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Histoire de Thessalonique

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La Tour blanche, un des symboles de Thessalonique.
La Tour blanche, un des symboles de Thessalonique.

Thessalonique (en grec moderne et ancien ???????????, en ladino ???????, en turc Selânik et Sólun pour les Bulgares ou Salonique parfois en français) est la deuxième ville de Grèce (820 000 habitants en 2001), chef-lieu du nome du même nom, située au fond du golfe Thermaïque et de la périphérie (région) de Macédoine centrale.

Elle est fondée par Cassandre de Macédoine en 315 av. J.-C., qui la baptise en l'honneur de sa femme, Thessalonikè, fille de Philippe II de Macédoine. La fondation est un syn?cisme avec l?incorporation de vingt-six bourgades voisines. Sa localisation s?est rapidement révélée particulièrement judicieuse : en tête du golfe Thermaïque, et sur le piémont du Chortiatis (le massif antique du Kissos), la ville bénéficie d?une situation stratégique remarquable. Elle allie les avantages d?une position défensive naturelle et les facilités de communication et d?expansion de la plaine côtière, qui lui donne un accès rapide à son hinterland, à l?est comme à l?ouest, vers la vallée de l?Axios. Cette dernière constitue l?axe majeur de pénétration nord-sud de cette partie des Balkans : Thessalonique devient donc rapidement un centre commercial important.

Après la défaite de Persée de Macédoine à Pydna par le consul romain Lucius Aemilius Paullus Macedonicus lors de la troisième guerre de Macédoine, les troupes romaines pénètrent dans Thessalonique et la mettent à sac pendant plusieurs jours.
Le développement de la ville continue cependant la domination romaine. Thessalonique profite de la création de la via Egnatia, la grande route transbalkanique méridionale qui relie Dyrrachium sur la côte de l?Épire à Byzance. Elle contribue au développement commercial de la ville, qui bénéficie également de son port et de sa situation à l?extrémité du principal axe transversal reliant le Danube à la mer Égée. Une communauté cosmopolite de marchands s?y installe, faite de Juifs, d?Italiens et de Romains.

L'empereur Galère choisit d'y élire domicile et y construit un palais et de nombreux édifices publics. Dans sa lutte contre la chrétienté, il fait de saint Dimitri un martyr qui est devenu le saint patron et protecteur de la ville. Par l?édit de Thessalonique (28 février 380), l'empereur Théodose Ier déclare obligatoire la foi en la divinité du Père, du Fils et du Saint Esprit. L'arianisme est désormais proscrit dans l'Empire. En 390, la population se révolte et tue le gouverneur et plusieurs magistrats. L'empereur chrétien Théodose Ier y fait alors massacrer entre sept et dix mille personnes. Ce « massacre de Thessalonique » indigne de l'Église et la lutte entre saint Ambroise, l'évêque de Milan et Théodose Ier marque la soumission du pouvoir temporel au pouvoir spirituel.

Pendant les premiers siècles de l'empire byzantin la ville, capitale d'un thème, connaît un essor économique constant. Sa foire, les Demetria qui se tiennent en octobre, est une des plus importantes des Balkans. La ville s'enrichit de nombreux monuments et d'imposantes églises. À partir de la fin du VIe siècle Thessalonique subit plusieurs attaques. Elle est prise par les Sarrasins en 904 puis par les Normands en 1185. Lors de la quatrième croisade, Boniface Ier de Montferrat après avoir pris Constantinople en 1204, fonde le Royaume de Thessalonique (1204), un État latin que les Paléologue reconquièrent en 1246.
La fin du XIVe siècle et le début du XVe siècle voient une lutte entre Grecs et Ottomans pour la possession de la ville. La ville est assiégée à plusieurs reprises. Après avoir été protégée par Venise de 1423 à 1430, elle alors définitivement prise par les Ottomans de Murad II.

En 1492, suite à l'expulsion des Juifs d'Espagne, Salonique qui n'avait jusqu'alors abrité qu'une petite communauté juive devient le centre mondial du judaïsme séfarade au point d'être surnommée la « Jérusalem des Balkans » et la « madre de Israël ». Au début du XVe siècle, on compte 4 855 feux : 2 645 feux juifs, 1 229 feux musulmans et 981 feux chrétiens.
Au XVIIIe siècle, Salonique reste le débouché naturel des Balkans : toutes les productions de la région transitent par son port. Le commerce de la ville est alors passé pratiquement intégralement dans les mains des Occidentaux qui ont commencé à s'y installer à la fin du XVIIe siècle. On peut voir là un des premiers signes du déclin de l'empire turc.

Salonique au début du XXe siècle est une ville multiethnique : elle compte autour de 120 000 habitants, dont 80 000 Juifs, 15 000 Turcs et 15 000 Grecs, 5 000 Bulgares et 5 000 Occidentaux. Elle est une des quatre plus grandes villes de l'Empire ottoman. Elle en est une des villes les plus modernes et un des plus grands ports. Salonique est aussi devenue un important centre de bouillonnement politique. Ainsi, le Comité ottoman de la Liberté, qui joue un rôle important dans la direction du mouvement des Jeunes-Turcs voit le jour à Thessalonique en août 1906.
Durant la première guerre balkanique, un des objectifs de la Grèce, dans le cadre de la Grande Idée est Thessalonique. Elle est conquise en novembre 1912. Dès le premier jour de la nouvelle occupation grecque, les non-musulmans abandonnent le port du fez, et de nombreux Turcs quittent la ville. La langue grecque est de nouveau largement utilisée, tandis que l'usage du turc diminue considérablement. De même, les églises byzantines, transformés en mosquées par les Ottomans, redeviennent des lieux de cultes chrétiens.
La Première Guerre mondiale intervient au moment où Thessalonique commence à s'intégrer à l'État grec. Au début du conflit, la Grèce est un pays neutre, mais traverse une grave crise politique entre partisans de la Triple-Entente et partisans de la Triplice. Une partie des troupes évacuées des Dardanelles à l'automne 1915 est envoyée au secours de la Serbie et s'installe à Thessalonique, qui constitue une base logique pour réaliser leur objectif. Vénizélos, le Premier ministre favorable à l'Entente les y autorise. En 1916, un total de 400 000 soldats français, britanniques et serbes sont présents dans la ville.
La présence alliée dans la ville joue un rôle politique décisif : chassé du poste de Premier ministre, Vénizélos quitte Athènes et rejoint Thessalonique le 26 septembre 1916. Un « Gouvernement de défense nationale » est organisé. Thessalonique devient alors capitale d'une région en révolte, mais aussi le quartier général des Alliés qui soutiennent ce mouvement. Après l'abdication du roi en juin 1917, Vénizélos retourne à Athènes et Thessalonique perd son statut de capitale de la Grèce.
En août 1917, tout le centre de la ville est ravagé par un incendie catastrophique. 9 500 bâtiments sont détruits, laissant 70 000 personnes sans abri. La reconstruction de la ville permet une complète restructuration de son plan et de son organisation spatiale.

