Falashas
Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Les Falashas (guèze ???[1], hébreu ??????), ou Beta Israel (guèze ?? ?????, hébreu ???? ?????), ou Bétä Esraél[2] sont les Juifs d?Éthiopie.
Falasha signifie en amharique, « exilé » ou « immigrés ». Rarement utilisé par les Juifs d?Éthiopie, qui emploient plutôt Beta Israel (la « maison d?Israël », au sens de la « famille d?Israël »), il est généralement considéré comme péjoratif. Depuis l?immigration en Israël, le terme Beta Israel tend à être remplacé, en Israël et au sein de la communauté elle-même, par « Juifs d?Éthiopie »[3]. On trouve aussi, selon les régions d?Éthiopie, les termes Kayla (d?étymologie toujours discutée) et esra?elawi (israélite).
Les Beta Israel ont une origine mal définie. Ils ont vécu pendant des siècles dans le Nord de l?Éthiopie, en particulier les provinces du Gondar et du Tigré. Après avoir bénéficié de petits États indépendants jusqu?au XVIIe siècle, ils ont été conquis par l'empire d'Éthiopie, et sont devenus une minorité marginalisée, à laquelle il était interdit de posséder des terres et qui était accusée d?avoir le « mauvais ?il ».
Ils rentrent en contact avec le Judaïsme occidental à la fin du XIXe siècle. À compter du début du XXe siècle, une redéfinition en profondeur de l'identité de la communauté se fait jour et l'amène à se considérer désormais comme juive, et plus seulement comme Beta Israel. Cette évolution réduit progressivement les forts particularismes religieux originels et rapproche la religion des Beta Israel du Judaïsme orthodoxe.
En 1975, le gouvernement israélien reconnaît la judaïté des Beta Israël. Ceux-ci vont alors mener une difficile émigration vers Israël dans les années 1980 et 1990. En 2005, ils sont environ 105 000 en Israël.
Sommaire |
[] Religion
Dans la définition de l?identité spécifique Beta Israel, la religion est déterminante tant vis-à-vis des autres Éthiopiens que des autres Juifs. La description ci-dessous était valide en Éthiopie, mais évolue rapidement en Israël.
La religion des Falashas était basée sur la même version du Pentateuque que celle qu?utilisaient les chrétiens éthiopiens, rédigée en guèze, la langue liturgique de ces derniers. Outre les cinq livres du Pentateuque, leur version de la Bible comprend les « livres propres à la Septante grecque (Tobie, Judith, le Siracide), ainsi que le livre d?Hénoch et le livre des Jubilés[4] ». La version des Septante a quelques différences avec le canon hébraïque actuel. Ils n?utilisaient pas de Pentateuque en hébreu, langue qu?ils ne connaissaient d?ailleurs pas jusqu?au XXe siècle. Joseph Halévy rapporte d?ailleurs que les Falashas de 1868 achetaient parfois des Bibles chrétiennes qu?ils raturaient pour en expurger des formules chrétiennes[5]. Au côté du Pentateuque, on trouvait aussi « une vaste littérature sacrée en guèze », en partie d?origine chrétienne, mais expurgée[6]. Toute la littérature rabbinique, en particulier le Talmud, était ignorée.
Les Beta Israel ne pratiquaient pas les fêtes juives dont il n?est pas fait mention dans leur version de la Bible, comme Hanoucca, Pourim, le Jeûne de Guedaliah ou Sim?hat Torah. Ils pratiquaient par contre les fêtes de Pâque, de la Moisson, le jeûne d?Av (Tisha Beav), le jeûne d?Esther, le Nouvel An, le Grand Pardon, les Tabernacles. Les Beta Israel avaient enfin des fêtes spécifiques : Arfeasärt, Lesa et surtout le Segd[7].
Les pratiques de pureté étaient sensiblement plus strictes que dans le judaïsme orthodoxe. Il existait ainsi des « huttes du sang », où la femme devait s?isoler pendant ses règles, période d?impureté. Il existait aussi des « huttes de naissance » où la femme devait s?isoler 40 jours après la naissance d?un garçon, et 80 jours après celle d?une fille. Les hommes chargés d?un enterrement devaient rester isolés 7 jours et se purifier avant de revenir dans le village[8]. Enfin, après tout contact avec des personnes extérieures à la communauté, un Beta Israel devait se soumettre à des cérémonies de purification pour être réintégré dans le groupe. Ce commandement d?évitement physique avait pour nom attenku?? (« ne me touchez pas »).
Les communautés Beta Israel n?avaient pas de synagogue ni de rabbin. Leur lieu de culte était appelé masgid[9]. On y lisait la bible, et on y sacrifiait l?agneau pascal (coutume biblique abandonnée par les autres communautés juives). L?officiant était le Qes ou Qés ou Kés (prêtre), parfois assisté d?un däbtära ou awäddach (chantre), un clerc lettré n?ayant pas reçu la prêtrise[10]. Bien qu?il n?y ait pas de dirigeant religieux central, il existe quelques telleq kahen (grand prêtre) avec un poids régional particulier[11]. Jusqu?au XXe siècle, la communauté Beta Israel possédait une importante tradition monacale, probablement empruntée au monachisme des chrétiens d?Éthiopie. Cette institution a disparu dans le seconde moitié du XXe siècle, et il n?y a plus de moines Beta Israel. Enfin, les communautés Beta Israel n?utilisaient pas l?étoile de David, celle-ci étant un symbole de la royauté chrétienne (les Negus affirmaient en effet descendre de Salomon).
