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Emmanuel Lévinas 
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Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Levinas.
Emmanuel Levinas
Philosophe occidental
contemporain
Emmanuel Levinas.jpg
Naissance : 12 janvier 1906
DĂ©cès : 25 dĂ©cembre 1995
École/tradition : philosophie juive, phĂ©nomĂ©nologie, existentialisme
Principaux intĂ©rĂŞts : Éthique, histoire, religion, thĂ©ologie, Ă©rotisme
IdĂ©es remarquables : Autre/Autrui, Visage, ÉvĂ©nement, Éros, Au-delĂ  de l'ĂŞtre
Ĺ’uvres principales : TotalitĂ© et Infini
Difficile liberté
Autrement qu'ĂŞtre ou au-delĂ  de l'essence
InfluencĂ© par : Platon, Kant, Hegel, Kierkegaard, Bergson, Husserl, Buber, Rosenzweig, Heidegger, Bataille, Blanchot, Talmud, Monsieur Chouchani
A influencĂ© : Jacques Derrida, Jean-Luc Marion, Benny LĂ©vy, Marc-Alain Ouaknin, Alain Finkielkraut

Emmanuel Levinas (12 janvier 1906 – 25 dĂ©cembre 1995) est un philosophe français d'origine lituanienne, nĂ© Ă  Kaunas et naturalisĂ© français en 1930. Il a reçu dès son enfance une Ă©ducation juive traditionnelle, principalement axĂ©e sur la Torah. Plus tard, il a Ă©tĂ© introduit au Talmud par l'Ă©nigmatique « Monsieur Chouchani Â». La Torah enseignĂ©e par Levinas est dĂ©rivĂ©e des leçons de Monsieur Chouchani.

La philosophie de Levinas est centrée sur la question éthique et métaphysique d'Autrui, caractérisé comme l'Infini impossible à totaliser, puis comme l'au-delà de l'être, à l'instar du Bien platonicien, ou de l'idée cartésienne d'infini que la pensée ne peut contenir1. Levinas étend ses recherches à la philosophie de l'histoire et à la phénoménologie de l'amour. Il est également l'un des premiers à introduire en France la pensée de Husserl et Heidegger.

Sommaire

Biographie

De la Lituanie Ă  la France

Levinas est nĂ© Ă  Kaunas en Lituanie le 30 dĂ©cembre 1905 (selon le calendrier julien en vigueur alors dans l'empire russe, soit le 12 janvier 1906 selon le calendrier grĂ©gorien).

Fils de Jehiel Levyne (Levinas) et de DĂ©borah Gurvic, Emmanuel est l'aĂ®nĂ© d'une famille de trois enfants (trois garçons) : Boris (nĂ© en 1909) et Aminadab (nĂ© en 1913).

Son père est libraire et la famille parle russe. Un professeur particulier enseigne l'hébreu aux trois enfants à partir de la lecture de la Bible hébraïque.

La guerre de 1914 pousse la famille à fuir en Russie à Kharkov (Ukraine) jusqu'en 1920. Il vit donc la révolution russe de 1917, à onze ans, en Ukraine. C'est à Kharkov qu'Emmanuel Levinas entre au lycée, malgré le numerus clausus (limitation discriminatoire) permettant à seulement cinq enfants juifs d'y être admis. Il y lit les grands écrivains russes, notamment Pouchkine, Lermontov, Tolstoï et Dostoïevski, mais aussi Shakespeare.

Il part en 1923, Levinas se rend en France à Strasbourg pour suivre des études de philosophie (1923-1927). Il sera l'élève de Charles Blondel, Halbwachs, Pradines, Carteron et plus tard Guéroult. Il rencontre Maurice Blanchot avec lequel il entretiendra une profonde amitié.

De 1928 à 1929, il est l'élève, à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne) d'Edmund Husserl (deux semestres), puis de Martin Heidegger (un semestre), et fait l'apprentissage de la phénoménologie auquel il avait été initié par Jean Hering. Après avoir soutenu sa thèse de doctorat Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl (1930), il s'établit à Paris. Il suivra les cours de Léon Brunschvig, ainsi que parfois ceux de Kojève sur Hegel. Le samedi soir, il assiste aux rencontres philosophiques organisées par Gabriel Marcel.

