notamment par les Grandes Purges et par l?expansion considérable des camps de travail forcé du Goulag.

Après la rupture le 22 juin 1941 du Pacte germano-soviétique signé deux ans plus tôt entre Staline et Hitler, l'URSS surprise et agressée subit des pertes humaines, matérielles et territoriales terrifiantes, avant que l'Armée Rouge ne stoppe l'avancée allemande puis ne repousse l'envahisseur jusqu'à Berlin. La dureté et l'acharnement des combats, ainsi que la guerre d'extermination menée par les nazis contre les populations civiles, font du conflit germano-soviétique le plus coûteux de l'histoire humaine. L'URSS victorieuse a perdu près de 26 millions de citoyens, et compte autant de sans-abris, sur un territoire radicalement ravagé.

Les acquis du développement industriel, le contrôle étroit de la société par l'appareil politique et policier, et les sacrifices consentis par les citoyens soviétiques, ajoutés à l'aide alliée, ont ainsi permis à l?URSS de devenir le principal vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, tout comme la deuxième superpuissance mondiale dans le monde d'après-guerre. Bien après la mort de Staline en 1953, et jusqu'à la désintégration de l'URSS en 1991, la société soviétique devra composer difficilement avec le lourd héritage de l?époque stalinienne.

Sommaire

[] Histoire générale de la période stalinienne

[] La succession de Lénine

Drapeau de l?URSS de 1923 à 1980
Drapeau de l?URSS de 1923 à 1980

À la mort de Lénine, en 1924, les bolcheviks exercent un pouvoir sans partage sur un pays ravagé par la guerre civile (1918-1920) et la famine (1921-1922). En effet, l?Union des républiques socialistes soviétiques, proclamée en 1922, est dirigée par un parti unique, le Parti bolchevique, dont Staline est le secrétaire général du Comité central depuis le 3 avril 1922.

Des tensions à l?intérieur du parti apparaissent dès avant la mort de Lénine, gravement malade et en retrait depuis 1922. Staline va s?employer à écarter du pouvoir Léon Trotsky, son principal rival, accusé de « révisionnisme anti-bolchevik ». Il bénéficie pour cela de l?instauration du « centralisme démocratique » qui a supprimé le droit de tendance en mars 1921.

Lors de la mort de Lénine, le 21 janvier 1924, le comité central du Parti communiste (bolchevik) décide de garder secret son « testament » (mars 1923) recommandant d?écarter Staline mais ne désignant pas de successeur. Les débats entre les différentes factions du parti vont aboutir au renforcement de ce dernier.

Parmi les divergences entre l?opposition et le « centre » (la faction de Staline) se trouve la question du développement industriel de l'Union soviétique. Trotsky et la « gauche » sont favorables à son industrialisation rapide car ils la jugent menacée de « restauration capitaliste », du fait de son isolement sur la scène internationale et du développement en son sein de « forces bourgeoises » (la paysannerie aisée et les entrepreneurs et commerçants privés dits nepmen)[1]. Boukharine et la « droite » s?y opposent, s'inquiétant des conséquences qu'aurait sur les paysans, qui forment toujours l?écrasante majorité de la population, une industrialisation trop rapide du pays. Ils préfèrent la poursuite de la Nouvelle politique économique (NEP) et un développement lent et progressif, d?autant plus que le recul de la vague révolutionnaire en Europe les condamne à réaliser, selon eux, le « socialisme dans un seul pays », loin des ambitions de révolution mondiale prônées par Trotsky et ses proches.

L?opposition de gauche menée par Trotsky dénonce par ailleurs, depuis plusieurs années, la bureaucratisation croissante du régime dont Staline serait le représentant direct, et la responsabilité de celui-ci et de ses alliés dans l?échec des révolutions allemande (octobre 1923) et chinoise (1927), ainsi que dans l?échec de la grève générale en Angleterre (1925-1926). En effet, sur le demi million d'adhérents que compte le parti bolchevique en 1923, moins de 10 000 ont participé aux débats antérieurs à octobre 1917[2]. Sa base sociale s'est considérablement modifiée depuis la révolution et il ne compte plus que 9,5% d'ouvriers, ce qui amène l'opposition de gauche à développer le slogan : « Quarante mille membres du parti manient le marteau, quatre cent mille le cartable »[3]. Le « clan » de Staline est rapidement amené à utiliser cette nouvelle caste d'apparatchiks pour isoler la « vieille garde » bolchévique laminée par la guerre civile.

Une lutte brutale s'engage alors au sein du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), ponctuée de violences et de man?uvres d'intimidations. Staline appuie d?abord la droite et réprime sévèrement la gauche. Trotsky est progressivement écarté du pouvoir : il est chassé du gouvernement dès 1925, exclu du Parti au XVe Congrès (1927), relégué en Asie centrale puis exilé d?URSS en janvier 1929. Ses partisans sont emprisonnés et déportés par milliers dans toute l?URSS, certains se rallient et font leur « autocritique ».

Staline et Boukharine
Staline et Boukharine

Paradoxalement, à partir de 1929, Staline va reprendre et même radicaliser la politique d?industrialisation jadis prônée par Trotsky (même si le contexte économique était différent). Il se retourne contre la droite et élimine des responsabilités Nikolaï Boukharine et Alexeï Rykov (1928-1929).

En 1929, il est devenu le dirigeant suprême du pays, et la célébration de ses 50 ans le 21 décembre marque le début d?un culte autour de sa personne. Il installe sa dictature au nom de la construction du « socialisme dans un seul pays ». Il revient alors sur la NEP et cesse de ménager les paysans. Fin 1929, il lance les mots d?ordre de « la liquidation des koulaks en tant que classe » et de « l?industrialisation à toute vapeur » : le « Grand Tournant » a commencé.

[] Le Grand Tournant (1929-1934) et ses conséquences

Le but de Staline n?est pas seulement de construire une société sans classes, objectif du communisme. Il s?agit aussi de ravitailler au plus vite les villes, foyers du pouvoir bolchevik, alors que la « crise des collectes » (1927-1929) a obligé à restaurer le rationnement urbain et démontré la fragilité du pouvoir. Au-delà, il s?agit d?industrialiser le plus rapidement possible l?URSS en prélevant les ressources nécessaires sur les campagnes, pour moderniser le pays et le rendre capable d?affronter les pays capitalistes en cas de guerre.

[] La « collectivisation » des terres

Aussi Staline décrète-t-il en 1929 la « collectivisation » des campagnes (dans les faits, une nationalisation) et la « liquidation des koulaks en tant que classe ». La propriété privée est abolie, les terres et les moyens de production des paysans sont regroupés dans les kolkhozes ou dans des sovkhozes.

La résistance est considérable : plutôt que d?abandonner leurs biens à l?État, les koulaks ou prétendus tels incendient les récoltes et abattent leurs troupeaux (1930-1932). Certaines régions sont en proie à de vrais soulèvements armés où l?autorité du Parti-État est sérieusement ébranlée pendant quelque temps, certains militants et responsables locaux prenant même parfois parti pour leurs concitoyens.