Le terme « Juif » (Ayoud en Amharique) n?était pas inconnu de la société éthiopienne, mais il semble avoir été plus utilisé (ponctuellement) par leur entourage chrétien que par les Beta Israel eux-mêmes.
Les spécificités religieuses Beta Israel ont été combattues tout au long du XXe siècle par les représentants Juifs en Éthiopie, et n?ont cessé de régresser au profit des pratiques du Judaïsme rabbinique, mais sans disparaître. En Israël, sous l'influence du judaïsme orthodoxe, leurs particularités semblent très menacées, malgré une certaine résistance des anciennes pratiques. Voir sur ce plan le chapitre « intégration en Israël ».
[] Les origines
L?origine des Beta Israel est obscure : l?histoire des populations éthiopiennes est mal connue entre le Ve siècle et XIIe siècle car l?empire d?Éthiopie n?a conservé pratiquement aucun texte de cette période.
[] Les traditions Beta Israel
Les Beta Israel eux-mêmes ont deux traditions principales concernant leurs origines. Selon la première, « la plus répandue dans la tradition orale »[12], les Beta Israel descendraient des Israélites ayant accompagné le prince Ménélik, fils du roi Salomon et de la reine de Saba lorsqu?il apporta l?arche d?alliance en Éthiopie, au Xe siècle avant Jésus-Christ. On peut noter que cette tradition est étroitement connectée à la légende des chrétiens d?Éthiopie concernant l?arche d?alliance. Elle en est peut-être une adaptation.
La seconde tradition fait des Beta Israel les descendants de la tribu israélite de Dan, une des « Dix tribus perdues d?Israël » (déportées par les Assyriens en -722 avant Jésus-Christ). En Israël, cette seconde tradition tend à devenir dominante, sans doute parce qu?elle est celle officiellement acceptée par le grand rabbinat israélien en 1973 (cf infra).
On trouve aussi des traditions moins répandues et qui tendent aujourd?hui à disparaître de la tradition orale Beta Israel. C?est par exemple l?hypothèse selon laquelle les Falashas descendraient d?un groupe d?hébreux ayant refusé de suivre Moïse lors de la sortie d?Égypte. Au XIXe siècle, un grand prêtre avait rapporté une tradition, qui semble aujourd?hui disparue, selon laquelle les Falashas seraient des éthiopiens convertis par Moïse lors d?une ancienne visite en Éthiopie. Une autre tradition fait remonter la présence juive en Éthiopie à la fuite d?Israélites après la prise de Jérusalem en -587 par les Babyloniens.
On peut retenir de ces traditions diverses deux choses. D?une part que les Beta Israel se considèrent comme les descendants des hébreux, et d?autres part qu?ils n?ont pas une perception claire et unique du lien entre eux-mêmes et leurs ancêtres supposés.
[] Les sources textuelles
Jusqu?au Ve siècle, les sources textuelles indiquent la présence d?une communauté juive en Éthiopie, comme dans d?autres pays riverains de la Mer Rouge d?ailleurs. En 327, par exemple, Physostorgios mentionne l?opposition des Juifs lors de la conversion au christianisme du royaume d?Abyssinie. Ces Juifs ne sont pas nommés « Beta Israel » et rien n?indique qu?ils aient eu des rites spécifiques.
À compter du XIIe siècle, les sources textuelles, indiquent l?existence de Beta Israel, mais ne parlent plus de la présence de Juifs pratiquant la religion classique. Dans le Kebra Nagast, un texte éthiopien du XIIIe siècle, il est fait allusion à Yodit (Judith) une reine juive. La première référence relativement claire[13] concernant les Beta Israel date seulement du XIVe siècle, dans un texte nommé les glorieuses victoires de Amda-Syon. Pendant le règne de ce roi chrétien (1314-1344), probablement au début de 1332, des campagnes dans les régions du nord-ouest de Semien, Wegera, Tsellemt, Tsegedé et Bégemder (ou Gondar) sont mentionnées contre des « renégats qui sont comme des juifs » (en Guèze : kama ayhud)[14].
Un moine chrétien du XIVe siècle, Zena Marqos, neveu du roi Yekouno Amlak (1270-1285) a écrit un compte rendu assez précis de l?histoire et de la religion des Beta Israel, obtenu d?une source unique, un converti. Celui-ci indique en particulier que les Falashas sont venus dans le pays avec Ménélik Ier, fils de la reine de Saba et du roi Salomon, qu?ils connaissent la Bible mais ne croient pas à l?enfantement du Christ par Marie[15].
Deux familles d?hypothèses sont avancées par les historiens pour l?apparition des communautés Beta Israel.
[] L?hypothèse juive
Les Beta Israel seraient apparus sur la base du noyau juif présent dans l?Éthiopie d?avant le Ve siècle. Ce noyau se serait élargi par mariage mixte et conversion. Ceux-ci ont dû être soit importants, soit la communauté juive originelle était déjà largement éthiopienne, puisque des études sur l?ADN des populations éthiopiennes ont eu lieu ne montrant aucune spécificité génétique des Beta Israel par rapport aux autres populations éthiopiennes.
La présence de Juifs en Éthiopie au Ve siècle, avant le tarissement des sources documentaires, milite en faveur de cette hypothèse.