En 1931, il obtient la nationalité française. Marié à Raïssa (Marguerite) Lévi (1932), il œuvre à l'Alliance israélite universelle (A.I.U.) de 1933 à 1939. Les Levinas auront trois enfants, Eliane, décédée en bas âge, Simone Hansel (née Levinas), pédiatre, et le pianiste et compositeur Michaël Levinas.

Levinas est mobilisĂ© en 1939 et fait prisonnier Ă  Rennes ; puis transportĂ© en Allemagne, près de Hanovre. Il est captif dans un Arbeitskommando (commando de travail)) ou un oflag (camp d'officiers) pendant cinq ans, oĂą Ă©taient rassemblĂ©s les prisonniers de guerre juifs, ainsi que certains prĂŞtres catholiques. Il y a rĂ©digĂ© l'essentiel de son livre De l'existence Ă  l'existant. Presque toute sa famille restĂ©e en Lituanie est dĂ©cimĂ©e du fait des crimes nazis.

Après la guerre, en 1947, il publie De l'existence Ă  l'existant, et participe rĂ©gulièrement Ă  des confĂ©rences au Collège Philosophique de Jean Wahl. A cette Ă©poque, il commence Ă  Ă©tudier le Talmud sous la direction de M. Chouchani. Il est nommĂ© directeur de l'Ecole normale de l'Alliance IsraĂ©lite Universelle. A partir de 1957, il donne des commentaires talmudiques, aux Colloques des Intellectuels Juifs de France, rĂ©unis dans les Lectures talmudiques et Nouvelles Lectures talmudiques. MalgrĂ© sa prĂ©dilection dans ce domaine, il ne se prĂ©tendra jamais « talmudiste Â», c'est-Ă -dire maĂ®tre ès Talmud, mais « amateur, avec toute la connotation amoureuse du terme Â».

En 1961, il publie sa thèse Totalité et Infini, et de 1964 à 1975, Lévinas entreprendra sa carrière universitaire. Celle-ci le conduira de l'Université de Poitiers, par Paris-Nanterre (1967), à la Sorbonne (1973) où il enseignera jusqu'en 1976, année de sa retraite.

Dans les années 1970 et 1980, à l'invitation de la communauté juive de Fribourg (Suisse), Lévinas assure quelques cours à l'université de Fribourg (pensée juive, Husserl, exégèse de la Torah). En 1989, il reçoit le Prix Balzan pour la philosophie.

Emmanuel Levinas dĂ©cède Ă  Paris le 25 dĂ©cembre 1995 pendant la fĂŞte de Hanoucca.

Expérience de la guerre

Emmanuel Levinas évoque rarement ses cinq années de captivité dans un Stalag en Allemagne. Pourtant, il a été blessé jusque dans sa chair par l'antisémitisme, à la suite de la disparition de sa famille dans les camps. L'expérience de l'humiliation et la souffrance inutile le conduisent à professer son judaïsme comme un humanisme. Pour lui, l'antisémitisme désigne la haine de l'autre homme. Son expérience repose sur un vécu chargé d'affects très divers, sur des faits traumatiques non nommés.

En partant de son expĂ©rience de la guerre et des camps de travail, Levinas « dĂ©monte Â» la philosophie de l'ĂŞtre et propose une philosophie de l'autre. Entre l'hitlĂ©risme pressenti et l'impĂ©rieuse responsabilitĂ© d'enseigner aux gĂ©nĂ©rations futures le devoir de mĂ©moire, Levinas s'efforce de porter sur l'histoire un regard sans haine ni ressentiment. Il n'a pas Ă©tĂ© Ă  Auschwitz, toutefois il y a perdu toute sa famille. Pour lui, survivre ressemble Ă  un privilège. Dans cet ajournement de la mort, le survivant Levinas fait l'Ă©trange expĂ©rience d'une libertĂ© qui se dĂ©couvre responsable pour l'autre humain Ă  l'infini.

Dieu et la Shoah

Après Auschwitz, l'idĂ©e de Dieu s'est imposĂ©e comme une manière diffĂ©rente – voire une « seconde religion Â» – de prĂ©senter Dieu et le sens de la souffrance humaine. En rĂ©ponse Ă  l'affirmation totalitaire de la haine et Ă  l'enracinement de celle-ci jusqu'au plus profond de l'ĂŞtre, Levinas, au sortir de la guerre, travaille Ă  dĂ©ployer une Ă©thique qui envisage la souffrance dans une perspective interhumaine, c'est-Ă -dire dans une non-indiffĂ©rence des uns envers les autres.