C'est à Thessalonique que les Allemands ont installé leur quartier général lors de leur occupation de la Grèce durant la Seconde Guerre mondiale. Les Juifs de Salonique sont la principale communauté sépharade touchée par la shoah, on estime que 98% de la communauté a été exterminée.

Après la Seconde Guerre mondiale et le début de la guerre froide, la ville connaît des difficultés. Le rideau de fer la coupe de son hinterland commercial : toutes les routes commerciales qui avaient fait sa fortune sont interrompues. Dans les années 1950, la ville connaît une nouvelle transformation urbanistique, principalement dans la ville basse. La Foire Internationale de Thessalonique, héritière des foires de la Saint-Dimitri du Moyen Âge, recréée en 1926, est le plus grand centre d'exposition du pays faisant de Thessalonique avant tout un centre d'affaires et une grande foire internationale, plutôt qu'une destination touristique.

Plan de la vieille ville de Thessalonique avec les monuments des époques romaine, byzantine et ottomane
Plan de la vieille ville de Thessalonique avec les monuments des époques romaine, byzantine et ottomane

Sommaire

[] Macédoine antique

[] Fondation de Thessalonique

Thessalonique est fondée par Cassandre de Macédoine en 315 av. J.-C., qui la baptise ainsi en l'honneur de sa femme, Thessalonikè, demi-s?ur d'Alexandre le Grand, fille de Philippe II de Macédoine et de sa cinquième femme, Nikèsipolis, princesse thessalienne épousée en 353 av. J.-C.. Son nom est issu de la contraction des mots ???????? (Thessaliens) et ???? (victoire), en commémoration de la victoire des Macédoniens sur les habitants de Phocide avec l'aide des Thessaliens survenue le jour de la naissance de la fille de Philippe, probablement en 342 av. J.-C.[1]. Le nom est attesté sous deux formes à l?orthographe légèrement différente : ????????????? (Thessaloníkeia) est la forme adjective attendue normalement pour un nom de ville formé sur le nom de personne ???????????, comme ??????????? (Kassándreia, Cassandréia) sur Cassandre, ou ??????????? (Alexándreia, Alexandrie) sur Alexandre, et figure chez Strabon[2]. Mais c?est une autre forme, identique au nom personnel, ??????????? (Thessaloníke) qui s?impose rapidement et définitivement. On trouve néanmoins d?autres orthographes à l?époque hellénistique, sur les inscriptions, ???????????? (Thettaloníkes)[3], et à l?époque romaine, ???????????? (Thessaloneíke) et ????????????? [?????] (Thessalonikéon, sous-entendu « (cité des) Thessaloniciens »)[4].

La Mygdonie, à laquelle appartient le territoire de la cité de Thessalonique, fait partie des régions conquises par Philippe II, d?abord réunies dans un gouvernorat général des « Nouvelles terres », administrativement distinct du territoire originel du royaume de Macédoine. Il est possible que cette région ait connu, dès le règne de Philippe II, une forme de colonisation macédonienne : l?onomastique attestée par l?épigraphie comporte en effet une forte composante macédonienne dès le troisième quart du IVe siècle, notamment à Aineia et à Toumba, peut-être le site de Therma[5]. La distribution par Philippe et ses successeurs de domaines à leurs lieutenants dans ces territoires est une pratique bien attestée qui contribue également à l?occupation de la région. Mais c?est bien la fondation par Cassandre de Thessalonique comme une cité véritablement macédonienne[6] ? par ses institutions et son peuplement ? qui réalise l?intégration au territoire national macédonien de cette partie de la Mygdonie, au Nord-Ouest de la péninsule de Chalcidique. Il est ainsi possible de voir cette fondation, au même titre que son mariage avec Thessalonikè, à la lumière des efforts de Cassandre pour s?imposer comme le successeur d?Alexandre le Grand, dans le cadre général de la compétition entre diadoques, pour se concilier la bonne volonté des Macédoniens et acquérir une légitimité supplémentaire en s?associant le plus étroitement possible à la dynastie argéade. Du côté des Thessaloniciens, le lien symbolique avec la famille royale argéade est un motif de fierté et continue par la suite d?être célébré par la ville, comme l?atteste une base de statue honorifique d?époque romaine portant l?inscription ???????????? ???????? ?????????? (« Thessalonikè, fille de Philippe, reine »), appartenant à un groupe statuaire comprenant également Alexandre le Grand et son fils Alexandre IV[7].

Région de Thessalonique dans l'Antiquité
Région de Thessalonique dans l'Antiquité

Deux auteurs antiques traitent de la fondation même par Cassandre : Strabon et Denys d?Halicarnasse. Le premier, au livre VII de sa Géographie, donne deux versions ?21 E et 24 Epit en fait deux fragments d?un abréviateur ? en partie contradictoire, du moins en apparence, de l?opération[8]. Le premier fragment dit en effet que Cassandre « ayant détruit les bourgades (polismata) de Krouside et du golfe thermaïque, au nombre approximatif de vingt-six, les regroupa en une seule. Parmi celles qui furent réunies, se trouvaient Apollonia, Chalastra, Therma, Garèskos, Aineia et Kissos »[9]. Le second fragment affirme qu?« après le fleuve Axios se trouve la cité de Thessalonique, qui s?appelait auparavant Thermè (?) C?était une fondation de Cassandre (?) Il y transféra les habitants des bourgades avoisinantes, telle Chalastra, Aineia, Kissos et d?autres encore. »[10] La première différence entre les deux citations de Strabon provient du verbe employé pour désigner la réunion des cités dans la nouvelle fondation, ??????? dans le premier cas, ce qui peut impliquer littéralement une destruction, et ???????? dans le second, qui évoque un transfert des habitants. Or les deux verbes sont utilisés conjointement par la seconde source antique à évoquer la fondation, Denys d?Halicarnasse, qui écrit à propos d?Aineia : « Celle-ci perdura jusqu?à la domination des Macédoniens, qui se produisit sous les successeurs d?Alexandre. Sous le règne de Cassandre, elle fut abolie, lorsque la cité de Thessalonique fut fondée, et les Ainéates furent transférés dans la nouvelle fondation avec beaucoup d?autres »[11]. Il faut donc comprendre le premier verbe comme signifiant non une destruction physique des établissements mais une réduction de leur statut civique : des fouilles archéologiques ont confirmé l?existence continue jusqu?au premier siècle ap. J.-C. de certaines de ces bourgades[12].