Au XVIIe siècle, Manoel de Almeida, un diplomate et voyageur portugais, écrivait (dans son histoire de la haute Éthiopie ou Abassia[16]) : « Les Falashas, ou juifs, sont [...] de race [...] arabe [et parlent] hébreu, bien qu?ils soient très corrompus. Ils ont leurs bibles hébraïques et chantent les psaumes dans leurs synagogues ». Si ce rapport est exact, la permanence d?une connaissance de l?hébreu au XVIIe siècle milite en faveur d?une connaissance plus ancienne, et donc d?un apport juif venu de l?extérieur. On peut cependant noter que l?affirmation de Manoel de Almeida selon laquelle les Beta Israël sont de « race arabe » est manifestement erronée, ce qui pose question quant à la validité de ses sources et de son témoignage.
[] L?hypothèse chrétienne
D?après cette hypothèse, les Beta Israel seraient issus de groupes chrétiens fondamentalistes ne considérant comme authentique que le Pentateuque et rejetant le reste de la Bible, en particulier le Nouveau Testament. De tels attitudes sont connues dans d'autres groupes : Subbotniks russes ou Black Hebrews américains. Un rejet de la religion dominante aurait été facilité par le refus du pouvoir impérial par les populations du Nord, pouvoir légitimé par la religion copte[17].
Plusieurs éléments corroborent cette hypothèse :
- le caractère déjà très judaïsant du christianisme copte éthiopien : respect du Shabbat, circoncision, interdits alimentaires, origine supposée juive de la dynastie chrétienne[18]. Cette forte légitimation de l?Ancien Testament a peut-être incité certains à relativiser puis à rejeter le Nouveau Testament.
- l?origine chrétienne de la version du Pentateuque utilisée par les Beta Israël, et l?utilisation du Guèze comme langue liturgique,
- la présence de moines, de prêtres (Kés), et non de rabbins,
- la non-utilisation du nom traditionnel « juif[19] », de certaines fêtes juives, l?absence des symboles juifs traditionnels comme l?étoile de David[20], l'ignorance du terme « synagogue »[21], remplacé par un dérivé de « Mosquée ». En règle général, tout ce qui ressort de la tradition juive, mais qui n'est pas présent dans le Pentateuque est ignoré.
- les conversions ultérieures de chrétiens à la foi des Beta Israel, attestées par les textes chrétiens. Ces conversions montrent une certaine attractivité des Beta Israel sur les chrétiens, ce qui ne signifie pas obligatoirement que les premiers Beta Israel venaient des milieux chrétiens.
- les études génétiques, qui ne montrent pas de liens entre les Beta Israel et les autres communautés juives, mais insistent sur la similarité génétique avec les populations locales[22]. Cependant, si la génétique démontre l?origine locale des populations Beta Israel, elle ne tranche pas quant à l?origine de leur religion : conversion par des Juifs ou auto conversion[23].
En l?absence de preuves formelles, les deux hypothèses subsistent.
[] Histoire ancienne
L?histoire des Beta Israel ne devient vraiment accessible par les textes qu?à compter du XIVe siècle. C?est essentiellement à travers des textes chrétiens que sont connus les événements de l?époque, ce qui pose évidemment le problème de l?exhaustivité et de la neutralité des sources. Malgré cette réserve, ces textes permettent de décomposer l?histoire ancienne des Beta Israel en trois périodes.
[] La perte graduelle de l?indépendance ? du XIVe siècle à 1624
Les textes éthiopiens présentent une longue période de guerre entre l?empire d?Éthiopie et les petits États indépendants du Nord. Ceux-ci étaient Beta Israel, chrétiens, musulmans ou païens, généralement parlant des langues Agäw. La poussée impériale ne s?est donc pas faite uniquement contre les Beta Israel.
Il n?y a pas à cette époque un seul État Beta Israel dans le Nord, mais un ensemble de petits royaumes, dont on ne connaît d?ailleurs que peu de chose. Les chroniques éthiopiennes brossent le tableau d?une communauté Beta Israel relativement ouverte sur son environnement chrétien. Elles rapportent en effet d?assez nombreuses conversions de chrétiens à la religion des Beta Israel, ce qui indique à la fois que ceux-ci avaient une certaine activité prosélyte, et d?autre part que celle-ci rencontrait un certain succès. Il a été posé comme hypothèse qu?une partie de ce succès s?expliquait par la volonté d?un certain nombre de chrétiens du Nord d?échapper à la tutelle impériale. C?est ainsi au XVe siècle qu?un monachisme Beta Israel est organisé par Abba Sabra, un ancien moine chrétien. Le monachisme Beta Israel semble être plus ancien, mais c?est bien Abba Sabra qui lui a donné toute son importance. On note également que de nombreux éléments liturgiques chrétiens pénètrent la religion Beta Israel, après avoir été « épurés » de leurs aspects chrétiens, sans doute toujours sous l?influence des convertis.
Malgré cette attractivité, les Beta Israel ne cessent de perdre du terrain face aux troupes impériales. Dès le début du XVe siècle, le roi Yeshaq Ier d?Éthiopie décrète « celui qui est baptisé dans la religion chrétienne peut hériter de la terre de ses ancêtres ; sinon, qu?il soit un falasi »[24] (errant, exilé). Le terme ne désigne pas uniquement les Beta Israel, mais tous les non chrétiens. À terme, il ne désigne plus que les Beta Israel. En perdant le droit de posséder de la terre dans les zones conquises par l?empire, ceux-ci se transforment progressivement en une classe de paysans sans terre, travaillant les domaines des grands féodaux. De nombreux massacres et conversions plus ou moins forcées ou volontaires (selon les lieux et les époques) sont rapportées, et la population Beta Israel semble fortement diminuer dès cette période, à partir d?une population originelle estimée de façon très approximative à 500 000 personnes. Les langues Agäw commencent également à régresser au profit de l?Amharique.