Chez Emmanuel Levinas, la notion de transcendance surgit d'une humanité souffrante. Elle évoque d'entrée de jeu l'athéisme, c'est-à-dire la condition d'un être séparé. Il ne s'agit ni de venir au secours du divin ni de le nier. Se rapporter à l'absolu en athée, c'est s'offrir au dialogue avec l'Autre et non pas le réduire à l'objet d'un discours. Ce faisant, Levinas ne cherche pas à présenter des preuves de l'existence de Dieu. Il indique comment se produit l'emphase de l'infini dans le fini. Ce n'est pas Dieu qui est recherché dans le prochain, c'est l'Autre qui habite la conscience dans la proximité du prochain et qui lui signifie sa dévotion à autrui.

Philosophie

La découverte de la phénoménologie allemande

La pensĂ©e de Levinas se rencontre au carrefour de la phĂ©nomĂ©nologie et de la philosophie existentielle. Elle questionne les fondements de l'ontologie pour prĂ©senter l'humanisme comme « lieu Ă©thique Â» de la transcendance. Regard vers le passĂ© (mĂ©moire) et vers le futur, cette pensĂ©e arrache le sujet au sol sur lequel ce dernier pense reposer (transcendance) pour le « planter Â» de manière nouvelle dans une humanitĂ© qui ne cesse de se dĂ©dire tout au long de sa propre histoire (immanence).

Levinas a été profondément influencé par Edmund Husserl et Martin Heidegger, qu'il a rencontrés à l'université de Fribourg-en-Brisgau et dont il a introduit l'œuvre en France, notamment les Méditations cartésiennes de Husserl, dont il a assuré la traduction2. Son travail philosophique a également été marqué par la tradition juive, et par la condition juive elle-même, Levinas ayant été interné dans un camp de prisonniers de guerre juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

Levinas reprend aussi la tradition platonicienne et nĂ©oplatonicienne, en quĂŞte de l'ineffable. Cela est particulièrement visible dans le livre Autrement qu'ĂŞtre ou au-delĂ  de l'essence, dont le titre Ă©voque dĂ©jĂ  le Bien platonicien, dĂ©crit comme « au-delĂ  de l'essence Â» dans La RĂ©publique. Dans Éthique et Infini, Levinas Ă©voque le Phèdre de Platon comme l'un des « cinq plus beaux livres de l'histoire de la philosophie Â»3, aux cĂ´tĂ©s de la Critique de la raison pure (Kant), de la PhĂ©nomĂ©nologie de l'esprit (Hegel), de l'Essai sur les donnĂ©es immĂ©diates de la conscience (Bergson) et enfin du livre de Heidegger intitulĂ© ĂŠtre et Temps.

Introduction à la lecture de deux œuvres majeures

TotalitĂ© et infini date de la fin de la pĂ©riode phĂ©nomĂ©nologique de Levinas. L’« Ă©piphanie du visage Â» y est abordĂ©e dans un geste phĂ©nomĂ©nologique.
Autrement qu'être ou Au-delà de l’essence rompt avec le langage phénoménologique suite aux critiques de Derrida dans Violence et Métaphysique.

Présentation d’Emmanuel Levinas dans son époque

Levinas a marquĂ© la philosophie de la fin du XXe siècle. Par ses Ĺ“uvres, il est prĂ©sent dans de nombreux dĂ©bats contemporains, comme s’il les avait anticipĂ©s. Sa pensĂ©e a paru s’incarner dans une Ă©poque (les annĂ©es 1990), Ă  tel point que la rĂ©fĂ©rence Ă  Levinas a fini par valoir par elle-mĂŞme. Le registre, l’espace culturel dans laquelle la rĂ©fĂ©rence Ă  Levinas s’est imposĂ©e est celui de l’éthique. Qu’est-ce que l’éthique, en particulier pour Levinas ?

Pendant les trente glorieuses, tout ce qui relève de la morale est liĂ© Ă  l’ordre bourgeois et rejetĂ© comme tel. Les grands dĂ©bats sont marquĂ©s par le marxisme, il y a une surdĂ©termination politique de la philosophie. Levinas, alors en pleine activitĂ©, n’est pas Ă  la mode, ce qui ne signifie pas que ce dernier ne soit pas attentif Ă  la pensĂ©e de son Ă©poque. L’attention de la pensĂ©e marxiste Ă  l’histoire et la subordination de l’individu au projet politique relèvent de ce que Levinas appelle « la TotalitĂ© Â», (cf « la mort du sujet Â» (lequel est un montage du discours pour Lacan, Barthes, Foucault, LĂ©vi-Strauss)). Le retour de la subjectivitĂ© au cours de la rĂ©cession des annĂ©es 1970 rend possible l’attention Ă  Levinas.