Les résistances sont brisées par la violence. Rien qu?en 1929, 1 300 révoltes paysannes sont écrasées. En mars 1930, Staline consent un recul : son article Le Vertige du succès, paru dans la Pravda, autorise les sorties de kolkhozes. Ceux-ci se vident aussitôt. Mais à peine la récolte de l?année assurée, des bataillons de volontaires recrutés dans les villes repartent violemment à l?assaut des campagnes. L?imprécision dangereuse de la notion de koulak autorise tous les arbitraires : finit par être considéré comme koulak tout adversaire réel ou supposé de la collectivisation.

En peu d?années, 400.000 familles de koulaks et prétendus tels sont déportés à la hâte en Sibérie dans des conditions épouvantables, et abandonnées sur place à leur sort. La totale improvisation de l?opération se conclut par une forte mortalité parmi les « dékoulakisés » déportés. On assiste même à quelques scènes de cannibalisme[4]. D?autres s?enfuient de leurs lieux d?exil et se retrouvent à errer à travers le pays dans des conditions misérables ; la plupart seront systématiquement arrêtés et liquidés au cours des Grandes Purges[5].

En 1932, Staline refuse d?écouter les nombreux avertissements, dont ceux de l?écrivain Mikhaïl Cholokhov, qui prédisent que la poursuite des collectes forcées de semences et de céréales mènera à la famine[6]. De fait, la terrible famine de 1932-1933 ravage les plus riches terres à blé du pays, en particulier l'Ukraine (Holodomor). L?existence de la tragédie est niée à l?étranger, les exportations de blé continuent comme si de rien n?était. De nombreux affamés qui refluent vers les villes sont refoulés par le Guépéou et renvoyés à la campagne. On dénombrera au moins 4 à 5 millions de morts.

Victime de la famine ukrainienne de 1932-1933 (Holodomor)
Victime de la famine ukrainienne de 1932-1933 (Holodomor)

Des bandes d?orphelins errants (les bespryzorniki) vont sillonner pendant des années les routes de l?URSS. En quelques années, également, 25 millions de paysans fuient les campagnes où sévissent la violence et la faim, et se réfugient dans des villes condamnées de ce fait à une explosion anarchique.

Constituant la dernière guerre paysanne[7] et la dernière grave famine qu?ait connue l?Europe, la collectivisation intégrale est achevée en 1934, mais les dégâts sont énormes et les paysans enrôlés dans les sovkhozes et les kolkhozes continuent à opposer une résistance passive, sous la forme d'une sous-productivité systématique. En 1935, pour parer à cette résistance, Staline accorde à chaque paysan un lopin de terre (prioussadebnyï outchastok) qu?il peut utiliser librement et dont il peut vendre les produits sur un marché kolkhozien libre. En 1939, ces lopins qui ne représentent que 3 % des terres produisent 25 % des récoltes, plus de la moitié des fruits et des légumes, et 72 % du lait et de la viande[8].

Les résultats d?ensemble restent donc décevants. En éliminant les koulaks, l?agriculture s?est privée de ses éléments les plus dynamiques. La production s?effondre. L?ancienne Russie, premier exportateur de céréales au monde sous les tsars, devient définitivement un pays importateur. Le rationnement urbain rétabli en 1927 ne peut être levé qu?en 1935, et on assiste à nouveau à des scènes de famine dans certaines régions en 1936-1937[9].

Grâce à l?exode rural de masse provoqué par la nationalisation des terres, l?industrie du pays bénéficie d?une main-d??uvre abondante. L?achat à vil prix des récoltes par l?État lui permet aussi de financer l?industrialisation.

[] Planification et industrialisation

Décidé à faire de l?Union soviétique une grande puissance industrielle et militaire capable de protéger et de développer l'héritage de la révolution, Staline décrète la nationalisation de toutes les entreprises et supprime la catégorie sociale des nepmen. Même l?artisanat individuel est interdit, au moins jusqu?en 1936.

Staline charge le Gosplan de la planification de l?économie. Le 1er octobre 1928 est lancé le premier plan quinquennal. Il privilégie l?industrie lourde et les communications au détriment de l?agriculture et des industries de consommation, et fixe des objectifs de production particulièrement ambitieux. L'« industrialisation à toute vapeur » voulue par Staline est lancée.

Celle-ci fait de l?URSS une dictature productiviste vivant dans l?obsession d?accomplir et de dépasser des normes de production toujours rehaussées. Dès 1931, l?objectif officiel est même d?accomplir le plan quinquennal en quatre ans seulement. Le chômage disparaît officiellement, les Bourses du Travail et les allocations aux sans-emploi sont supprimées dès 1930. La journée de travail est allongée. Le système de la « non-interruption » (nepreryvka), à partir de 1929, supprime la journée hebdomadaire de repos commune : pour que l?URSS soit en activité continue, chacun a ses 5 puis 6 jours de travail et son dernier jour de repos propre.

Pendant toute cette période, de nombreux techniciens et scientifiques étrangers, notamment allemands et américains, sont accueillis en Union soviétique et contribuent à former et à conseiller leurs homologues soviétiques.

Les réalisations sont spectaculaires. En 1940, l?URSS se place au troisième rang industriel mondial. Le pays change d?aspect et se couvre de grands travaux, en partie réalisés par la main-d??uvre servile du Goulag : canaux, barrages, énormes usines, gratte-ciels, métro de Moscou, villes nouvelles?

Mais cette industrialisation à marche forcée a son prix. Beaucoup plus coûteux que prévu, le Plan doit être financé par l?inflation (la masse monétaire quadruple en quelques années), par les prêts forcés des travailleurs et des particuliers, ou encore par la remise obligatoire à l?État de leurs objets en or. L?État développe aussi l?extraction des ressources naturelles, qu?il jette sur le marché international en recourant au besoin au dumping (pétrole de Sibérie, or de la Kolyma extrait par les zeks).

Le gaspillage de ressources et d?énergies est considérable, et beaucoup de travaux sont bâclés ou inachevés. Certains se révèlent inutiles, comme le canal de la mer Blanche (1930-1933), coûteux en vies de bagnards, et qui n?a presque jamais vu circuler de navire. L?efficacité est souvent sacrifiée au grandiose, à la précipitation et à la propagande. Les décisions politiques priment sur la compétence : les spécialistes, ingénieurs et techniciens, qui sont rarement membres du Parti, sont en effet tenus en suspicion par Staline et ses fidèles, pour qui compte avant tout l?obéissance inconditionnelle aux prescriptions politiques d?en haut[10].