[] L?intégration à l?empire ? 1624-1769
En 1624, les derniers Beta Israel indépendants sont battus par l?armée chrétienne éthiopienne, soutenue par les Portugais, lesquels étaient présents dans la Corne de l?Afrique depuis le XVIe siècle. Le diplomate portugais Manoel de Almeida parle d?eux dans son Histoire de la haute Éthiopie ou Abassia.
La destruction des bases institutionnelles Beta Israel dans le Nord de l?Éthiopie a sans doute entraîné la destruction de leurs archives et de leurs livres, effaçant ainsi la mémoire de leur histoire et de leurs origines[25].
La population Beta Israel est concentrée dans les deux provinces du Nord, surtout le Gondar, et dans une bien moindre mesure le Tigré (voir carte). Avec l?indépendance, les Falashas du Gondar perdent les caractéristiques d?une société diversifiée. Il n?y a plus de nobles ou de hiérarchie sociale. Subsiste maintenant une classe de paysans sans terre, avec cependant une petite classe moyenne liée à l?administration impériale. Celle-ci a installé sa nouvelle capitale dans le Gondar, l?ancien territoire des Beta Israel. C?est en particulier dans le domaine de la construction de bâtiments gouvernementaux que cette classe moyenne se spécialise.
Les Beta Israel du Tigré conservent par contre le droit de posséder la terre, et leur situation sociale s?en trouve moins dépréciée.
En 1769, l?explorateur écossais James Bruce, à la recherche des sources du Nil, a estimé leur population à encore 100 000 personnes. Il note aussi « la langue parlée est le falasha, bien qu?elle ne soit plus maintenant utilisée que par les juifs [...]. Anciennement, c?était la langue de toute la province de Dembea[26] ». La langue rapportée par Bruce est manifestement une forme de l?Agäw, la langue originelle des populations du Nord. L?amharisation, c?est-à-dire l?acculturation linguistique au groupe dominant de l?empire, les Amharas, est d?après Bruce déjà bien avancée pour les populations du Nord, sauf pour les Falashas, ce qui confirme le statut de groupe isolé qui est le leur.
[] La disparition de l?État central - 1769-1855
De 1769 à 1855, l?État central s?efface. Le pays devient dominé par les seigneurs de la guerre et les grands féodaux, et la situation générale des campagnes se dégrade fortement. Les constructions publiques cessent, et la classe moyenne Beta Israel disparaît. En compensation, certains Beta Israel se spécialisent dans l?artisanat, plus spécifiquement dans le couple forgerons (pour les hommes) et potiers (pour les femmes). Or, en Éthiopie comme dans une partie de l?Afrique, les forgerons et les potiers sont considérés comme des sorciers. En Éthiopie, on parle de Buda. Le Buda a le mauvais ?il, peut se transformer en hyène pour dévorer des êtres humains, « mange les âmes » des vivants. Tout contact avec lui doit donc être évité.[27]
Au XIXe siècle, la société Beta Israel a été radicalement modifiée. D?une société indépendante et diversifiée, elle est devenue une caste de paysans sans terre, de forgerons et de potiers, avec quelques religieux. Elle vit dans des villages réservés (environ 500 avant l?immigration en Israël), et est évitée par tous. Loin de son précédent prosélytisme, elle s?est repliée sur elle-même pour survivre, insistant toujours plus sur ses pratiques de purification et d?évitement des non Juifs. Tout Beta Israel en contact avec des non Juifs doit ainsi se purifier avant de pouvoir réintégrer la communauté.
La population plus restreinte du Tigré vit une réalité sociale un peu meilleure : elle a gardé le droit de posséder des terres, et sa mise à l?écart est moins poussée.
[] Histoire moderne
L?histoire moderne des Beta Israel commence avec la réunification de l?Éthiopie sous le règne de Théodore II (ou Théodoros II), en 1855. À cette époque, la population Beta Israel est estimée entre 50 000 et 100 000 personnes.
[] Missions protestantes et contre-mission juive
Malgré les contacts épisodiques précédents, l?Occident n?a vraiment connaissance de leur existence que lorsque les Beta Israel entrent en contact avec des missionnaires protestants de la « London Society for Promoting Christianity Among the Jews » (1859). Cette société s?était spécialisée dans la conversion des juifs. L?annonce de son implantation dans le Nord de l?Éthiopie, sous la direction d?un juif converti du nom de Henri Aaron Stern, suscite une certaine émotion dans le monde juif occidental. Plusieurs rabbins[28] proclament en réaction la judaïté des Beta Israel, et l?Alliance israélite universelle décide d?une contre mission en Éthiopie, dont est chargé Joseph Halévy en 1867-1868.
Halévy fait un rapport très favorable aux Beta Israel. Il demande la mise en place d?écoles juives, et propose même de « ramener en Palestine des milliers de colons falashas[29] », une douzaine d?années avant la formation de la première organisation sioniste.
Mais après la brève émotion suscitée par la médiatisation de la mission de la London Society, les Beta Israel sont de nouveaux ignorés. Des doutes sérieux subsistent sur leur judaïté, et l?Alliance israélite universelle ne donne pas suite aux recommandations de Halévy.