La fondation de Thessalonique s?apparente à un syn?cisme avec l?incorporation de vingt-six bourgades de statuts variés : les cités grecques d?Aineia, Dikaia, celles de l?arrière-pays du golfe thermaïque jusqu?à Kalindoia à l?Est, avec Rhamioi, Paraipioi, Eugeis Kisseitai, Osbaioi, Prasilioi, peut-être Ardrolioi, Therma, Ole, Altos, Perdylos, Gareskos, Nibas, et à l?Ouest du golfe Sindos et Chalastra[13]. Ces polismata, selon le terme employé par Strabon, qui n?en nomme lui-même que six, deviennent des kômai de la grande métropole.

La seconde difficulté soulevée par les deux extraits de l?épitomé de Strabon est plus sérieuse, et n?a pas encore été définitivement résolue : elle concerne les rapports entre Thessalonique et Thermè, et la localisation de cette dernière. L?absence de vestiges importants d?époque préhellénistique sur le site de la ville de Thessalonique même a en effet longtemps paru constituer un obstacle insurmontable à la stricte identité entre les deux sites, puisqu?il ressort du texte de Strabon que la fondation eut lieu sur une agglomération préexistante. Quatre solutions topographiques principales ont été proposées[14] : l?étymologie du nom Thermè a d?abord suggéré de chercher un site de sources thermales, ce qui a conduit à l?identification de la ville avec Sédhès (aujourd?hui Thermi), à 12,5 km au Sud-Est de Thessalonique. Mais le site ne convient pas à l?existence du port qui dut jouer un rôle important dans la sélection : que Thermè était bien un port est confirmé par ailleurs à la fois par le nom du golfe Thermaïque et par le fait que Xerxès l?utilisa comme base navale. Une seconde hypothèse identifie Thermè à des établissements de l?Âge du Fer sur la côte Nord du cap Mikro Karabournou, au Sud de Thessalonique[15]. Le port aurait alors été situé à Kalamaria. Une troisième théorie propose de situer Thermè au grand tell de la Toumba dans la banlieue Est de Thessalonique : les fouilles récentes ont montré l?importance et la richesse de cet établissement, dont le port serait alors à chercher à Karabournaki, à une distance de 1,5 km du tell sur la côte. Enfin, des découvertes archéologiques dans le centre de Thessalonique ont relancé l?hypothèse d?une continuité topographique directe avec Thermè : des fragments de décor architectural ? notamment des chapiteaux ioniques ? appartenant à un temple de la fin de l?époque archaïque, de très grande qualité, pourraient indiquer la présence de l?agglomération prémacédonienne vainement recherchée. Ils ont cependant été retrouvés en remploi dans un édifice d?époque romaine, et il n?est pas exclu que ces blocs aient été acheminés depuis un autre site éloigné plutôt qu'ils aient été récupérés sur place[16]. La question de la localisation de Thermè reste donc ouverte.

[] Le cadre urbain hellénistique

Indépendamment de la question du site qui l?a précédée, la localisation de Thessalonique s?est rapidement révélé particulièrement judicieuse : en tête du golfe thermaïque, et sur le piémont du Chortiatis (le massif antique du Kissos), la ville bénéficie d?une situation stratégique remarquable. Elle allie les avantages d?une position défensive naturelle et les facilités de communication et d?expansion de la plaine côtière, qui lui donne un accès rapide à son hinterland, à l?Est comme à l?Ouest, vers la vallée de l?Axios. Cette dernière constitue l?axe majeur de pénétration Nord-Sud de cette partie des Balkans : Thessalonique devient donc rapidement un centre commercial important, mieux placé que la capitale macédonienne Pella pour profiter de l?élargissement considérable des horizons commerciaux qui accompagne la conquête macédonienne de l?Orient.

Laconicum des bains hellénistiques de Thessalonique, l'un des rares édifices connus de cette période.
Laconicum des bains hellénistiques de Thessalonique, l'un des rares édifices connus de cette période.

Avant de devenir la ville la plus peuplée de Macédoine, au témoignage de Strabon[17], cette « ville très populeuse » (urbs celeberrima) selon Tite-Live[18], la « mère de toute la Macédoine » selon le mot du poète Antipatros[19], connaît plusieurs étapes de développement urbain.

[] La question de l?aire urbaine hellénistique

Le plan et la taille de la ville de Cassandre ont longtemps fait l?objet d?un débat entre archéologues, opposant les tenants d?une fondation déterminant dès l?origine les grands traits du circuit défensif complet, tel qu?il est encore en grande partie visible aujourd?hui[20], et ceux d?une création plus modeste[21] : le faible nombre de structures datables de la haute époque hellénistique ne permettait pas de trancher la question. Selon la thèse traditionnelle, le rempart romain et byzantin reprendrait pour l?essentiel le tracé de l?enceinte hellénistique, et ne l?aurait modifié que ponctuellement pour agrandir l?aire urbaine, notamment vers le Nord-Ouest avec la création d?une nouvelle acropole, et surtout vers le Sud : la ligne du rivage a en effet été considérablement modifiée depuis la fondation de la ville, et le port hellénistique était situé très en retrait de la côte actuelle. L?aire urbaine romaine mesurant environ 300 ha, la soustraction de cette bande côtière et du quartier Nord-Ouest permet, dans cette hypothèse, d?estimer la surface de la ville de Cassandre à 200 ha environ, dont la moitié serait carroyée. Cette superficie placerait Thessalonique dans la norme des grandes fondations urbaines macédoniennes : si les petites villes sont comprises entre 40 et 90 ha (Dion comptait 40 ha, Olynthe 52 ha, Philippes 67 ha, Béroia 90 ha), les plus grandes sont bien dans le même ordre de grandeur : la capitale royale Pella compte 250 ha, Démétrias un peu moins avec 230 ha, et les grandes fondations de Syrie séleucide sont du même ordre (220 ha à Laodicée sur mer, 230 ha à Apamée)[22].