Socialement parlant, l?industrialisation s?est faite au détriment des industries de biens de consommation et de l?agriculture. Ceci a engendré de grandes souffrances pour les populations, mais a aussi permis d'entamer le développement d'une industrie lourde qui permettra de sauver le pays lors de la Seconde guerre mondiale. La pression exercée sur la classe ouvrière est telle que le niveau de vie populaire baisse de 40% au cours du Ier Plan. Les salaires ouvriers ne retrouvent leur niveau de 1928 qu?en 1940. À partir de 1935, le mouvement stakhanoviste patronné par le pouvoir permet l?apparition d?une nouvelle « aristocratie ouvrière », la réintroduction du salaire aux pièces jadis honni, et une nouvelle hausse des normes de production aux dépens des conditions de travail et des salaires. Dès 1931, un livret de travail empêche tout changement d?emploi non autorisé. En 1938-1940, une série de décrets draconiens punissent d?envoi au Goulag tout retard répété de plus de 20 minutes[11].

[] De l?apaisement relatif à la Grande Terreur (1934-1940)

[] Du Congrès des Vainqueurs au meurtre de Kirov (1934-1935)

Le XVIIe Congrès du Parti, dit « Congrès des Vainqueurs », semble marquer une volonté d?apaisement. Les pires moments de la dékoulakisation et les difficultés du Ier Plan sont passées. D?anciens opposants sont réintégrés, des mesures d?amnistie partielles sont adoptées à l?égard des prisonniers du Goulag ou des ex-koulaks. Les signes d?ouverture envers les non-membres du Parti se multiplient. La levée du rationnement en ville (1935), l?essor des loisirs et le regain de la consommation marquent un desserrement de la pression politique et sociale. Un tournant conservateur se dessine avec la réhabilitation de la famille et de la patrie « socialistes », le retour à l?académisme, au nationalisme grand-russe, au militarisme.

Soucieux également de se rapprocher des démocraties parlementaires contre le Troisième Reich hitlérien, Staline se fend de déclarations humanistes : « L?homme est le capital le plus précieux » (mai 1935). Une nouvelle constitution est mise en chantier : dite « constitution stalinienne », elle est formellement la plus démocratique du monde, mais restera évidemment inappliquée, d?autant que son entrée en vigueur en décembre 1936 coïncidera avec le début des Grandes Purges.

Kirov au XVIIe Congrès, février 1934. Son assassinat sera le prétexte déclencheur des Grandes Purges.
Kirov au XVIIe Congrès, février 1934. Son assassinat sera le prétexte déclencheur des Grandes Purges.

En effet, au cours du XVIIe Congrès, Staline mesure aussi la part des réticences envers sa personne : il n?est reconduit au Comité Central qu?en dernier de la liste, 200 à 300 délégués sur près de 1200 ayant rayé son nom. Par ailleurs, il sait qu?une bonne part de la société soviétique reste hostile ou mal contrôlée, et que les transformations brutales qu?il lui a imposées ont engendré bien des mécontents et des déclassés socialement suspects.

Le 1er décembre 1934, son familier Kirov est abattu à Leningrad par un jeune révolté, Leonid Nikolaïev. S?il n?a pas organisé lui-même l?attentat comme on l?a longtemps cru[12], Staline exploite l?événement pour relancer une campagne de terreur.

Le soir même, le Politburo promulgue un décret qui supprime toutes les garanties élémentaires de défense et rend sans appel les sentences de mort expéditives des juridictions spéciales du NKVD. Dès les jours suivants, des milliers d?habitants de Leningrad sont raflés et déportés. Le 7 avril 1935, Staline étend même la peine de mort aux enfants âgés de plus de 12 ans.

[] Les Grandes Purges : les mécanismes de la terreur de masse (1936-1940)

La pire répression jamais connue par un pays en temps de paix, les Grandes Purges aboutissent entre 1936 et 1939 à l?exécution de 680.000 personnes et à la déportation de centaines de milliers d?autres. En août 1937, Staline autorise personnellement le recours à la torture dans les prisons, et ne l?interdit à nouveau que fin 1938.

Le pays traverse donc une intense période de terreur, de délation et de suspicion généralisée, qui met bien des nerfs à rude épreuve (la pression subie en conduit plus d?un au suicide), et qui brise les solidarités amicales, familiales et professionnelles. Après le premier procès de Moscou en août 1936, c?est l?année 1937 qui marque le vrai lancement de la Grande Terreur, dont elle deviendra synonyme.

À court terme, Staline veut fournir à la population des boucs émissaires aux difficultés du quotidien, en rejetant tout le mal sur une pléthore de « saboteurs ». Au-delà, il renforce son pouvoir absolu en liquidant la vieille garde bolchevique, qui sait son faible rôle dans la révolution, et en brisant les réseaux clientélistes et les fiefs personnels que se sont taillés les ministres, les membres du Politburo, ou bien, à tous les échelons, les responsables locaux du Parti et les directeurs de Goulag. Les cadres compétents et les techniciens, qui osent souvent contredire ses objectifs politiques irréalistes, sont aussi particulièrement visés[13].

Enfin, Staline entend éliminer radicalement tous les éléments socialement suspects, et tous les mécontents suscités par sa politique. Alors que les tensions diplomatiques s?accumulent en Europe depuis l?avènement de Adolf Hitler, et que le déclenchement de la guerre d'Espagne en juillet 1936 fait craindre un conflit général, il s?agit d?éliminer tout ce qui pourrait constituer une « cinquième colonne » de l?ennemi en cas d'invasion.

Pour lancer et développer cette terreur de masse, Staline bénéficie du soutien indispensable de ses fidèles, mais aussi du zèle indéniable de nombreux responsables locaux, de bien des policiers et bureaucrates enthousiastes, ou de bien des simples citoyens délateurs.

Molotov et Staline avec Iejov, chef du NKVD, 1937
Molotov et Staline avec Iejov, chef du NKVD, 1937

Les trois procès de Moscou, en 1936-1938, permettent d?éliminer une cinquantaine d?anciens compagnons de Lénine. C?est la face la plus spectaculaire de la liquidation de la vieille garde du parti bolchevik. Staline se débarrasse définitivement de rivaux vaincus depuis longtemps. Il élimine aussi la moitié du Politburo, décime les délégués du XVIIe Congrès, et fait exclure les trois quarts des membres du Parti ayant adhéré entre 1920 et 1935. Toutefois, les purges du Parti ne constituent qu?une très faible part de la répression : selon les calculs de Nicolas Werth, celle-ci touchera à 94 % des non-communistes.

La Terreur n?épargne en effet aucun organisme : des coupes sombres frappent ministères, Gosplan, Komintern, Armée rouge et même à terme? les gardes et les chefs du Goulag, ainsi que les policiers du NKVD. Les purgés sont remplacés par une nouvelle génération de cadres qui voue à Staline un culte sans réserves : les jeunes promus de la « génération de 1937 » (Khrouchtchev, Beria, Malenkov, Jdanov, Brejnev, etc.) n?ont connu que lui et lui doivent tout.