Ă€ ce moment-lĂ , le besoin de se rĂ©approprier l’individualitĂ© agissante est grand. C’est la pĂ©riode de l'humanitaire, de la morale altruiste, voire de l’inflation Ă©thique (« we are the world Â»). La responsabilitĂ© lĂ©vinassienne semble ĂŞtre un cadre thĂ©orique appropriĂ© Ă  cette Ă©poque. Cependant, n’y a-t-il pas lĂ  un contresens complet ? La responsabilitĂ© lĂ©vinassienne est une dĂ©termination originaire du sujet, prĂ©cĂ©dant les dĂ©terminations psychologiques ou sociologiques. La pensĂ©e de Levinas court alors le risque d’être dĂ©tournĂ©e en idĂ©ologie.

L’éthique philosophique ne doit pas ĂŞtre confondue avec les « codes moraux Â» qui naissent ou s’amplifient dans les annĂ©es 1980 : « Ă©thiques Â» professionnelles (mĂ©dicale, journalistique), dĂ©ontologies parcellisĂ©es, contractualisme, (on a parlĂ© d'une « La valse aux Ă©thiquettes Â»)… Cette multiplication provoque un relativisme conceptuel sur l'Ă©thique qui n’a rien Ă  voir avec la pensĂ©e de Levinas : il n’a pas pour ambition de fournir une thĂ©orie Ă©thique au sens d’un code moral ou d’une Ă©thique prescriptive au sens kantien (on peut entendre l’éthique comme la morale objectivĂ©e, fondĂ©e en raison, ce que fait Kant).

L’ambition de Levinas

« Dire l’humain de l’homme Â», proposer une Ă©thique de l’éthique, une philosophie première du sujet en tant qu’il est d’emblĂ©e sujet Ă©thique. Levinas pense le rapport Ă  l'autre comme l’infini dont le « visage Â», dans sa nuditĂ©, est la trace. Le « visage Â» est une chose devenue concept : c’est ce qui vient oblitĂ©rer toute dĂ©finition de l’Autre, toute finitisation. Ici, il faut voir que l’Autre n’est authentiquement autre que s’il n’est pas que ce qu’il est, s’il dĂ©borde sa dĂ©finition dans l’être (cf. le genre de l’autre platonicien). Inversement, l’impossibilitĂ© de dĂ©finir l’Autre le ramène Ă  l’indĂ©fini, au dĂ©bordant, Ă  l’infini au sens de Levinas. Ainsi le « visage Â» lĂ©vinassien ne se ramène pas au visage physique, mĂŞme s’il part (phĂ©nomĂ©nologiquement)de lĂ .

Pour Levinas, rencontrer l'Autre c'est avoir l'idĂ©e de l'infini telle que la dĂ©finit Descartes, c'est-Ă -dire (par dĂ©finition) avoir la pensĂ©e de ce que l'on ne peut pas penser, avoir l'idĂ©e de ce dont on peut pas avoir idĂ©e, de dĂ©sirer ce qui ne pourra jamais combler mon dĂ©sir (car le rapport Ă  l'Autre est dĂ©sir et bontĂ©). D'oĂą cette Ă©trange phrase de la première section de TotalitĂ© et Infini: « Le DĂ©sir mĂ©taphysique de l'absolument Autre est satisfait dans la mesure oĂą il ne l'est pas. Â»