L?identification en 1989, dans le secteur de la Tour du Trigônion au Nord-Est de l?enceinte, d?une section de près de 30 m de long du rempart hellénistique dans les défenses d?époque romaine a permis de faire progresser la recherche[23] : il s?agit d?un mur en énormes blocs de schiste verdâtre, la même pierre que le substrat rocheux des fondations, assemblés à joints vifs, sans mortier, dans un appareil en carreaux et boutisses caractéristique de l?époque hellénistique. Or des tronçons de murs similaires ont également été identifiés en 1996 dans les fondations de la basilique Saint-Démétrius, puis plus tard le long de la rue Saint-Démétrius près de l?hôpital G. Gennimatas. Ces nouveaux vestiges comportent une tour et sont donc attribués avec quasi-certitude au rempart hellénistique : la courtine Sud de ce dernier suivait donc grossièrement le tracé de la rue Saint-Démétrius, tandis que les remparts Est et Ouest au Sud ne sont d?origine hellénistique que jusqu?à la hauteur de cette rue.

La fortification de Cassandre était par conséquent limitée à la partie haute de la ville actuelle (voir ci-contre le premier schéma du développement urbain), et comprenait une surface estimée à 60 ha[24] . Elle comprenait une acropole, un réduit fortifié d?environ 3 ha, situé sur son point culminant, dans l?angle Nord-Est de la ville : il ne s?agit pas de l?acropole actuelle qui remonte à l?époque byzantine. En dehors des remparts se développent dès le début de l?époque hellénistique des sanctuaires, à l?Ouest, et un stade, probablement le long du rempart Sud, en contrebas de l?actuelle basilique Saint-Démétrius. À une époque indéterminée, à la fin du IIIe ou du IIe siècle av. J.-C., en raison du développement urbain, le stade est ensuite transféré plus au Sud, sous la rue contemporaine Apellou, où il a été identifié dans des sondages au début des années 1990. C?est également à l?extérieur de l?enceinte de Cassandre que se retrouve l?emplacement du centre civique d?époque romaine, le forum et ses dépendances : il est donc peu probable qu?il ait succédé topographiquement à l?agora de la ville macédonienne, comme on l?a longtemps cru[25], car on attendrait cette dernière plutôt à l?intérieur de l?enceinte. Les fouilles archéologiques du forum ont confirmé cette remise en cause en montrant que la zone du forum était utilisée à la fin du IIIe siècle av. J.-C. pour l?extraction de l?argile, puis au milieu du IIe siècle av. J.-C. par des constructions privées[26] : on n?y a pas trouvé trace de monuments civiques antérieurs à la fin du Ier siècle ap. J.-C.

Plan de Thessalonique en 1882/1883 montrant le réseau des rues conservant les orientations de la trame urbaine hellénistique.
Plan de Thessalonique en 1882/1883 montrant le réseau des rues conservant les orientations de la trame urbaine hellénistique.

[] La trame urbaine hellénistique

La ville connaît une croissance rapide lors de ses deux premiers siècles d?existence et l?espace laissé libre par Cassandre entre le rempart et la côte s?urbanise progressivement (voir le second schéma ci-contre). C?est peut-être sous le règne de Philippe V de Macédoine qu?est mise en place la planification systématique de l?extension urbaine[27].

[] Les monuments de la ville hellénistique

Il reste peu de monuments de cette ville hellénistique : les fouilles de la place Diikitiriou ont mis au jour un grand édifice du IIIe siècle av. J.-C. dans lequel on a proposé de voir un bâtiment public, peut-être une résidence royale macédonienne. La cour macédonienne maintenait en effet des relations étroites avec la ville et les rois eux-mêmes étaient amenés à y résider fréquemment. À l?autre extrémité de la ville moderne (au Sud-Est), rue Grégoire-Palamas, près de la place Navarinou, la découverte d?une grande stoa hellénistique a été mise en relation avec le port et l?agora marchande qui devait l?avoisiner. Plus généralement, les fouilles du complexe palatial de Galère ont révélé une occupation antérieure d?époque hellénistique, un quartier artisanal peut-être lié à la proximité du premier port de la ville.

Parmi les seuls monuments hellénistiques clairement identifiés figurent l?ensemble des sanctuaires égyptiens : ils témoignent de l?influence orientale qui touche la religion macédonienne de façon croissante, en retour de l?hellénisation de l?Orient. Le culte d?Osiris et des principales divinités égyptiennes Sarapis, Isis et Anubis, est probablement introduit à Thessalonique par des marchands macédoniens fréquentant le port d?Alexandrie à la fin du IVe ou au début du IIIe siècle av. J.-C.[28] Les édifices du sanctuaire fouillés rue Diikitiriou après l?incendie de 1917 sont certes d?époque romaine, mais l?origine hellénistique de ce culte à Thessalonique est bien attestée par le matériel découvert et notamment par l?importante inscription du Sarapeion. Une partie d?un établissement de bains du IIe ou Ier s. av. J.-C. a été mise au jour sous les constructions de l?angle Sud-Est du forum romain : il s?agit précisément du laconicum ou pyriaterion du bain, c?est-à-dire l?étuve où se prenaient les bains de vapeur dans vingt-cinq petits bassins individuels, bien conservés (voir photo ci-contre). Cette pièce, à l?origine surmontée d?une voûte, fut détruite lors de la construction du forum vers 78[29]. Elle appartenait à une complexe balnéaire plus étendu, qui lui-même était probablement associé à un gymnase et au premier stade de la ville, dont on a vu qu?il se trouvait peut-être dans le voisinage immédiat : si on n?a pas retrouvé de vestiges attribuables à un gymnase, l?une des inscriptions mentionnant un gymnasiarque, datée entre 95 et 86 av. J.-C. provient des environs de Saint-Démétrius, un peu plus au Nord[30]. On a proposé que les thermes romains fouillés sous la basilique Saint-Démétrius aient succédé à cet ensemble bains-gymnase. Enfin, les nécropoles hellénistiques ont été partiellement localisées et explorées à l?Est et à l?Ouest le long des routes au sortir de la ville : une série de tombes monumentales macédoniennes ont été dégagées dans le quartier de Néapolis, dans les faubourgs actuels de Charilaou et Phinikia. Le cimetière le plus important dès cette époque, qui continua d?être utilisé pendant toute l?histoire de la ville, se trouvait à l?Est des remparts, à l?emplacement actuel de la Foire internationale. Ces différentes nécropoles ont fourni une abondante épigraphie funéraire macédonienne[31]. D?autres monuments de la ville hellénistique sont connus uniquement par les sources littéraires[32], sans que l?archéologie ait jusqu?à présent permis de les localiser ou d?en confirmer l?existence : Tite-Live[33] mentionne l?ordre donné par le dernier roi macédonien, Persée de brûler les navalia, i.e. les chantiers navals, avant que Thessalonique ne tombe aux mains des Romains. Diodore de Sicile[34] fait allusion à une grande cour à portiques dans son récit de la révolte d?Andriscus.