Ne se limitant nullement aux dirigeants, la terreur s?abat sur toute la société. Le 2 juillet 1937, des quotas fixant le nombre de suspects à fusiller (catégorie 1) ou à déporter (catégorie 2) sont envoyés par le centre à toutes les régions. Les responsables locaux, eux-mêmes menacés, rivalisent de zèle pour dépasser ces chiffres et pour demander au Kremlin la « permission » de frapper encore plus de gens : d?où une surenchère sanglante, et une inflation rapide des condamnations. Des 260 000 initialement prévues, on passe vite ainsi à plus de 400 000 arrestations. Staline signe en personne 383 listes de condamnés à mort représentant 44 000 exécutions. Ses fidèles comme Kaganovitch, Jdanov, Mikoyan ou Khrouchtchev sont aussi dépêchés dans les diverses Républiques pour radicaliser la purge dans le Parti et la population[14].

Parallèlement, une série d?opérations du NKVD frappe par centaines de milliers certains éléments particulièrement suspectés :

  • le décret n° 00447, signé le 30 juillet 1937 par Iejov, frappe par centaines de milliers de dékoulakisés appauvris par la collectivisation, les innombrables vagabonds et marginaux engendrés par cette dernière, les anciens membres des classes dirigeantes et leurs enfants, les « gens du passé » déclassés par la révolution ou par le Grand Tournant[15].
  • tous les individus entretenant ou ayant entretenu des relations avec l?étranger sont sur la sellette. Le corps diplomatique est décimé, de nombreux ambassadeurs rappelés et liquidés, tout comme bon nombre d?agents du Komintern, et certains anciens combattants d?Espagne. La terreur s?étend jusqu?aux espérantophones, aux philatélistes et aux astronomes[16].
  • Les minorités nationales frontalières, déjà traitées en suspect par les derniers tsars, puis par les bolchéviques, sont particulièrement exposées. Le 11 août 1937, Iejov signe le décret n° 00485 qui entraîne l?arrestation de 350 000 personnes, dont 144 000 Polonais et de nombreux Baltes ou Finlandais : 247 157 seront exécutées, dont 110 000 Polonais. À la frontière chinoise, 170 000 Coréens sont déportés en Asie centrale, tandis que les ouvriers ayant jadis travaillé sur le chemin de fer soviétique de Kharbin en Mandchourie sont liquidés[17]. Mais c?est aussi la sédentarisation forcée des nomades d?Asie centrale, notamment au Kazakhstan, qui se solde par un désastre démographique et par la perte de nombreuses traditions culturelles[18].
  • Le principe totalitaire de la responsabilité collective fait retomber la « faute » d?un individu à son conjoint, à ses enfants, à sa famille entière, à tout son réseau d?amis, de subordonnés, de collègues et de relations. Par exemple, le 5 juillet 1937, le Politburo ordonne au NKVD d?interner toutes les épouses de « traîtres » en camp pour 5 à 8 ans, et de placer leurs enfants de moins de 15 ans « sous protection de l?État ». Ordre qui conduit à arrêter 18 000 épouses et 25 000 enfants, et à placer près d'un million d?enfants de moins de 3 ans dans des orphelinats[19].

En 1939, à l?arrêt des Grandes Purges - autrement appelée la Grande Terreur - Staline a éliminé les dernières sphères d?autonomie dans le parti et la société, et imposé définitivement son culte et son pouvoir absolu. Il a pris ce faisant le risque de désorganiser gravement son armée et son pays, alors même que la guerre approche.

[] La Grande Guerre Patriotique et ses suites (1941-1953)

La Seconde Guerre mondiale va permettre au système stalinien d?étendre son influence.

[] Prélude

Staline a d'abord laissé se produire l?avènement de Hitler en Allemagne (1933) en maintenant la ligne "classe contre classe", qui interdisaitt aux communistes allemands toute action antinazie commune avec les sociaux-démocrates, considérés aussi tard que jusqu'en juin 1934 par le Komintern comme la menace prioritaire. Pendant les premiers mois du régime nazi, l'URSS cherche même à maintenir avec lui la coopération militaire et commerciale développée sous la République de Weimar.

Lorsque le pouvoir hitlérien se consolide et se révèle bien plus durable qu'attendu, Staline s?inquiète pour la sécurité de l?URSS. Il s'emploie à désarmer l'hostilité du Führer par divers contacts secrets à Berlin ou en faisant modérer discrètement les attaques de la presse soviétique à son encontre[20]. Parallèlement, l'URSS tente aussi un rapprochement avec les démocraties parlementaires, en vue de faire renaître l'alliance de la Grande Guerre. Le Komintern encourage désormais la constitution de Fronts Populaires antifascistes, notamment en France et en Espagne. En 1934, l'URSS entre à la Société des Nations. En mai 1935, elle conclut un pacte avec la France. Fin 1936, elle est le seul Etat à intervenir activement en faveur de l?Espagne républicaine (qu?elle cherche aussi à satelliser).

Cette politique d'alliance échoue face aux réticences de la France et du Royaume-Uni, où le pacifisme et l'anticommunisme restent très puissants, ainsi qu'en raison des purges qui meurtrissent l'Armée Rouge et les font douter de la puissance de cette dernière. Les exigences de Staline (notamment le passage des troupes soviétiques à travers la Pologne et la Roumanie) contribuent aussi à faire obstacle à la conclusion d'un accord, notamment à cause de l'opposition de la Pologne du général Beck. Le 30 septembre 1938, les démocraties abandonnent la Tchécoslovaquie à Hitler lors de la conférence de Munich, à laquelle l'URSS n'a même pas été invitée.

Furieux et doutant de leur volonté de s'opposer réellement à la menace nazie, Staline fait clairement comprendre, lors du XIXe congrès du PCUS (mars 1939), qu'il n'exclut pas un accord avec Berlin pour protéger l'URSS, et que le pays se vendra au plus offrant. Le même mois, le chef de la diplomatie soviétique, Maxim Litvinov (maître-d'oeuvre de la ligne antifasciste, époux d'une Britannique et d'origine juive), est remplacé par Molotov. Le 23 août 1939, en l'absence de proposition claire des Occidentaux, le pacte germano-soviétique est signé au Kremlin.

L?URSS met alors à profit ce pacte pendant deux ans, annexant plus de 500 000 km² et s?accroissant de 23 millions d?habitants. La terreur et la soviétisation forcée accélérée s?abattent aussitôt sur les pays baltes et la Moldavie absorbés, ainsi que sur les territoires repris par l?Armée rouge à la Pologne, et ceux arrachés à la Finlande, suite à l'échec d'un échange à l'amiable, lors de la difficile Guerre d'Hiver ? ce qui a par ailleurs valu à l'URSS d'avoir été le seul pays exclu de la SDN. Des centaines de milliers d?habitants sont déportés brutalement et arbitrairement, le système économique soviétique exporté tel quel, les cultures locales étouffées, une partie des élites assassinée, en particulier les 20 000 officiers polonais massacrés à Katy? et dans d'autres lieux.