« DĂ©-visager Â» quelqu’un, c’est dĂ©truire son visage en le dĂ©composant, en le rĂ©duisant Ă  un ensemble de qualitĂ©s sensibles. Pour Levinas, le visage est nu, sans qualitĂ©s, un « trou dans l'ĂŠtre Â» (Sartre), ce qui fait penser Ă  ce que Platon dit du Bien au-delĂ  de l'ĂŠtre, idĂ©e que Levinas reprend souvent Ă  son compte. Lorsque je suis confrontĂ© au visage, il me met en question. Je suis destituĂ©, traumatisĂ©, violentĂ©. « L’éthique, c’est ce qui provoque un dĂ©rangement dans le sujet Â».
Ainsi, le registre « bien-pensant Â» de la morale bourgeoise ou de l’égalitarisme, celui de la charitĂ©, de l’altruisme, de la rĂ©crimination moralisante, n’est pas celui de Levinas car ses postures de charitĂ© confortent le sujet dans son identitĂ©, dans sa contenance subjective. Ma charitĂ© me fait du bien, alors que la relation Ă©thique lĂ©vinassienne me bouleverse. Ainsi le lieu du contresens Ă  propos de Levinas est la morale (cf Alain Badiou : La morale). Comme l'Ă©crit Levinas, « Il importe au plus haut point de savoir si l'on n'est pas dupe de la morale Â» (TotalitĂ© et infini: PrĂ©face). Qu’en est-il de la question morale chez Levinas ?

Ne pas ĂŞtre « dupe de la morale Â» : l'effraction du visage

Levinas rĂ©flĂ©chit dans une perspective post-nietzschĂ©enne : le nom de morale ne vĂ©hicule-t-il pas le simple reflet d’une culture ? Ă€ partir de l’aporie Kant / Nietzsche, il est nĂ©cessaire de faire « dĂ©finition de l’indĂ©finissable Â».

« Dans le geste altruiste, quelque chose de ma libertĂ©, de ma puissance, trouve Ă  s’exercer Â». L’idĂ©e rousseauiste de « pitiĂ© naturelle Â», venant de l’identification Ă  autrui souffrant, suggère que « l’humain de l’homme Â» tiendrait dans le partage de la dĂ©tresse. Au contraire, chez Levinas, on trouve un dĂ©sespoir face Ă  l’inhumanitĂ© de l’homme faisant face Ă  l’humain, une rupture de la tradition humaniste. Levinas, en tant que rescapĂ© de la Shoah oĂą pĂ©rit toute sa famille, a intĂ©grĂ© la « banalitĂ© du mal Â» de Arendt, question qui renvoie Ă  la « radicalitĂ© du mal Â» kantienne (avant toute action sensible, il y a un mal radical qui forme terreau). Ainsi, chez Levinas, il n’y a pas de rejet de l’inhumain hors de l’humain, pas d’« empire du mal Â». Le mal est une charge Ă  porter, indĂ©finissable, impossible Ă  circonscrire, infinie.

Par consĂ©quent, le propre de la responsabilitĂ© face Ă  ce mal est d’être aussi infinie, au sens oĂą l’on en a jamais fini avec elle. « Plus je suis juste, plus je suis injuste Â». La sympathie n’est donc pas pour Levinas une affection naturelle, sur laquelle on peut fonder une morale du sentiment, elle est au contraire « contre-nature Â».

L’éthique pour Levinas est ce qui est en moi, mais ne vient pas de moi. De moi-mĂŞme, je persĂ©vère dans mon ĂŞtre, dans mon « inter-essement Â» ou conatus essendi (Spinoza). Quelque chose d’étranger vient rompre cette spontanĂ©itĂ©, me « des-inter-esser Â», me couper en deux entre moi et moi. C’est la figure de la « dĂ©fection de l’être Â», du visage de l’autre. C’est le « visage Â» de l’autre qui fait effraction dans mon ĂŞtre et rompt ma tranquillitĂ©.

Le visage levinassien a pu ĂŞtre extrait de son cadre proprement philosophique et rĂ©intĂ©grĂ© au sein d'une sociologie de l'action ordinaire, afin d'apprĂ©hender une des modalitĂ©s de nos expĂ©riences quotidiennes, ce que le sociologue Philippe Corcuff et la philosophe Natalie Depraz ont appelĂ© « l'interpellation Ă©thique dans le face-Ă -face Â» en vue d'enquĂŞtes empiriques Ă  l'hĂ´pital, Ă  l'ANPE et dans les caisses d'allocations familiales4.

Le sens de Totalité et Infini

Article dĂ©taillĂ© : TotalitĂ© et infini.

Un refus de la métaphysique occidentale dont le geste est violent. Dans convaincre il y a vaincre. Avant la guerre, cette expérience l'aida.