[] Institutions de Thessalonique

Premières phase de développement urbain de Thessalonique depuis la fondation jusqu'à la seconde moitié du IIIe siècle ap. J.-C.
Premières phase de développement urbain de Thessalonique depuis la fondation jusqu'à la seconde moitié du IIIe siècle ap. J.-C.

Thessalonique est dotée, probablement dès sa fondation, d?institutions civiques complexes, inspirées des cités grecques, et assez mal connues[35]. Leur originalité vient de ce qu?elles combinent à la fois des institutions civiques propres à des cités autonomes et d?autres qui témoignent de son appartenance à une entité politique supérieure, le royaume de Macédoine. À ce titre, les documents officiels sont datés d?après l?année de règne et c?est le calendrier macédonien qui est en usage. Le corps civique est divisé en tribus et en dèmes, nommés à partir de dieux et héros, si on en juge par les exemples attestés (Antigonis, Dionysias et Asklepias pour les tribus[36], Boukephalaia et Kekropis pour les dèmes), comme c?est le cas pour d?autres cités telles que Cassandréia ou Hérakleia Lynkou. Il se réunit en assemblée plénière (ekklesia) qui vote à main levée les lois et décrets débattus devant le principal corps délibératif qu?est le conseil (la boulè), une assemblée restreinte qui détient en réalité l?essentiel du pouvoir législatif[37]. L?initiative des lois comme la gestion administrative de la ville est assurée par un corps de magistrats, répartis en plusieurs collèges.

Le magistrat le plus important est l?épistate (on trouve aussi un hypépistate) : on a longtemps considéré qu?il s?agissait d?un fonctionnaire royal, désigné pour servir de représentant personnel du roi dans la cité et appliquer ses directives[38]. Un réexamen des documents épigraphiques et de nouvelles découvertes ont permis de conclure que c?est en réalité une magistrature annuelle éponyme, très probablement élective[39]. À la fin de l?époque hellénistique, cette magistrature est remplacée par celle des politarques, au nombre de deux à l?époque royale, puis de cinq à l?époque romaine : ce sont alors les magistrats éponymes de la cité, élus annuellement par l?assemblée. Il est à noter qu?on ne connaît pas de prêtrise éponyme à Thessalonique, bien que cette institution soit fréquente dans les autres cités macédoniennes (Amphipolis, Kalindoia, Mieza par exemple). L?épistate est secondé par cinq dikastai, qui apparaissent dans deux des plus importantes inscriptions pour l?étude des institutions civiques de Thessalonique : le diagramma de Philippe V concernant les finances du sanctuaire de Sérapis en 186 av. J.-C.[40] et le décret de la cité pour Admètos Bokrou[41] vers 240-230 av. J.-C. Les autres collèges de magistrats attestés sont ceux des agoranomes et des tamiai (trésoriers).

On y trouve aussi probablement un gymnasiarque, et une organisation d'encadrement de la jeunesse (les néoi), de type éphébique, similaire à celles qui sont bien connues dans d'autres cités macédoniennes, à Amphipolis et Béroia particulièrement[42].

Thessalonique possède aussi des institutions en rapport avec son rôle de capitale administrative d?un des quatre districts (mérides) du royaume de Macédoine, selon l?hypothèse qui fait remonter ce découpage, clairement attesté au moment de la conquête romaine, à l?époque de Philippe II[43] : elle est la première cité de la seconde méris, l?Amphaxitide, qui s?étend de la rive orientale de l?Axios à la rive occidentale du Strymon[44]. L?existence d?un monnayage propre à cette entité administrative, bien attesté à la fin de l?époque antigonide, suppose une autonomie financière, l?existence d?un atelier de frappe monétaire et d?un trésor, ainsi que des institutions politiques particulières : une assemblée consultative, celle des Macédoniens de la région ? par opposition à l?assemblée de la cité ? et un magistrat éponyme, le stratégos[45]. La première fonction du district est de servir de base territoriale de recrutement pour l?armée macédonienne.

[] Époque romaine

[] Capitale de la seconde méris

Le 22 juin 168 av. J.-C., le consul romain Lucius Aemilius Paullus Macedonicus défait Persée de Macédoine à Pydna lors de la troisième guerre de Macédoine. Persée se replie vers l?Est, et ordonne l?incendie de la flotte macédonienne pour empêcher sa capture par les Romains : elle mouillait dans le port de Thessalonique, en dehors des fortifications de la ville qui ne s?étendaient pas encore jusqu?à la mer[46]. Deux jours plus tard, les troupes romaines pénètrent dans Thessalonique et la mettent à sac, ainsi que d?autres cités macédoniennes, pendant plusieurs jours[47]. Persée fait peu après sa reddition à Samothrace où il s?est réfugié. Le sort de la Macédoine est réglé l?année suivante, en 167 av. J.-C., par Lucius Aemilius Paullus, qui procède à l?abolition de la royauté pour éviter qu?elle ne puisse constituer de nouveau une menace pour Rome. Le territoire macédonien est divisé en quatre districts autonomes (mérides) chacun pourvu de leur capitale : contrairement à ce qui a souvent été soutenu par l?historiographie, ces districts administratifs sont simplement ceux qui existaient antérieurement à la conquête romaine. L?innovation consiste donc uniquement, avec quelques retouches des frontières, en l?abolition du pouvoir central[48]. Dans ce nouveau système politique, Thessalonique garde son rôle antérieur de capitale du second district, la région de l?Amphaxitide, à la différence qu?il s?agit désormais d?un État jouissant d?une certaine autonomie[49], sous tutelle romaine. La présence continue après 168 à Thessalonique d?un monnayage d?argent (des tétradrachmes) frappé de l?inscription ????????? ???????? (Makedonôn Deuteras [Meridos], i.e. « du second [district] des Macédoniens ») est le principal témoignage de la brève existence de cette organisation : deux décennies plus tard, ces États sont en effet réduits en province romaine à la suite de la rébellion d?Andriskos.