Jusqu?en 1904, les seuls contacts continus avec les occidentaux qu?ont les Beta Israel sont ceux établis avec les missionnaires de la London Society. Entre 1859 et 1922, celle-ci ne convertit au christianisme copte (et non au protestantisme, en vertu d?un accord passé avec le pouvoir éthiopien) qu?environ 2 000 Beta Israel. Ce résultat est modeste, et s?explique en partie par une forte réaction religieuse des moines Beta Israel, mais il a trois conséquences.
D?une part, la London Society considère les Beta Israel comme des juifs, et son discours semble avoir eu pour conséquence involontaire de favoriser l?apparition d?un certain sentiment de communauté avec un Judaïsme mondial jusqu?alors totalement inconnu.
D?autre part, les conversions participent à une certaine déstructuration de la société Beta Israel. Les convertis sont exclus de la communauté. Des villages et des familles se coupent en deux.
Enfin, un nouveau groupe de convertis se crée. Rejetés par les Beta Israel, mais pas vraiment acceptés par les chrétiens car toujours soupçonnés d?être Buda, la situation de ce groupe coincé entre deux mondes semble avoir été difficile. On trouve chez eux une des origines des actuels Falash Mura.
[] Les « Mauvais jours »
Entre 1888 et 1892, le Nord de l?Éthiopie connaît une série de catastrophes : famines dévastatrices, invasion des derviches soudanais du Madhi, épidémies. Le nombre des morts est très important. « Des mères ont cuit et mangé leurs propres enfants. D?horribles choses sont faites, qui sont indicibles[30] ». Les Beta Israel, en tant que groupe minoritaire très pauvre sont particulièrement touchés. On estime qu?entre la moitié et les deux tiers de la communauté disparaissent, coup terrible dont elle ne se relève que très difficilement. Les monastères juifs semblent avoir particulièrement souffert[31], et ce à l?approche d?un XXe siècle qui leur est fatal, du fait de la ferme opposition du Judaïsme mondial. La période a gardé le nom de Kefu-qän, les « mauvais jours ».
[] L?établissement de liens permanents avec le Judaïsme occidental
En 1904, Jacques Faitlovitch, Juif et ancien élève de Joseph Halévy à l?École des Hautes Études de Paris décida de mener une nouvelle mission dans le Nord de l?Éthiopie. Il obtient un financement du philanthrope juif Edmond de Rothschild.
Suite à son voyage, Faitlovitch mène une intense activité, avec trois objectifs :
- faire reconnaître les Beta Israel comme Juifs ;
- faire accepter aux Beta Israel leur appartenance au peuple juif ;
- « réformer » leur pratique religieuse pour la rapprocher du judaïsme orthodoxe. Il entend en particulier lutter contre les moines, les strictes règles de pureté et les sacrifices d?animaux. À ce titre, Faitlovitch va dans le même sens que les missionnaires protestants, même si l?objectif final n?est pas le même.
Ces objectifs ne vont pas d?eux-mêmes. En effet, si les Beta Israel suivent le Pentateuque et se considèrent comme descendants des Hébreux, il existe de substantielles différences entre les pratiques religieuses des deux groupes, et le terme « juif » n?est alors pas utilisé par les Beta Israel. Au XIXe siècle et pendant une bonne partie du XXe siècle, les différences de couleur de peau ont aussi été perçues comme porteuses de différences fondamentales.
Dans la première moitié du XXe siècle, Faitlovitch crée un comité international en faveur des Beta Israel, popularise leur existence grâce à son livre Notes de voyage chez les Falashas, et collecte des fonds qui lui permettent d?implanter des écoles dans leurs villages, à partir de 1910.
Il encourage aussi la formation d?une élite Beta Israel (numériquement peu nombreuse) dans des institutions juives occidentales sympathisantes. Dès 1905, il ramène en Europe celui qui est le grand leader des Beta Israel dans la première moitié du XXe siècle, Taamrat Emmanuel, un des premiers Éthiopiens éduqués à l?occidentale, qui est dans les années 1940 et 1950 un des conseillers du Negus. Cette élite joue un rôle important, une fois rentrée au pays, pour rattacher les Beta Israel au judaïsme orthodoxe (introduction de l?étoile de David, de certaines fêtes juives, acceptation par les Beta Israel de leur appartenance au peuple juif)[32]. Une certaine « modernisation » culturelle en découle, encore qu?elle ne soit pas seulement liée à l?influence des communautés juives extérieures, mais aussi aux efforts des différents gouvernements éthiopiens. L?excision des femmes, assez répandue dans la Corne de l?Afrique, aurait ainsi quasiment disparu des communautés Beta Israël au début des années 1980[33].
La question de la judaïté des Beta Israel est reçue avec une certaine sympathie au sein du judaïsme occidental dans l?entre-deux guerres. Le congrès juif mondial ou le joint[34] ont ainsi des actions en faveur des falashas. Le rav kook, père spirituel du courant sioniste religieux et grand rabbin de Palestine, les reconnaît comme juifs en 1921[35].
[] Les langues parlées par les Beta Israel
Lorsqu?il les rencontre en 1867, Joseph Halévy note une cohabitation entre l?Amharique et l?Agäw : « Ils parlent à la fois deux langues [...] l?Amharique [? et] un dialecte de la langue agaou [...]. Ils s?en servent ordinairement au sein de leurs familles[36] ».
Quarante ans plus tard, Jacques Faitlovitch constate les progrès de l?amharisation. « Le dialecte quouarena [...] n?est plus parlé que dans la province de Quouara et aux environs, ou les autres populations le parlent également. Dans le Dembea et le Siemen [...] la jeune génération l?ignore complètement[37] ».