La destitution de l’ontologie

Cette conception de l'altĂ©ritĂ© contredit la philosophie occidentale, fondĂ©e sur une ontologie, en ce que l’« autre Â» ne se laisse pas penser comme ĂŞtre. « Autrement qu’être, et non ĂŞtre autrement Â» (Levinas). Le visage est ce qui m’empĂŞche d’exister naturellement, et « l’humain de l’homme Â» consiste prĂ©cisĂ©ment en ce rĂ©gime de dĂ©fection de soi. L’inhumain consisterait au contraire dans le perpĂ©tuel intĂ©ressement du sujet. L’inhumain consiste alors en l’identitĂ© « sujet=ĂŞtre Â». « L’être, c’est le mal Â» comme l'Ă©crit Levinas (non sans humour provocateur). Cela renvoie Ă  Heidegger : « Les choses sont, l’humain existe Â». Rapporter un sujet (exclusivement) Ă  son ĂŞtre est une possibilitĂ© d’inhumanitĂ©, alors que la subjectivitĂ© rĂ©ellement humaine est traversĂ©e par le visage. « Le sujet est structurĂ© comme autre dans le mĂŞme Â» (Levinas).

Le problème éthique/justice

Il y a donc chez Levinas une dĂ©subjectivisation du sujet par le visage : le sujet est altĂ©rĂ© dès le dĂ©part, de manière prĂ©-originaire. Les effets pratiques de l’éthique lĂ©vinassienne portent en particulier sur la politique, mĂŞme si celle-ci n’a pas Ă©tĂ© travaillĂ©e par LĂ©vinas en tant que telle. Les deux concepts clefs pour les questions de type politique sont : la « justice Â» et le « tiers Â». La justice apparaĂ®t ainsi comme une « Ă©thique de l’éthique Â» : la dĂ©fection du sujet face au visage montre que la question Ă©thique se joue dans le face Ă  face, c'est-Ă -dire Ă  deux, qu’en est-il alors des tiers ?

Sans visages, les tiers viennent faire valoir une revendication, une objection de l’éthique elle-mĂŞme. Que devient alors le duo Ă©thique, fondamentalement asymĂ©trique et inĂ©galitaire (le sujet n’a pas de visage) lors de l’irruption du tiers ? Le rapport Ă©thique est-il ruinĂ© par les places interchangeables sur lesquelles se fonde la justice depuis Kant ?

Dans cette tension éthique/justice, l’égalité pose problème car la singularité du visage ne peut pas s’y faire valoir. L’incompatibilité de ces deux ordres hétérogènes est une des grandes questions posées au lecteur de Levinas.

La solution lĂ©vinassienne Ă  ce problème est d’ordre diachronique, elle se passe par une sĂ©rie d’interruptions :
Toute politique porte le péril d’une tyrannie si elle est laissée à elle-même.
L’interruption justicielle du face à face doit elle-même être interrompue par le point de vue éthique.
Levinas donne l’image du tribunal :

  • avant le jugement : Ă©thique,
  • pendant le jugement : Ă©galitĂ© devant la loi,
  • après le jugement : Ă©thique Ă  nouveau.

Cela peut correspondre Ă  la figure du militantisme : interrompre par l’éthique un processus mĂŞme lĂ©gal (faucheurs volontaires).

Ainsi en nous incitant Ă  « comparer l'incomparable Â», Levinas ouvre une tension fĂ©conde et indĂ©passable entre Ă©thique et philosophie politique5. C'est notamment Ă  partir de cette tension levinassienne que le philosophe Miguel Abensour a alimentĂ© une reproblĂ©matisation de la question de l'utopie6. C'est aussi dans ce sillage levinassien que le sociologue engagĂ© Philippe Corcuff a proposĂ© le terme paradoxal de « social-dĂ©mocratie libertaire Â» afin de nommer une philosophie politique Ă©mancipatrice ajustĂ©e Ă  la galaxie altermondialiste7.

En guise de conclusion

La pensĂ©e de Levinas montre le sujet dĂ©subjectivĂ© en tant qu’il est responsable, elle n’est donc pas une mĂ©taphysique du sujet. Sa thèse est que la subjectivitĂ© est structurĂ©e comme « autre dans le mĂŞme Â». L’éthique ne s’enracine pas dans une polis, un monde commun, un ĂŞtre ensemble dans un lieu. Elle n’est pas contenue dans le « nous Â», mais se tient dans un « hors-lieu Â», dans un rapport je-tu oĂą personne ne peut me remplacer (comme dans la mort). L’unicitĂ© Ă©thique du sujet non-substituable confronte le sujet Ă  la question de sa libertĂ©, car le sujet y est destituĂ© de tout pouvoir. Ce qui fait dire Ă  Levinas « ĂŠtre libre, c'est faire ce que personne ne peut faire Ă  ma place. Â»