[] Capitale de la province de Macédoine

Cet aventurier, qui se proclame roi à Pella, est rapidement vaincu en 148 av. J.-C. par Quintus Cæcilius Metellus, ce qui entraîne un nouveau pillage de la Macédoine par les troupes romaines. Mais des témoignages épigraphiques paraissent indiquer que Thessalonique refusa de reconnaître Andriskos, et honora son vainqueur, Metellus, en lui édifiant un monument le décrivant comme le sauveur et bienfaiteur de la cité. Une inscription d?Olynthe, due à un citoyen de Thessalonique, Damon fils de Nikanor, célèbre ainsi la faveur que lui a montrée le général romain, ainsi qu?à sa cité natale. Dans la nouvelle province romaine, Thessalonique est une cité sujette au tribut (civitas tributaria), et très vraisemblablement le siège des autorités romaines[50]. Le changement de statut politique est symbolisé par l?adoption, dans la cité comme dans la province toute entière, d?un nouveau système de datation, l?ère provinciale de Macédoine, qui commence à l?automne 148 av. J.-C. : il reste en usage jusqu?au IIIe siècle ap. J.-C.[51].

Porte d?Or, arc de triomphe en l?honneur des triumvirs, incorporé plus tard dans le rempart de la cité, tel qu?il était visible jusqu?en 1911 (gravure H. Daumet).
Porte d?Or, arc de triomphe en l?honneur des triumvirs, incorporé plus tard dans le rempart de la cité, tel qu?il était visible jusqu?en 1911 (gravure H. Daumet).

Le développement de la ville ne souffre donc pas du passage sous la domination romaine : elle profite au contraire de la création de la via Egnatia, la grande route transbalkanique méridionale qui relie Dyrrachium sur la côte de l?Épire à Byzance sur la mer de Marmara. Construite entre 146 et 120 av. J.-C. à l?instigation du proconsul Gaius Egnatius, gouverneur de la province, cette route stratégique qui reprend en partie le tracé de la « Route royale » macédonienne, passe immédiatement à l?Ouest des remparts de Thessalonique[52]. Elle contribue au développement de Thessalonique comme ville commerciale, qui bénéficie également de son port et de sa situation à l?extrémité du principal axe transversal reliant le Danube à la mer Égée. Une communauté cosmopolite de marchands s?y installe, faite de juifs, d?Italiens et de Romains : les negotiatores deviennent rapidement suffisamment nombreux au Ier siècle av. J.-C. pour s?organiser en conventus civium Romanorum[53], une institution attestée épigraphiquement à l?époque d?Auguste[54]. Cette population immigrée paraît se fondre aisément dans la population locale et s?helléniser, à en juger par la rareté des inscriptions latines[55]. La composante romaine de la population de la ville comprend alors, outre ces negotiatores, les magistrats et fonctionnaires des bureaux provinciaux, et les soldats de la garde du gouverneur. Un témoignage important sur Thessalonique à cette époque est celui de l?orateur Cicéron qui y réside sept mois en exil, en 58 av. J.-C. : les nombreuses lettres à sa famille et à son ami Atticus qu?il rédige pendant cette période contiennent quelques indications sur la ville, comme le fait que ses remparts sont en ruine[56].
La Grèce et la Macédoine servant de champ de bataille aux guerres civiles de la fin de la République, Thessalonique s?en trouve nécessairement affectée. En 49 av. J.-C., Pompée abandonne l?Italie à César pour la Grèce et réside avec une partie du sénat et deux consuls à Thessalonique. Le toponyme local ?????? (Kámpos), hellénisation probable de Campus, que l?on trouve chez le chroniqueur byzantin Jean Caméniate, pourrait peut-être remonter à cette époque, et faire référence au campement de l?armée pompéienne sous les murs de Thessalonique[57]. Après la bataille de Pharsale en août 48 av. J.-C., la cité honore le vainqueur Jules César en lui accordant des honneurs divins et en établissant son culte : un monnayage commémoratif est frappé à son effigie et une inscription indique l?érection d?un temple en son honneur[58].
La guerre civile opposant peu après le second triumvirat aux assassins de César, Brutus et Cassius, revêt une importance particulière pour la cité : selon les récits d?Appien et de Plutarque, Thessalonique reste fidèle à la mémoire de César, et refuse en effet son aide à Brutus, qui aurait promis en retour de la laisser piller par ses soldats : la victoire d?Octavien et de Marc-Antoine à Philippes en octobre 42 av. J.-C. en décide autrement. Ils récompensent la cité de sa fidélité en lui accordant le statut de «cité libre» (civitas libera). Cette promotion est célébrée par des émissions monétaires portant en légende la mention de la liberté des Thessaloniciens, et par l?institution de jeux commémoratifs[59]. La victoire elle-même est l?occasion de l?érection d?un arc de triomphe à l?une des entrées ouest principales de la ville : cette porte monumentale, le plus ancien monument romain de Thessalonique, est connue sous le nom de Porte d?Or. Bien qu?elle fût détruite en 1911 à l?occasion de l?aménagement de la place du Vardar, son aspect peut être restitué grâce aux gravures des voyageurs contemporains (voir ci-contre)[60]. Il s?agit d?un arc de marbre à une seule baie, construit en appareil pseudo-isodome, et décoré de guirlandes et de bucrânes. Au sommet de chaque pilier se trouvait un relief sculpté représentant deux hommes et leurs chevaux, probablement Octavien et Marc Antoine, les vainqueurs de Brutus. Il est possible qu?une inscription du musée de Thessalonique, dédiée aux dieux sauveurs, s?y rapporte[61]. L?épigraphie atteste aussi de l?institution à cette époque d?une ère d?Antoine[62], dont l?usage fut nécessairement de courte durée. Le culte de Rome et des évergètes romains apparaîtrait également à cette période.