Au cours du XXe siècle, les langues traditionnelles du Nord disparaissent totalement des communautés Beta Israel, remplacées par l?Amharique dans le Gondar, et le Tigrinya dans le Tigré. Au début des années 1990, cependant, « une langue Agäw, le quarennia était encore parlé par [...] les 2 000 Beta Israel très isolés de la région de Quara [...], de même que par leurs voisins, également d?origine Agäw[38]».
La langue liturgique est par contre le Guèze pour les trois groupes linguistiques survivants au XXe siècle. L?hébreu a fait une timide apparition en Éthiopie sous l?influence des écoles juives, surtout à partir des années 1950.
[] Les Baryas Falasha
La société Beta Israel comprend un sous-groupe de statut inférieur, véritable minorité de la minorité, les Baryas, ou captifs. Le statut de Barya n'est pas spécifique à la communauté falasha, et on trouve également des Baryas d'autres religions dans les autres communautés religieuses du Nord. Leur origine n?est pas datée, mais ils sont bien attestés à l?époque moderne au sein de la communauté Beta Israel, et existent toujours aujourd?hui en Israël. Les Baryas descendent de serviteurs achetés par des Beta Israel sur les anciens marchés d?esclaves, et convertis à la religion de leurs maîtres. Ils sont considérés comme « noirs » (t?equr, ou shanqilla, un mot d'origine Agäw qui référence les peuples nilotiques très noirs) par les Falashas. « Les Beta Israel se perçoivent eux-même comme qey [rouge] ou t?eyem [brun] - jamais comme le racialement inférieur t'equr[39] ». De fait, leur peau est plus claire, et les traits du visage plus « moyen-orientaux » que ceux des populations de l?intérieur du continent[40]. Les Baryas, eux, ont des traits plus classiquement africains, encore que d?après Hagar Salamon, « la prolifération des relations conjugales maître-esclave » (normalement prohibées) aient progressivement estompé les différences[39].
Les Baryas sont endogames, et ne sont pas autorisés à se marier avec les familles Beta Israel non Baryas. Il existe également une notion de demi baryas et quart de baryas, contraints de se marier entre eux[41]. Ils sont victimes de divers préjugés, étant supposés être « primitifs ». Ils n?avaient en Éthiopie qu?un accès restreint aux lieux de culte (Masgid), variable selon les régions. Hagar Salamon rapporte ainsi que selon celles-ci, ils devaient rester dans la cour du Masgid, ou devaient la quitter pendant la lecture de l'Orit (la Bible), ou ne pouvait y pénétrer qu?après plusieurs années[42]. Ils n?avaient en général pas le droit d?être enterrés dans les mêmes cimetières que les autres Falashas, et ceux-ci ne consommaient pas la viande des animaux qu?ils abattaient.
Jusqu?à leur immigration en Israël, les Baryas ont conservé un statut de serviteur, malgré l?abolition officielle de l?esclavage en 1924. Ils étaient « de facto une part de la propriété familiale et continuaient à être légués d?une génération à une autre. [? il y avait même une] vision générale des baryas comme [...] non-humains[39] ».
[] Refus israélien, adhésion Beta Israel
Lors de la création de l?État d?Israël, le grand rabbinat israélien décide de ne pas suivre ses prédécesseurs, et refuse de reconnaître comme Juifs les Beta Israel. Le gouvernement, qui n?avait pas suivi le rabbinat dans le cas des Samaritains ou des Karaïtes accepte cette position, leur refusant le droit d?immigrer en Israël. Cette position est cependant appliquée avec une certaine ambiguïté. L?Agence Juive maintient ainsi des écoles juives en Éthiopie. Elles sont fermées en 1958 pour raisons budgétaires, mais l?une d?elle reste ouverte, symbole d?acceptation partielle et de rejet dominant. Les organisations juives américaines qui aidaient les Beta Israel depuis la fin de la seconde guerre mondiale stoppent également l?essentiel de leurs opérations au début des années 1960.
Paradoxalement, malgré ce rejet grandissant, les années 1950 et 1960 voient la population Beta Israel se rapprocher du Judaïsme orthodoxe. L?appartenance au Judaïsme mondial est maintenant acceptée et fortement affirmée. L?étoile de David pénètre rapidement, et remplace sur le toit des lieux de culte les anciens symboles : un pot rouge ou un symbole phallique[43]. Certaines fêtes juives commencent à être pratiquées. Dans les années 1950, un petit livre résumant les pratiques rabbiniques est diffusé dans la communauté. Une nouvelle génération de Késotch sort des écoles juives et diffuse également ces pratiques[44].
[] La révolution éthiopienne de 1974
En 1974, un groupe de militaires procommunistes, le Derg, ou Därg, prend le pouvoir en Éthiopie. Les conséquences pour les Beta Israel sont importantes.
D?une part, les anciennes prescriptions contre la possession de la terre disparaissent, et une vaste redistribution des terres féodales est organisée au bénéfice des paysans sans terre, chrétiens, musulmans ou Beta Israel.
D?autre part, le régime prend progressivement des positions anti-religieuses et anti-israéliennes qui heurtent les Beta Israel.