Il y a chez Levinas un paradoxe Ă©thique/justice. La politique ne se pose pas comme sphère autonome : « politique après ! Â» (Recueil talmudique : Au-delĂ  du verset), elle ne peut pas ĂŞtre première. Au contraire, la philosophie première chez LĂ©vinas est l’éthique, la politique est une question qui vient après une rĂ©ponse. La question de l’égalitĂ© « justicielle Â», si elle vient avant la rĂ©ponse Ă©thique, court-circuite la relation Ă©thique. Comment la dissymĂ©trie Ă©thique peut-elle se symĂ©triser en justice, dans un passage de 2 Ă  2+n, c'est la question politique lĂ©vinassienne par excellence.

Ĺ’uvres

L'impressionnante œuvre léguée par le philosophe n'est pas entièrement connue du public. Le conflit qui oppose le fils et la fille de Levinas sur le droit moral à l'égard de certaines œuvres empêche la publication de plusieurs volumes de textes inédits8.

Principales œuvres

Voir une bibliographie complète ici
  • DĂ©but de la publication des oeuvres complètes aux Ă©ditions Grasset : volume 1, 14 octobre 2009. Volume publiĂ© sous la responsabilitĂ© de Rodolphe Calin et de Catherine Charlier, prĂ©face de Jean-Luc Marion : Carnets de captivitĂ©, Ă©crits sur la captivitĂ© et notes philosophiques diverses.
  • De l'Évasion, Montpellier, Fata Morgana, 1962
  • En dĂ©couvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, Paris, J. Vrin, nouvelle Ă©dition aug. 1967, 3e Ă©dition 1974
  • Quatre lectures talmudiques, Paris, Minuit, 1968, nouvelle Ă©dition in coll. “ Critique ”, 1976
  • Difficile libertĂ©, Paris, Albin Michel, coll. “ PrĂ©sence du judaĂŻsme ”, nouvelle Ă©dition aug. 1976, 3e Ă©dit. 1983, 4e Ă©dition 1995, 5e Ă©dition 2006
  • Sur Maurice Blanchot, Fata Morgana, coll. “ Essais ”, 1976, nouvelle Ă©dition 1995
  • Noms propres, Montpellier, Fata Morgana, 1976
  • Du SacrĂ© au saint : cinq nouvelles lectures talmudiques, Paris Minuit, coll. “ Critique ”1977
  • De l'Existence Ă  l'existant, Paris, J. Vrin, 1978, nouvelle Ă©dition, 1993
  • Le Temps et l'Autre, Montpellier, Fata Morgana, 1980
  • L'Au-delĂ  du verset : lectures et discours talmudiques, Paris, Minuit, coll. “ Critique ”1982
  • Ethique et infini, (dialogues d'Emmmanuel Levinas et Philippe Nemo), Paris, Fayard, coll. “ L'Espace intĂ©rieur ”, 1982
  • Difficile libertĂ©, Paris, LGF, Le Livre de poche, coll. “ Biblio-essais ”, 1984
  • Transcendance et intelligibilitĂ©, Genève, Labor et Fides, 1984, nouvelle Ă©dition 1996
  • Noms propres, Paris, Le Livre de poche, coll. “ Biblio essais ” 1987
  • A l'Heure des nations, Paris, Minuit, coll. “ Critique ”, 1988
  • Autrement qu'ĂŞtre ou au-delĂ  de l'essence, Paris, LGF, Le Livre de poche, coll. “ Biblio-essais ”, 1990
  • De Dieu qui vient Ă  l'idĂ©e, Paris, J.Vrin, 2e Ă©dit. revue et aug. 1992
  • La Mort et le temps, Paris, LGF, Le Livre de poche, coll. “ Biblio-essais ”, 1992
  • Dieu, la mort et le temps, Paris, Grasset, 1993
  • L'intrigue de l'infini : textes rĂ©unis et prĂ©sentĂ©s par Marie-Anne Lescourret, Paris, Flammarion, 1994
  • LibertĂ© et commandement, Montpellier, Fata Morgana, coll. “ Essais ”, 1994
  • AltĂ©ritĂ© et transcendance, Montpellier, Fata Morgana, coll. “ Essais ”, 1995
  • Dieu, la mort et le temps, LGF, Le Livre de poche, coll. “ Biblio-essais ”, 1995
  • Nouvelles lectures talmudiques, Paris, Minuit, 1996
  • Hors Sujet, LGF, Le Livre de Poche, coll. “ Biblio-essais ”, 1997
  • De l'Évasion, Paris, LGF, Le Livre de poche, coll. “ Biblio-essais ”, 1998
  • L'Ethique comme philosophie première, Paris, Rivages, coll. “ Rivages poche ”1998