[] Thessalonique à l?époque impériale

Le statut de cité libre confére deux privilèges essentiels à Thessalonique, le retrait de la garnison romaine et l?exemption de taxes envers le trésor romain. Il n?empêche pas qu?elle continue d?être le siège de l?administration provinciale, même si juridiquement la cité est désormais en dehors du cadre provincial. De 27 à 15 av. J.-C. puis à partir de 44 ap. J.-C., la Macédoine est une province sénatoriale, et à ce titre c?est un proconsul (ou éventuellement un propréteur) qui réside à Thessalonique[63]. La cité garde naturellement ses propres institutions politiques, héritées de l?époque hellénistique. La magistrature suprême, les politarques, voit simplement son caractère collégial renforcé, puisque le nombre de ces magistrats passe de deux sous la République, à cinq sous Auguste puis six au IIe siècle[64]. De façon plus inattendue, ce n?est pas Thessalonique mais la cité plus modeste de Béroia qui hérite de l?honneur d?être le siège du koinon des Macédoniens, c?est-à-dire de la fédération des cités macédoniennes chargée notamment de l?organisation du culte impérial[65]. Cette singularité, puisque le plus fréquemment c?est la cité la plus importante de la région qui obtient cet honneur, ne paraît pas liée au statut de cité libre de Thessalonique. Il reste en réalité presque certain qu?elle n?appartient pas au koinon macédonien durant les deux premiers siècles de l?Empire : le premier macédoniarque thessalonicien attesté date de 219[66]. De surcroît, il s?ensuit une rivalité civique intense entre Thessalonique et Béroia, la première convoitant le titre de métropole de Macédoine dont jouit la seconde en tant que siège du koinon.
Comme beaucoup de cités de l?Empire encore au IIIe siècle, Thessalonique pétitionne en effet l?empereur pour obtenir des titres honorifiques : elle obtient sous Gordien III (238-244) l?honneur de la néocorie (le privilège de veiller sur le temple des Augustes et à la célébration de leur culte) puis sous Dèce (249-251) les titres de colonie (honoraire) et métropole[67], peut-être en récompense pour son rôle dans la guerre contre les Goths. L?obtention du titre de métropole par Thessalonique marque la généralisation de cette dignité. Lorsque le culte impérial perd en importance par la suite, c?est la seule Thessalonique qui garde le titre de métropole en tant que capitale provinciale, aux dépens de Béroia.

[] Antiquité tardive

« Las Incantadas », portique à caryatides et atlantes sur le côté sud du forum romain. Gravure de 1831. Les sculptures sont aujourd'hui au musée du Louvre
« Las Incantadas », portique à caryatides et atlantes sur le côté sud du forum romain. Gravure de 1831. Les sculptures sont aujourd'hui au musée du Louvre
Phases romaine tardive, paléochrétienne et byzantine de développement urbain de Thessalonique.
Phases romaine tardive, paléochrétienne et byzantine de développement urbain de Thessalonique.

Plus tard, l'empereur Galère choisit d'y élire domicile et se lance dans la construction de son palais et de nombreux édifices publics. Dans sa lutte contre la chrétienté, il fait de Saint Dimitri un martyr qui est devenu le saint patron et protecteur de la ville.
Constantin Ier entame en 322 la construction des fortifications et du port artificiel qui continue le développement économique de la ville. Par L'Édit de Thessalonique (28 février 380), l'empereur Théodose Ier déclare obligatoire la foi en la divinité de Père, du Fils et du Saint Esprit enseignée par l'évêque Damase de Rome et l'évêque Pierre d'Alexandrie. L'arianisme est désormais proscrit dans l'Empire. Le concile ?cuménique de Constantinople (381) consacre ensuite le triomphe de l'orthodoxie sur l'arianisme[68]. Quiconque offre un sacrifice, adore une idole, ou entre dans un temple doit être dénoncé. Il est ensuite condamné à mort et ses biens confisqués au profit du dénonciateur. Tous les temples sont rasés et convertis en églises[69].

Cependant la fondation de Constantinople, et la concentration du pouvoir politique et religieux qui en découlent, ôte à Thessalonique le rôle central qu'elle pouvait espérer grâce à sa situation géographique. En 390, la population se révolte et tue le gouverneur et plusieurs magistrats. L'empereur chrétien Théodose Ier fait alors massacrer entre sept et dix mille personnes qu'il avait fait rassembler dans l'hippodrome. Ce massacre (connu sous le nom de « massacre de Thessalonique ») soulève l'indignation de l'Église. Saint Ambroise, l'évêque de Milan menace immédiatement Théodose Ier d'excommunication et l'invite à faire pénitence. Quand Théodose Ier se présente pour entrer dans la cathédrale de Milan[70], l'évêque déclare devant le peuple réuni qu'il ne peut laisser entrer dans l'église un homme souillé de tant de meurtres. Théodose accepte la pénitence publique et reste pendant huit jours à la porte de l'église.[71] Fait sans précédent dans l'histoire de l'Empire, Théodose Ier marque ainsi la soumission du pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Ceci annonce l'emprise théocratique de l'Église qui devient effective dès 395, à la mort de Théodose Ier, avec l'apparition de l'Empire romain d'Orient[68].

À partir du siècle suivant Thessalonique devient la capitale de la préfecture de l'Illyricum, vaste circonscription de l'empire qui englobe la quasi-totalité de la péninsule balkanique.

[] Empire byzantin

Pendant les premiers siècles de l'empire byzantin la ville connaît un essor économique constant. Sa position stratégique au débouché de la péninsule balkanique et sur la via Egnatia favorise le commerce et, forte d'une activité portuaire intense, la cité est en relation directe avec Le Pirée, Gênes et Constantinople. La foire de Thessalonique, les Demetria qui se tiennent en octobre, hors des remparts à l'ouest de la ville, est, tout au long de la période byzantine, une des plus importantes des Balkans[72],[73]. Durant la période byzantine, la ville s'enrichit de nombreux monuments et d'imposantes églises telles l'église Sainte-Sophie, l'église de l'Acheiropoiètos, et la basilique de Saint-Démétrius, patron de la ville.
En fait, les fortifications de la ville sont restées les mêmes depuis leur construction au IIIe siècle et leur amélioration au Ve siècle. Thessalonique occupe donc la même superficie à l'époque byzantine qu'à l'époque romaine. Le plan urbain n'a pas non plus changé. Elle est une des rares villes à n'avoir pas périclité[73].

À partir de la fin du VIe siècle de nombreuses tribus slaves s'installent dans la région de Thessalonique. Plusieurs attaques ont lieu contre la ville. Elle est assiégée pour la première fois par des tribus slaves en septembre 597[74], puis tout au long du VIIe siècle et l'empire, très engagé sur le front oriental, intervient mollement. Cette période de repli dure jusqu'au début du Xe siècle. Thessalonique est prise par les Sarrasins en 904[75]. Le prêtre Jean Caminiatès nous a laissé le récit réaliste des atrocités qui s'y déroulèrent. Léon le Tripolitain, renégat byzantin originaire d?Attalia en Pamphylie, attaque la ville avec 54 navires sarrasins et un peu plus de 10 000 hommes. Caminiatès et les autres habitants de la ville qui n?ont pas été tués sont réduits en esclavage ou échangés contre rançon. Le Tripolitain repart avec son butin et 22 000 jeunes gens.