Enfin, les anciens féodaux s?organisent au sein de l?EDU (Ethiopian Democratic Union), et déclenchent la lutte armée contre le nouveau régime. Les paysans bénéficiant de la réforme agraire sont alors souvent victimes de massacres. Les populations refusant à la fois l?EDU et le nouveau régime soutiennent l?opposition armée de gauche, l?EPRP (Ethiopian People Revolutionnary Party) et le TPLF (Tigrean People Liberation Front). Un certain nombre de jeunes Beta Israel rejoignent les troupes gouvernementales ou les rebelles de gauche. Tout le Nord du pays bascule dans la guerre civile. Au début des années 1980, la famine s?installe de façon durable. La situation des populations du Nord, et pas seulement des Beta Israel, devient intenable. Des centaines de milliers d?éthiopiens tentent de fuir guerre et la famine vers le Soudan voisin[45].
[] Émigration
Dès la fin des années 1940, on trouve quelques Falashas en Israël. Ce sont des femmes ayant épousé des soldats juifs yéménites de l?armée britannique, et quelques étudiants. En 1955, une vingtaine d?adolescents sont scolarisés à Kfar Batya, en vue de devenir enseignants en Éthiopie. La plupart y retournent effectivement au début des années 1960[46].
[] Emigration clandestine et reconnaissance par Israël
Entre 1965 et 1975 se met en place une petite émigration Beta Israel vers Israël. Elle est surtout le fait d?hommes, très peu nombreux, ayant fait des études, qui viennent en Israël avec un visa de tourisme (l?Éthiopie, pays officiellement chrétien, connaît un flux de pèlerins visitant la terre sainte), puis qui y restent illégalement. Ils trouvent sur place des sympathisants, qui les reconnaissent comme Juifs et les aident. Ces sympathisants s?organisent en association, sous la direction entre autres d?Ovadia Hazzi, Juif yéménite et ancien sergent de l?armée israélienne, marié à une Beta Israel depuis la seconde guerre mondiale. Certains obtiennent une régularisation de leur situation grâce à ces soutiens. Certains acceptent de se « convertir » au judaïsme, ce qui règle leur problème personnel, mais pas la situation de leur communauté. Les personnes qui obtiennent leur régularisation font souvent venir leur famille.
En 1973, Ovadia Hazzi pose officiellement la question de la judaïté des Beta Israel au grand rabbin sépharade d?Israël, Ovadia Yossef. Le grand rabbin, citant une décision rabbinique égyptienne du XVIe siècle, celle du Radbaz (Rabbi David ben Zimra, 1462?1572) et reprenant sa thèse selon laquelle les Beta Israel descendent de la tribu perdue de Dan, reconnaît leur judaïté en février 1973. Celle-ci est initialement rejetée par le grand rabbin ashkénaze, Shlomo Goren, qui finit cependant par s?y rallier en 1974.
En avril 1975, le gouvernement de Yitzhak Rabin accepte officiellement le caractère juif des Beta Israel, et leur ouvre le bénéfice de la loi du retour (loi permettant à tout juif dans le monde d?immigrer en Israël).
[] Émigration de masse des Beta Israel
L?émigration Beta Israel vers Israël reste officiellement interdite par le gouvernement éthiopien de 1973 à 1990. Il s'agit d'abord de la conséquence de la rupture des relations diplomatiques par Hailé Sélassié Ier en 1973 entre Israël et l?Éthiopie impériale, suite à la guerre du Kippour[47]. Il s'agit ensuite de la conséquence du coup d?État militaire de 1974, qui oriente la diplomatie dans un sens pro-soviétique marqué à compter de 1976[48], et ce jusqu'au rétablissement des relations diplomatiques en 1989. Malgré cette interdiction officielle, une émigration a lieu, se déroulant en plusieurs vagues. Elle vide les quelques 500 villages Beta Israel du Nord de leurs habitants :
1977 - Cent vingt-et-un Beta Israel émigrent en Israël avec l?accord du gouvernement éthiopien, dans le cadre d?un accord secret de fourniture d'armes par le gouvernement israélien au nouveau gouvernement révolutionnaire Éthiopien, lequel était alors en guerre contre la Somalie pour le contrôle de l'Ogaden. L'accord est rompu par l'Éthiopie après sa révélation à la presse par Moshe Dayan en février 1978. Il mettait en effet à mal le nouveau positionnement « anti-impérialiste » et pro-soviétique de la diplomatie éthiopienne, Israël étant l'allié des États-Unis.
1980-1984 - Chassés par la guerre civile, des éthiopiens du Nord, parmi lesquels des Beta Israel, se réfugient au Sud Soudan. D?après le Jerusalem Post du 15 mai 1986, 6 649 personnes, surtout des Tigréens, gagnent Israël par des voies détournées entre janvier 1980 et l?automne 1984 (le gouvernement soudanais, officiellement en guerre avec Israël, ferme plus ou moins les yeux sous la pression des USA), avec l?aide des services spéciaux israéliens. Au-delà de la guerre, les Falashas du Tigré partent aussi sous l'influence du bouche à oreille : les familles arrivées en Israël les premières informent leurs proches de la réussite de leur émigration, entraînant de nouveaux départs.