[] Du risque d?effondrement à la victoire (1941-1945)

Le 22 juin 1941, Hitler rompt le pacte et l?armée allemande envahit le territoire soviétique (Opération Barbarossa). En quelques mois, la Wehrmacht conquiert une large part de la Russie d?Europe, encercle d?immenses armées et fait prisonniers des millions de soldats, qui seront délibérément affamés et exterminés. Le pouvoir soviétique disparaît sur une vaste zone.

Tract allemand en russe, 1941 : « Ne verse pas ton sang pour Staline ».
Tract allemand en russe, 1941 : « Ne verse pas ton sang pour Staline ».

Parfois bien accueillis au départ par les populations, les nazis s?aliènent vite tout soutien possible en dévoilant leurs projets criminels prémédités, et en se livrant à une guerre d?extermination raciste contre les populations civiles slaves, tziganes et surtout juives.

Icône de détail Article détaillé : Crimes de guerre nazis en URSS.

Livré à des administrateurs nazis extrêmement brutaux, à l?image du gauleiter Erich Koch en Ukraine, le pays est mis en coupe réglée, ses habitants délibérément affamés. Aucune concession n?est faite aux nationalistes locaux, et l?armée Vlassov, antibolchevique, ne sera utilisée qu?à l?Ouest. Au grand déplaisir des paysans, les structures staliniennes ne sont pas remises en cause, afin de faciliter le pillage des ressources agricoles, et les prélèvements obligatoires sont même aggravés sous peine de mort. Le « décret des commissaires » signé par Wilhelm Keitel avant l?invasion se traduit par le massacre sommaire des commissaires politiques capturés et des membres du Parti. Tortures et massacres de civils sont quotidiens, ou encore les rafles massives de main-d??uvre à destination du Reich. Première grande tuerie de la Shoah, 1 500 000 Juifs soviétiques sont massacrés sur place par les Einsatzgruppen, parfois avec la participation d?habitants. Connues de part et d?autre du front, ces atrocités rallient largement la population soviétique au régime de Staline, qui incarne désormais la lutte de la nation pour sa survie même.

Malgré ses graves revers des premiers mois, l?Armée rouge résiste, au prix de millions de soldats. À la surprise de l?ennemi, elle ne s?effondre pas, et ne cesse dès le premier jour de multiplier les contre-offensives. Les Allemands découvrent que sa qualité combative est infiniment supérieure à ce qu?ils préjugeaient, de même que l?abondance et la qualité de son matériel. Ils découvrent le char moyen T-34, l'un des meilleurs de la Seconde Guerre mondiale, dont ils ne soupçonnaient même pas l?existence. Les Soviétiques engagent aussi contre eux plusieurs réussites techniques comme les katiouchka ou « orgues de Staline ». Une terre brûlée radicale fait le vide devant l?envahisseur.

Dès l?invasion, les usines sont démontées et déplacées à l?Est en même temps que 10 millions de personnes. Remontées en Sibérie et dans l?Oural, elles produisent dès 1942 plus d?armes que l?Allemagne nazie, au prix d?énormes efforts consentis par les travailleurs civils. L?URSS bénéficie aussi d?une indispensable aide matérielle des Alliés anglo-américains, abondante et de qualité.

Femmes dans une usine de munitions, 1942
Femmes dans une usine de munitions, 1942

Le patriotisme et le contexte de guerre totale expliquent en bonne part l?endurance des soldats et des civils. Ainsi la cité de Leningrad, soumise délibérément par Hitler à un blocus meurtrier responsable de près d'un million de morts, résiste à un siège de près de mille jours. En restant spectaculairement dans Moscou directement menacée, Staline contribue en personne à galvaniser les énergies et à enrayer un début de panique populaire, avant que l?Armée rouge ne brise aux portes de la ville l?avance d?Allemands à bout de forces (6 décembre 1941). Dans les territoires occupés, de fortes bandes de partisans agissent dès 1941 ; le Kremlin entreprend dès 1942 de les ravitailler et de les replacer sous un contrôle étroit. En juin 1944, la Biélorussie comptera un million de partisans, la plus forte concentration de guérilla de l?Europe occupée.

La guerre change profondément le système stalinien, qui doit faire appel d?emblée au nationalisme le plus poussé et s?associer à l?Église orthodoxe afin de conserver une cohésion nationale suffisante pour repousser les troupes allemandes. Fidèles reflets du parti russe, les partis communistes du monde entier adoptent des lignes patriotiques et ouvertes au dialogue avec les autorités religieuses et avec les formations politiques les plus diverses. Staline assouplit aussi la collectivisation des terres, met en veilleuse la lutte des classes, le réalisme socialiste en art, les contraintes politiques. Des milliers d?officiers de l?Armée rouge jadis purgés sont réintégrés et sortis au besoin du Goulag, tels le futur maréchal Rokossovki ; un million de détenus libérés des camps se battent au front. Le temps est à l?union sacrée et patriotique.

Cependant, la terreur et la nature totalitaire du régime jouent aussi un rôle considérable. Dès 1941 et encore à Stalingrad, des équipes du NKVD se chargent ainsi de mitrailler les soldats qui refluent vers l?arrière[21]. Des officiers et des généraux sont fusillés dès les premiers jours, boucs émissaires des erreurs du Kremlin. Les commissaires politiques surveillent de près les chefs militaires, exposés en permanence à une disgrâce de Staline. Les prisonniers de guerre sont considérés comme des traîtres et officiellement reniés, leurs familles laissées sans aides et passibles de poursuites. Toute défaillance au front vaut l'arrestation. En 1941-1942, ce ne sont pas moins de 994 000 soldats qui sont officiellement condamnés, dont 157 000 exécutés[22]. Encore en 1945, toute critique peut valoir l?envoi au Goulag : Alexandre Soljenitsyne est ainsi arrêté sur le front de Pologne pour avoir mis en doute le génie militaire de Staline.

En 1941, aucun plan d?évacuation des civils n?a été prévu ni esquissé. Les Juifs quant à eux avaient été laissés dans l?ignorance des atrocités antisémites allemandes, et n?ont souvent pas cherché à fuir avant l?arrivée des nazis. Seuls les détenus du régime ont été emmenés dans des marches forcées dramatiques, sauf à être souvent fusillés sur place avant l?arrivée des Allemands[23]. C?est pourtant aussi en pleine avancée ennemie que le NKVD distrait des forces non négligeables du front pour déporter en totalité les Allemands de la Volga, descendants de colons installés au XVIIIe siècle (août 1941). En 1944, une quinzaine de nationalités sont déportées en intégralité, femmes, enfants, militants communistes et soldats décorés compris, sous la fausse accusation de collaboration avec les nazis. Parmi eux, les 600 000 Tchétchènes déportés en six jours seulement (mars 1944), un record historique inégalé[24].