Cependant le Xe siècle et le début du XIe siècle correspondent à une période de redressement et l'empire est réorganisé en thèmes. Thessalonique devient la capitale d'un thème destiné à durer jusqu'au XVe siècle.

[] Le sac de la ville par les Sarrasins

Tout au long des IXe siècle et Xe siècle siècle, les Sarrazins mènent des raids vers Mytilène, Lesbos, la péninsule du Mont Athos (862), en Chalcidique (866), les côtes adriatiques (872-873)[76]. Après leur capture de la Crète en 827, l'île devient un repère de pirates à partir duquel ils lancent des raids vers les côtes grecques. En 904, l'attention des Arabes se porte sur Thessalonique, alors la deuxième plus importante ville de l'Empire byzantin[77]. Un des témoins de l'arrivée des Sarrasins dans la ville est Jean Caminiatès[77]. Selon cet auteur les Thessaloniciens sont avertis de l'arrivée des Arabes par un messager de l'Empereur Léon VI le Sage. Les fortifications de la ville du côté de la mer avaient été peu entretenues jusque là, et leur petite taille offrent une possibilité de passage aux assaillants dont les navires sont presque de la même hauteur. Le général Petronas, envoyé par l'Empereur envisage de défendre la ville d'une attaque maritime en immergeant les stèles funéraires de l'ancien cimetière antique, empêchant ainsi le passage des navires ennemis. La venue d'un nouveau général ne permet pas de terminer cette tâche, celui-ci préférant se lancer dans la longue tâche de rehausser les murailles[78]. Une aide est demandée aux Slaves du thème du Strymon, mais ceux-ci, n'envoient qu'une petite armée d'archers inexpérimentés.

Cinquante-quatre navires Sarrasins commandés par Léon de Tripoli, arrivent au large de Thessalonique le 29 juillet 904[79],[80]. Les premiers combats se déroulent sur le rempart non protégé par les stèles immergées plus tôt. Bien qu'ayant réussi à approcher suffisamment près pour poser des échelles contre le mur, les assauts des Arabes le premier jour sont repoussés par les Grecs. Les Sarrasins s'établissent alors sur une plage à l'est de la ville[81].
Les combats du deuxième jour se concentrent sur les portes orientales de la ville. Malgré l'utilisation des sept catapultes, et l'incendie de deux des portes de la ville, les assauts arabes se trouvent à nouveau repoussés[82].

Le troisième jour de combat, comme le premier, se passe sur la partie la moins élevée des remparts protégeant la partie côtière de la ville. Les Sarrasins lient leurs navires deux par deux et établissent des tours en bois, leur permettant ainsi de dominer les soldats grecs postés sur les remparts. Dans la matinée du troisième jour, les Sarrasins franchissent les remparts et entrent dans la ville. Selon Caminiatès, les Arabes se livrent alors au pillage de la ville et au massacre de la population[83]. Les dix jours suivant, les Sarrasins se livrent au pillage de la ville et recherchent quelconque trésor[84]. Les habitants de la ville faits prisonniers peuvent sauver leur vie en échange de quelque bien de valeur leur appartenant[85].

Selon Caminiatès, se sont 22 000 Thessaloniciens qui sont faits prisonniers, et qui sont emmenés en Crète[86]. Certains sont vendus comme esclave en Crète, d'autres sont emmenés à Tripoli, en Syrie, pour servir dans les hammams de Léon. Seul un petit nombre de Thessaloniciens, dont Caminiatès, atteignent Tarse et sont échangés avec des prisonniers sarrasins de l'Empire byzantin[84]

[] L?occupation normande

En 1185, c'est au tour des Normands de Sicile de menacer la ville. Guillaume II de Sicile, roi du royaume normand de Sicile tente une politique expansionniste en attaquant l'Égypte en 1174, puis l'Empire byzantin. Le 24 juin 1185, sa flotte capture Durazzo[87]. À partir de cette tête de pont, une armée de 8 000 Normands avancent vers Thessalonique, qu'ils atteignent le 6 aôut. La flotte normande atteint également la ville le 15 août[88]. Un des témoins de cet événement est Eustathe de Thessalonique, grammairien byzantin et archevêque de Thessalonique. La ville est alors dirigée par le stratège David Comnène. Selon Eustathe, celui-ci fait preuve d'une injustifiable négligence et indifférence et le soupçonne de trahison avec l'ennemi tant il semble vouloir laisser la ville à aux Normands[89]. Les Grecs repoussent les assauts normands jusqu'au neuvième jour. Le 24 août, les Normands commencent à saper le mur, et creusent un tunnel sous le rempart est de la ville, finissant par ouvrir une brèche dans le mur[90]. David Comnène s'enfuit alors de Thessalonique, laissant les habitants dans la ville[91]. Les Normands se livrent alors au pillage de la ville et au massacre de ses habitants. On estime à plus de 7 000, le nombre de personnes tuées[92].
Le soir du même jour, les comtes normands font cesser le massacre. Les plus belles demeures sont occupées par les officiers de haut rang, tandis que les officiers de rangs inférieurs occupent des demeures plus modestes, laissant ainsi de nombreux habitants sans toit[92].
L'occupation normande dure quelques mois. Après la prise la ville, environ un tiers de l'armée reste à Thessalonique pendant que les deux autres tiers continuent leur route à travers la Macédoine et la Thrace[93] L'année suivante, les Normands sont défaits près du Strymon et beaucoup s'enfuient. Ceux n'ayant pu s'enfuir et restés à Thessalonique sont massacrés à leur tour par les Byzantins[93].

[] La domination franque

Thessalonique est assiégée et prise par les Normands en août 1185. Alexis Branas les défait le mois suivant et les oblige à évacuer la ville[74].
Elle tombe ensuite aux mains des Croisés. Les Ducs de Gênes, qui voient en cette attaque un moyen de piller les richesses de la ville et d'asseoir leur domination maritime sur la Méditerranée soutiennent la politique pontificale. Mais la rivale de Gênes, la République de Venise a encore ses intérêts à défendre dans cette région. En 1202, le marquis Boniface de Montferrat, élu chef de la quatrième croisade en 1202, se plie à la volonté du doge Enrico Dandolo, principal financier de l'expédition. Dando