Automne 1984 - printemps 1985 - En partie motivés par les informations sur le succès de l'émigration tigréenne, les réfugiés Juifs du Gondar, bien plus nombreux que les tigréens, affluent au Soudan à partir de 1983, et les canaux clandestins d?évacuation ne suffisent plus. La grande famine[49] de 1984-1985 déplace des centaines de milliers d'éthiopiens du Nord vers les camps de réfugiés de l'Éthiopie du Nord et du Soudan. Des dizaines de milliers d'éthiopiens meurent de faim lors de véritable « marches de la mort », et la mortalité explose dans les camps du Soudan. Parmi ces victimes, on estime que 3 à 4 000 sont des Falashas. Fin 1984, le gouvernement soudanais, suite à l?intervention des États-Unis d?Amérique, laisse secrètement partir les 7 200 réfugiés Beta Israel restants vers l?Europe, d?où ils gagnent immédiatement Israël. Il y a deux vagues : l?opération Moïse du 20 novembre 1984 au 4 janvier 1985, concernent 6 500 personnes. Cette opération est interrompue par le Soudan lorsque la presse la révèle ; l?opération Reine de Saba, menée par la CIA quelques semaines plus tard, pour évacuer 650 personnes restant au Soudan. Cette seconde opération est le fruit de pressions américaines très importantes. Vingt pour cent des arrivants doivent être hospitalisés, les autres sont généralement dans un état sanitaire catastrophique.
1985-1989 - Le régime éthiopien bloque l?émigration, et la stabilisation relative de la situation dans le Nord arrête l?exode vers les camps soudanais. Une petite émigration clandestine subsiste, toujours assistée par le Mossad. Son envergure est très modeste.
1990-1991 - Soumis à une forte pression des rebelles tigréens et érythréens, et perdant son soutien militaire soviétique dans le cadre de l?effondrement du bloc de l?Est, le gouvernement éthiopien laisse partir 6 000 Beta Israel vers Israël, par petits groupes, dans l?espoir de se rapprocher des États-Unis d?Amérique, alliés d?Israël. De nombreux Beta Israel gagnent Addis-Abeba, capitale de l?Éthiopie, espérant échapper à la guerre civile qui ravage le Nord du pays (leur région d?origine), et espérant pouvoir partir pour Israël. Ils s?entassent dans des camps à la périphérie de la ville.
1991 et l'opération Salomon - Lors de l?effondrement du régime communiste éthiopien, les 14 324 Beta Israel réfugiés à Addis-Abeba sont évacués en deux jours vers Israël par un pont aérien (opération Salomon). Il y a 34 rotations d?avions d?El Al, dont on avait retiré les sièges pour y charger plus de personnes. De nouveau, de fortes pressions américaines ont facilité l?opération, ainsi qu?un transfert de 35 millions de dollars vers les comptes des derniers représentants du régime[50].
1991-1994 - Les derniers Beta Israel restés en Éthiopie émigrent vers Israël, en particulier ceux de la région de Quara ou Qwara (entre le lac Tana et le Soudan), en 1992, qui sont les seuls à passer de leurs villages en Israël sans le filtre de camps de réfugiés.
Falash Mura - À partir de 1992 commence une émigration irrégulière, soumise à l?évolution politique en Israël, celle des Falash Mura.
[] La difficile immigration des Falash Mura
Dès 1991, les autorités israéliennes ont annoncé que la question de l?émigration Beta Israel était en passe d?être réglée, grâce au départ de presque tous les juifs. Mais dès cette date, des milliers de personnes ont quitté le Nord du pays pour venir se réfugier à Addis-Abeba, se déclarant juives et demandant à émigrer vers Israël.
Un nouveau vocable apparaît pour désigner ce groupe : les Falash Mura.
Ces personnes, qui n?appartiennent pas aux communautés Beta Israël constituées, ne sont pas reconnues comme Juives par Israël, et ne sont initialement pas autorisées à émigrer. Elles sont en principe d?origine Beta Israel (avec des doutes pour certaines), mais ont quitté les communautés organisées, parfois depuis deux ou trois générations.
Les autorités israéliennes considèrent que ces personnes sont désormais chrétiennes et ne peuvent bénéficier de la loi du retour en tant que Juives. Elles affirment aussi que beaucoup ne sont même pas d?ascendance Beta Israel, mais sont des chrétiens de souche cherchant à émigrer en Occident. Elles considèrent donc les Falash Mura comme des émigrants économiques.
Les intéressés affirment être des Juifs assimilés, qui ne mettaient pas en avant leur appartenance dans un milieu où être Beta Israel est dévalorisé. Ils nient toute conversion au christianisme, ou l?admettent comme répondant à une contrainte.
Depuis longtemps existaient d?ailleurs des groupes de convertis. Il ne s?agissait pas vraiment de conversions forcées, mais plutôt de conversions visant à échapper à une situation sociale douloureuse. Bon nombre de ces groupes continuaient à pratiquer leur religion en privé. L?anthropologue Simon Messing a ainsi mené une enquête en 1962 au sein des Maryam Wodadj (les amis de Marie), un groupe ostensiblement chrétien (leurs femmes se tatouent des croix sur le visage), mais pratiquant toujours la religion Beta Israel en privé, strictement endogame (ne se mariant pas avec les chrétiens) et vivant dans le Dembea (entre la ville de Gondar et le lac Tana). « Au début des années 1980, G.J. Abbink[51] recense d?autres groupes de convertis »[52] judaïsants : les Färäs muqra, les Chämmané (« gens du Chämma ») à l?ouest du lac Tana, les Tä?biban (« hommes sages », ou « magiciens »), un groupe de forgerons vivant à Ankober et Addis-Abeba, et dont Faïtlovitch avait déjà parlé. Yona Bogale, un des principaux dirigeants Beta Israel du Gondar, « connaissait personnellement à Addis-Abeba un groupe de Falashas [...]. Ils s?étaient assimilés, [...] et ne présentaient aucun des signes distinctifs des Falashas tout en continuant à se considérer comme Be
Revue de presse Falashas