L?avancée soviétique en Europe de l'Est s?accompagne aussi d?une vague de pillages, de rafles et de disparitions ; en Allemagne orientale, les troupes sont encouragées à perpétrer des viols massifs en représailles aux exactions nazies en territoire soviétique, tandis qu?à titre de réparations, une grosse part du potentiel industriel de la future RDA est démonté et expédié en Russie.

Victorieuse devant Moscou, l?Armée rouge sort triomphante de la dramatique bataille de Stalingrad en janvier 1943, tournant décisif de la guerre. À la bataille de Koursk, la plus grande confrontation de blindés de l?Histoire se conclut par un nouveau succès soviétique. En 1944, le territoire national est reconquis. L?Armée rouge enfonce le front et libère la moitié de l?Europe, poussant jusqu?à Berlin.

Cette position militaire ne peut qu?être ratifiée par les alliés anglo-américains. La conférence de Yalta (4-11 février 1945), tenue en territoire soviétique, confirme Staline comme principal vainqueur de la guerre en Europe. Jusqu?à l?ouverture tardive du second front en Normandie en juin 1944, les forces soviétiques ont porté presque seules le poids de la guerre, affrontant les troupes allemandes les plus aguerries et les mieux équipées. Au moins 85 % des Allemands mis hors de combat l?ont été sur le front de l?Est.

À la fin du conflit, l?URSS devient la deuxième superpuissance mondiale. Ses annexions sont entérinées et elle est membre permanent du Conseil de Sécurité de l?ONU. Son prestige international est immense, bien au-delà des cercles communistes ou des hommes de gauches. Mais le prix de la victoire est gigantesque : sans doute 27 millions de morts civils et militaires[25], des millions de réfugiés et de sans-abris, et les plus vastes destructions matérielles jamais subies par un belligérant dans l?histoire humaine. Des milliers de villes, d?exploitations agricoles et de voies de communications sont détruites. En 1946-1947, la sécheresse et une nouvelle famine en Ukraine causent plus de 500 000 morts.

Le maréchal Joukov ouvre le défilé de la victoire, 24 juin 1945.
Le maréchal Joukov ouvre le défilé de la victoire, 24 juin 1945.

[] L?après-guerre : Le second stalinisme et le jdanovisme artistique

Après la souplesse et la relative libéralisation des années de guerre, Staline déçoit tous les espoirs de changement dans la population. Il décide de revenir sans varier au système économique et politique des années 1930, et de l?étendre au tout nouveau « camp socialiste ». Rapidement, des partis uniques forgés sur le modèle stalinien prennent le pouvoir dans les pays de l?Est, tandis que l?Armée populaire de libération de Mao Zedong est victorieuse en Chine (1949).

Surtout à partir de 1947 et de l?avènement de la Guerre froide, toutes les nouvelles démocraties populaires doivent introduire le collectivisme, la planification, le parti unique et autres institutions strictement calquées sur le modèle soviétique. Des représentants du NKVD supervisent la création des polices politiques et des camps de travail. Les armées nationales sont réformées sur le modèle de l?Armée rouge, et un Soviétique d?origine polonaise, le maréchal Rokossovki, devient même ministre de la Défense à Varsovie. Les monnaies sont alignées sur le rouble, un certain nombre d?entreprises placées sous contrôle soviétique, et l?intégration des économies nationales à un bloc dominé par Moscou est confirmée en 1949 par la création du COMECON.

À une série de procès truqués contre les représentants de l?ancien régime (le cardinal Midzentsy en Hongrie par exemple) ou contre les adversaires politiques, en succèdent d?autres contre les communistes locaux soupçonnés de « nationalisme » ou, après la rupture soviéto-yougoslave de 1948, de « titisme ».

Célébration des 30 ans de la révolution d?Octobre au Bolchoi de Moscou, 1947
Célébration des 30 ans de la révolution d?Octobre au Bolchoi de Moscou, 1947

Pendant la guerre, des millions de combattants et de civils se sont retrouvés hors d?URSS. Ils y ont découvert des pays au plus haut niveau de vie que le leur, et d?autres façons de vivre et de penser. Inquiet de la subversion possible, Staline fait déporter au Goulag les ex-soldats de l?armée Vlassov, livrés par les Occidentaux, mais aussi un bon nombre de prisonniers de guerre rescapés des camps de la mort nazis, ou des travailleurs civils volontaires et forcés en Allemagne.

Continuent d?affluer aussi en camp de nombreux Baltes, Ukrainiens ou Polonais récemment annexés, et les membres ou sympathisants des guérillas nationalistes à la fois antiallemandes et antisoviétiques qui subsistent aux confins occidentaux de l?URSS jusqu?à la fin des années 1940. Ils y rejoignent des centaines de milliers de prisonniers allemands et japonais. En 1948-1949, par ailleurs, une vague d'arrestations frappe de nombreux anciens détenus, renvoyés dans les camps, ou encore les enfants des victimes des Purges de 1937, déportés à leur tour.

Les effectifs du Goulag sont ainsi portés à leur apogée. En 1950, la peine de mort supprimée en 1947 est réintroduite. Objet d?un culte de la personnalité porté à son paroxysme (particulièrement lors de ses 70 ans le 21 décembre 1949), un Staline vieillissant et soupçonneux règne en opposant les clans les uns aux autres et en terrorisant en permanence son propre entourage. Toutefois, le régime connait une réelle stabilisation : les grandes purges d?avant-guerre ne se reproduisent plus.

Les immenses exigences de la reconstruction, le refus du plan Marshall (1947) et les contraintes de la Guerre froide (armement, accès à l?arme atomique en 1949) entraînent une forte pression productiviste sur les ouvriers, toujours soumis à une discipline de fer. Le « groupe de Leningrad », autour des jeunes dirigeants Kouznetsov et Voznessenski, prône un rééquilibrage aux dépens de l?industrie lourde : ils sont arrêtés (1949) et exécutés (1951).

Quant aux paysans, ils se voient reprendre les terres rognées pendant la guerre sur la propriété collective, et une réforme monétaire (1946) leur ôte les bénéfices personnels réalisés à cette époque. Les livraisons en nature obligatoires ne cessent de s?accroître jusqu?à la mort de Staline.

Les intellectuels sont remis au pas par le jdanovisme artistique (1946), violente campagne doctrinaire orchestrée par le protégé de Staline, Andreï Jdanov. La poétesse Anna Akhmatova est exclue de l?Union des écrivains, privée de sa carte de rationnement et obligée de faire des ménages pour survivre. Les peintres, les écrivains et tous les artistes sont soumis plus étroitement que jamais au dogme du réalisme socialiste. Les compositeurs tels Prokoviev et Chostakovitch sont brimés dans leurs créations et se voient intimer de composer des mélodies que puissent siffloter les ouvriers au travail. Le contexte de guerre froide et la réhabilitation d?un nationalisme grand-russe exacerbé entraînent de violentes campagnes contre tout ce qui vient de l?Occident, aussi bien la psychanalyse que la cybernétique ou la physique quantique, tandis que les espérantophones sont déportés. Dans les sciences, l?imposture lyssenkiste est à son apogée, ses adversaires épurés ou liquidés.