Études sur Emmanuel Levinas

Ouvrages

  • Jacques Derrida, « Violence et mĂ©taphysique. Essai sur la pensĂ©e d'Emmanuel Levinas Â», in L'Ă©criture et la diffĂ©rence, Seuil, Points Essais, 1967 ; Adieu Ă  Emmanuel Levinas, GalilĂ©e, 1997
  • Catherine Chalier, LĂ©vinas, l'utopie de l'humain, Albin Michel, 1997 ; Pour une morale au-delĂ  du savoir - Kant et Levinas, Albin Michel, 1998 ; Figures du fĂ©minin - Lecture d'Emmanuel Levinas, Des Femmes, 2007.
  • Marc-Alain Ouaknin, MĂ©ditations Ă©rotiques : Essai sur Emmanuel Levinas, Payot, 2003
  • Salomon Malka, LĂ©vinas, la vie et la trace, Albin Michel, 2005
  • Marc Faessler, En dĂ©couvrant la transcendance avec Emmanuel LĂ©vinas, Cahiers de la Revue de ThĂ©ologie et de Philosophie (22), Lausanne, 2005
  • Ernst Wolf, De L’Éthique Ă  La Justice. Langage et politique dans la philosophie de LĂ©vinas , Phaenomenologica Volume 183, Springer, 2007
  • Joseph Cohen, Alternances de la mĂ©taphysique. Essais sur Emmanuel Levinas, GalilĂ©e, 2009
  • Fred PochĂ©, Penser avec Arendt et LĂ©vinas, Lyon, Chronique sociale, 3ème Ă©dition, 2009.

Dossiers

Notes et références

  1. ↑ David Banon, « Levinas, penseur juif ou juif qui pense Â», Noesis [dir. Jean-François MattĂ©i, N°3 | 2000, mis en ligne le 15 mars 2004, ConsultĂ© le 01 fĂ©vrier 2010.
  2. ↑ On lira aussi son livre consacré aux deux auteurs, En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, éd. Vrin, 2002.
  3. ↑ éd. LGF, pp.27-28.
  4. ↑ Voir Philippe Corcuff, « Ordre institutionnel, fluiditĂ© situationnelle et compassion. Les interactions aux guichets de deux caisses d'allocations familiales Â», Recherches et PrĂ©visions (revue de la Caisse Nationale des Allocations Familiales), n°45, septembre 1996, et « Usages sociologiques de ressources phĂ©nomĂ©nologiques : un programme au carrefour de la sociologie et de la philosophie Â», dans J. Benoist et B. Karsenti (Ă©ds.), PhĂ©nomĂ©nologie et sociologie, Paris, PUF, 2001.
  5. ↑ Voir sur ce point Philippe Corcuff, « LĂ©vinas Emmanuel, 1906-1995 : TotalitĂ© et Infini - Essai sur l'extĂ©rioritĂ©, 1961, et Autrement qu'ĂŞtre ou au-delĂ  de l'essence, 1974 Â», dans F. Châtelet, O. Duhamel et E. Pisier (Ă©ds.), Dictionnaire des oeuvres politiques, Paris, PUF, 2001, quatrième Ă©dition revue et augmentĂ©e dans la collection « Quadrige Â».
  6. ↑ Voir en particulier Miguel Abensour, « Penser l'utopie autrement Â», in Cahier de L'Herne : Emmanuel Levinas, Paris, Editions de L'Herne, 1991 (réédition LGF/Le Livre de Poche, 1993).
  7. ↑ Voir Philippe Corcuff, La société de verre. Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, 2002, pp.231-236.
  8. ↑ Le figaro, « LĂ©vinas au cĹ“ur d'un drame mauriacien Â», journalier lire en ligne

Voir aussi

Articles connexes

Mots clĂ©s :

Philosophie :

Ă€ voir Ă©galement :

Liens externes

1906-2006 : Centenaire de la naissance d'Emmanuel Levinas

 
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