Au nom de cette lutte contre le « cosmopolitisme », le régime renoue en fait avec l?antisémitisme. Dès avant-guerre, le judaïsme religieux a été broyé par les persécutions religieuses, le yiddish et l?hébreu mis hors-la-loi. La section juive du Parti (Yevsektsia) est dissoute pendant les Purges. En 1946, Staline interdit la parution du Livre noir de Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg sur l?extermination des Juifs soviétiques par les hitlériens. En 1948, le grand acteur yiddish Solomon Mikhoels est assassiné sur ses ordres tandis que les écrivains du Comité juif antifasciste, constitué pendant la guerre pour obtenir l?aide des Juifs américains, sont arrêtés, puis fusillés en 1952. La presse, le théâtre et les écoles juives disparaissent presque totalement[26].

Icône de détail Article détaillé : Antisémitisme sous Staline.

Après avoir porté à bout de bras la naissance de l?État d?Israël (1948-1949), l?URSS se retourne brutalement contre lui, et la campagne « antisioniste » et « anticosmopolite » prend des accents nettement antisémites dans tout le bloc soviétique (procès Slansky à Prague, dont les accusés sont presque tous juifs, 1952). Staline s?apprête à relancer la campagne antisémite à l?aide du « complot des blouses blanches » (13 janvier 1953) lorsque la mort l'emporte.

[] La mort de Staline : vers le dégel

Staline disparaît le 5 mars 1953 alors qu?il préparait de nouvelles purges (complot des blouses blanches), notamment l?élimination du chef de la police Lavrenti Beria.

Après la mort de Staline, une direction collégiale est rétablie. Les premières mesures de libéralisation sont paradoxalement dues à Beria : il fait relâcher et réhabiliter les médecins juifs victimes de l?affaire des blouses blanches, et libère un million de détenus (de droit commun) du Goulag. Il est cependant destitué, arrêté (juin 1953) et fusillé (décembre) sur ordre de ses collègues.

Le cercueil de Staline. La déstalinisation le fait retirer du mausolée de Lénine en 1961.
Le cercueil de Staline. La déstalinisation le fait retirer du mausolée de Lénine en 1961.

Parvenu progressivement au pouvoir, Nikita Khrouchtchev va relancer une certaine libéralisation du régime politique, dite « déstalinisation ». Son rapport au XXe Congrès du Parti (23 février 1956) dénonce le « culte de la personnalité », les violations de la « légalité socialiste » et une partie des crimes de Staline - en fait surtout les fréquentes purges qui déstabilisaient périodiquement le système et faisaient vivre dans la terreur les bureaucrates et les dirigeants eux-mêmes. Les rescapés de la dictature sont globalement libérés du Goulag, et des milliers de réhabilitations prononcées. En 1961, le corps embaumé de Staline est retiré du mausolée de Lénine. Les lois les plus répressives sont abolies, et l?État policier abandonne la terreur de masse au profit d?une répression plus ciblée et sélective. En outre, Khrouchtchev introduit des réformes économiques qui rétablissent des éléments d?économie de marché au sein du système planifié et renforce l?autonomie des directeurs d?usine. Il remet l?accent sur l?élévation du niveau de vie des citoyens.

Ce « libéralisme » ne l?empêche pas d?intervenir militairement contre l?insurrection ouvrière en Hongrie fin 1956. Des partisans de feu Trotsky, assassiné en 1940, regroupés dans la Quatrième Internationale (SU), considèrent la déstalinisation comme une libéralisation de façade du système soviétique, permettant à la bureaucratie de se maintenir. Finalement, Khrouchtchev est lui-même écarté du pouvoir en 1964 : la nomenklatura modelée par le stalinisme est désormais seule maitresse du régime jusqu?au milieu des années 1980, suspendant les réformes et la déstalinisation. C?est en se montrant dès lors incapables de remédier aux dysfonctionnements hérités de l?ère stalinienne (bureaucratisme, absence d?esprit d?initiative et de libertés publiques, pénuries, désastre écologique, déséquilibre des branches au profit d?une industrie lourde de moins en moins adaptée à l?évolution historique?) que les hommes de la « génération de 1937 » préparent l?effondrement final de l?URSS.

[] Le totalitarisme stalinien

Le stalinisme est souvent considéré, avec le nazisme, comme l?une des formes du « totalitarisme ».

Remodelant radicalement une société étroitement embrigadée, il affirme ses ambitions de contrôler aussi les esprits et de créer ainsi un « Homme nouveau ».

Système reposant sur la terreur, il tourne sa violence de masse avant tout contre sa propre population[27]. À ce titre, cet État policier est responsable de près de 700 000 exécutions entre 1929 et 1953, tandis que sur la même période, 18 millions de Soviétiques ont connu la déportation au Goulag et 6 autres millions l?exil forcé au-delà de l?Oural - soit un Soviétique adulte sur cinq. Il faut ajouter les millions de morts des famines, et la somme inquantifiable des destins brisés, de pressions psychologiques et d?angoisses endurées[28].

[] Le culte de Staline

Affiche de propagande soviétique.
Affiche de propagande soviétique.

Un véritable culte de la personnalité, rendu au « petit père des peuples » donne à Staline la possibilité d?affirmer son autorité. Apparu dès 1929, il se radicalise à partir des Purges et de la guerre.

Affiches, photos et défilés célèbrent le « génial Staline », le « guide » (Vojd) « du prolétariat mondial » et « de la patrie », l?homme infaillible, juste et bon qui « construit le socialisme en URSS pour le bien de tous ». Des milliers de rues, de villes, d?institutions et de bâtiments portent son nom, ainsi que le « pic Staline », point culminant de l?URSS, ou les prix Staline, équivalents soviétiques du prix Nobel. Son nom est cité des milliers de fois par jour dans les médias, les discours, les écoles. Son visage est sur tous les murs. Ses portraits géants et ses statues parsèment le paysage urbain.

La moindre critique apparente contre Staline met en péril : des gens disparaissent pour avoir mal orthographié son nom ou enveloppé leur pot de fleurs avec une page de journal comportant sa photo.

Imposé tardivement et artificiellement au Parti comme au pays, le culte de Staline est dépourvu de justification théorique au regard du marxisme-léninisme, comme de son maigre rôle dans la révolution d'Octobre et de son faible charisme personnel. Staline est d?ailleurs obligé d?appuyer son propre culte sur une déification de Lénine, dont il prétend n?être que le meilleur ami et disciple. Devant ses visiteurs, il se plaît à jouer la modestie et à se présenter comme un homme de bon sens, simple et proche des gens. La fonction de son culte est justement d?asseoir sa légitimité historiquement discutable, et de justifier son pouvoir personnel absolu, conquis peu à peu sur ses adversaires et sur ses propres collègues.

C?est aussi une stratégie « populiste » de sa part : tandis que les privilégiés du Parti et de la police sont haïs, Staline apparaît aux simples gens comme un recours contre les abus, et sa figure reste épargnée des critiques[29]. Nombre de ses victimes ont sincèrement cru que Staline était innocent ou ignorant de la terreur qu?il orchestrait contre le pays[30].

Il s?agit enfin, au pays des tsars, de satisfaire une population habituée à vénérer des figures tutélaires. Le « Petit Père des Peuples » (titre repris du tsarisme) se plaît d?ailleurs à se comparer aux despotes modernisateurs Ivan le Terrible et Pierre le Grand[31].

Au moins jusqu?à la guerre, le culte de Staline est beaucoup moins bien reçu dans les campagnes, décimées par la dékoulakisation, que dans les villes. Il est particulièrement fort dans la jeunesse, qui n?a connu que lui, ou dans la nomenklatura, qui lui doit tout, promus de la « génération de 1937 » en tête. Après la victoire sur les armées d?Hitler, la popularité du « Petit Père des Peuples » démontre qu?il a réussi à s?identifier à la nation elle-même.

[] Propagandes et mobilisations

Coupés du monde extérieur, privés de tout point de comparaison, les Soviétiques sont étroitement encadrés et embrigadés de la naissance à la mort, et soumis à une propagande de masse omniprésente et permanente. Presse, radio, théâtre, livres, cinéma, affiches, monuments ou institutions diffusent les mêmes mots d?ordre, glorifient uniformément le régime, ses réalisations et ses chefs, enfin stigmatisent pareillement ses ennemis désignés. La jeunesse est enrôlée dans le Komsomol. Le discours officiel, ou « langue de bois », devient la grille de lecture obligatoire du réel, dont il masque aussi tous les aspects gênants. Le culte obsessionnel du secret et le travestissement de la réalité laissent les masses dans l?ignorance de ces derniers.

Le pouvoir encourage l?émulation. Il exalte les héros du travail, stakhanovistes ou kolkhoziens d?élite, couverts de médailles, d?honneurs et de privilèges matériels. À chaque campagne de production ou d?épuration, les cellules du Parti et la population doivent réagir comme un seul homme, et multiplier les meetings, les défilés et les résolutions « spontanés » qui manifestent leur plein accord avec la direction du pays.

Alexandre Nevsky, film de propagande d?Eisenstein, incite au patriotisme alors que la guerre menace, 1937
Alexandre Nevsky, film de propagande d?Eisenstein, incite au patriotisme alors que la guerre menace, 1937

Les visiteurs étrangers sont habilement pris en main par l?Intourist, qui parvient souvent à leur cacher les faces sombres du réel soviétique et à ne leur en montrer que les succès. En 1932, le régime parvient ainsi à faire visiter Kiev et l?Ukraine affamée au président du Conseil français Édouard Herriot sans que celui-ci ne remarque rien. Peu nombreux sont les communistes ou les compagnons de route lucides qui osent avouer à leur retour leurs doutes et leurs déceptions, à l?image d?André Gide (Retour d?URSS, 1936).

[] Surveillances, terreur et délation

Le régime encourage la délation de masse. Par la presse, le cinéma, l?école ou la littérature, il incite chacun à dénoncer les « suspects », « espions » et autres « saboteurs », et à surveiller ses proches et sa propre famille. Il entoure d?un intense culte posthume le jeune mouchard Pavlik Morozov, tué dans des circonstances obscures en 1932, et présenté en exemple à toute la jeunesse soviétique[32].

Les paysans des kolkhozes et des sovkhozes sont surveillés au travers des MTS (stations de machines et de tracteurs) qui ont le monopole de l?outillage moderne dans les campagnes et qui, avec leurs sections politiques, sont les yeux et les oreilles du pouvoir. Jusqu?à la mort de Staline, ils sont soumis à des impôts en nature et à des prélèvements obligatoires souvent exorbitants, fixés en dépit de la réalité.

La Loi des Cinq Epis, promulguée le 7 mai 1932 en pleine famine, punit de Goulag tout « vol de la propriété socialiste ». Une mère ayant dérobé de quoi empêcher ses enfants de mourir de faim sera donc déportée. Cette loi terrifiante est responsable de centaines de milliers d?arrestations et de déportations. En 1946, une loi similaire a des conséquences comparables, quoique de moindre ampleur[33].

Dès 1931, les ouvriers doivent avoir un livret de travail et ne peuvent changer d?emploi sans autorisation. Or, au nom de l?industrialisation, la classe ouvrière doit subir des conditions de travail extrêmement dures : salaire aux pièces, longues journées, multiplication des accidents, suspicion généralisée contre les « saboteurs » réels ou supposés. Aucune protection ne s?offre à elle : la grève est impossible, les syndicats ne sont que des relais du pouvoir, le Commissariat au Travail est dissout en juin 1933. Après les soulèvements ouvriers de juin 1932 à Ivanovo, toute résistance physique disparaît pour une trentaine d?années. Entre 1938 et 1940, une série de décrets draconiens punissent d?envoi au Goulag tout retard répété de plus de 20 minutes : ces décrets sont responsables de deux millions de condamnations en un an, et de 11 millions jusqu?à leur abolition en 1957[34].

Dès l?ère léninienne, nombre de Soviétiques sont discriminés en raison de leurs origines sociales. Ces « gens du passé » (byvchie ljudi) et autres « éléments socialement dangereux » (catégories vagues qui englobent des droits communs ou des marginaux autant que d'ex-petits commerçants, des hommes d'Église ou des rejetons de l'ex-aristocratie) sont des cibles prioritaires de la surveillance et de la répression. Dès 1929, on compte ainsi 4 millions de Soviétiques privés de tous leurs droits civiques (lichensty), et discriminés avec leurs enfants dans l'accès au logement, au travail, à l'éducation supérieure, etc.[35]

Dès les années 1920, ces catégories font l'objet de rafles régulières dans les villes, et déportées par milliers. Pendant les années 1930, leur nombre s'accroît des centaines de milliers de dékoulakisés échappés des campagnes ou évadés de leur lieu d'exil, ainsi que d'une masse de nombreux ex-artisans dépossédés, ex-nepmen, petits trafiquants, délinquants juvéniles... tous victimes des transformations brutales de la société soviétique. Elles seront victimes prioritaires des Grandes Purges, en particulier du décret 00447 de Iejov signé le 30 juillet 1937.

À partir du 28 décembre 1932, aucun citoyen ne peut plus se déplacer, se loger ou travailler sans son passeport intérieur (propiska). L'oublier chez soi suffit à être déporté en cas de contrôle. À la 5e ligne figure l'indication de la nationalité, ce qui facilite les discriminations ou les déportations ultérieures. Dans l'immédiat, les campagnes d'enregistrement permettent de débusquer en masse les