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Diego Vélasquez 
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Page d'aide sur l'homonymie Ne doit pas ĂŞtre confondu avec Diego Velázquez de CuĂ©llar.
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Diego Vélasquez
Auto-portrait1643 (95 x 70 cm)Galleria Degli Uffizi, Florence
Auto-portrait
1643 (95 x 70 cm)
Galleria Degli Uffizi, Florence
Nom de naissance Diego Rodríguez de Silva y Velázquez
Naissance juin 1599
Séville
DĂ©cès 6 aoĂ»t 1660
Madrid
Nationalité Espagnol
Activité(s) Artiste-peintre
Maître Francisco de Herrera le Vieux, Francisco Pacheco
Mouvement artistique Baroque
Œuvres réputées Les Ménines, Vénus à son miroir, Les Fileuses ...
Influença Édouard Manet, Pablo Picasso

Diego RodrĂ­guez de Silva y Velázquez (SĂ©ville, baptisĂ© le 6 juin 1599 – Madrid, mort le 6 aoĂ»t 1660), dit Diego VĂ©lasquez en français, est un peintre du siècle d'or espagnol ayant eu une influence considĂ©rable Ă  la cour du roi Philippe IV. Il est gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©, avec Francisco Goya et Le Greco, comme l’un des plus grands artistes de l’histoire espagnole. Son style, tout en restant très personnel, s’inscrit rĂ©solument dans le courant baroque de cette pĂ©riode. Ses deux visites effectuĂ©es en Italie, attestĂ©es par les documents de l’époque, eurent un effet dĂ©cisif sur l’évolution de son Ĺ“uvre. Outre de nombreuses peintures Ă  valeur historique ou culturelle, Diego VĂ©lasquez est l’auteur d’une profusion de portraits reprĂ©sentant la famille royale espagnole, d’autres grands personnages europĂ©ens ou mĂŞme des gens du commun. Son talent artistique, de l’avis gĂ©nĂ©ral, a atteint son sommet en 1656 avec la rĂ©alisation de Les MĂ©nines, son principal chef-d’œuvre.

Ă€ partir du premier quart du XIXe siècle, le style de VĂ©lasquez fut pris pour modèle par les peintres rĂ©alistes et impressionnistes, en particulier Édouard Manet. Au XXe siècle, Francis Bacon, Pablo Picasso et Salvador DalĂ­ ont rendu hommage Ă  VĂ©lasquez en recrĂ©ant plusieurs de ses Ĺ“uvres les plus cĂ©lèbres.

Sommaire

Enfance

Maison natale de Velázquez à Séville

Diego VĂ©lasquez est nĂ© Ă  SĂ©ville, en Espagne, en 1599, et a Ă©tĂ© baptisĂ© le 6 juin en l’église Saint-Pierre de SĂ©ville. Il Ă©tait le fils de Juan RodrĂ­guez de Silva, un homme de loi issu de l’aristocratie portugaise, et de JerĂłnima VĂ©lasquez, qui appartenait Ă  la petite noblesse des hidalgos1. La coutume espagnole autorisait en effet un fils aĂ®nĂ© Ă  adopter le nom de sa mère si un important hĂ©ritage maternel Ă©tait en jeu. Ses parents enseignèrent la crainte de Dieu au jeune Diego et, le destinant Ă  un mĂ©tier qualifiĂ©, lui donnèrent une solide Ă©ducation dans le domaine des langues et de la philosophie. Mais l’enfant montrait dĂ©jĂ  une prĂ©disposition particulière pour l’art, et fut par consĂ©quent placĂ© en apprentissage Ă  l’atelier de Francisco de Herrera le Vieux, un peintre impĂ©tueux n’ayant que dĂ©dain pour le style italianisant alors en vogue Ă  SĂ©ville. VĂ©lasquez, terrifiĂ© par les colères de son maĂ®tre, ne resta avec lui qu’un an : c’est probablement Ă  l’occasion de ce sĂ©jour qu’il apprit Ă  se servir de pinceaux dotĂ©s de longs poils. Ă‚gĂ© de seulement onze ans Ă  sa sortie de l’atelier de Herrera, Diego continua son apprentissage chez Francisco Pacheco, un artiste et un enseignant bien Ă©tabli de SĂ©ville. Bien que souvent considĂ©rĂ© comme un peintre terne, banal ou mĂŞme pĂ©dant, Pacheco savait parfois exprimer un rĂ©alisme très direct, en contradiction avec le style de RaphaĂ«l qu’on lui avait enseignĂ©. VĂ©lasquez suivit l’enseignement de son maĂ®tre pendant cinq ans. Sa prĂ©sence dans l’atelier lui permit d’apprendre toutes les subtilitĂ©s des proportions et de la perspective, ainsi que d’observer en tĂ©moin privilĂ©giĂ© les Ă©volutions littĂ©raires et artistiques de l’époque.

Madrid (première période)

La naissance du réalisme à Séville

Vieille femme faisant frire des œufs
1618 (100,5 x 119,5 cm)
National Gallery of Scotland, Édimbourg

VĂ©lasquez tomba amoureux de la fille de Pacheco, Juana, et l’épousa en 1618 avec la chaleureuse bĂ©nĂ©diction de son ancien maĂ®tre. Le jeune peintre s’attacha pour commencer Ă  la reprĂ©sentation d’objets très communs : jarres en terre cuite en usage Ă  la campagne, oiseaux, poissons, fruits et fleurs de la place du marchĂ© faisaient l’essentiel de son quotidien. Une Ĺ“uvre particulièrement remarquable de cette pĂ©riode est la Vieille femme faisant frire des Ĺ“ufs (Vieja friendo huevos en espagnol), dans laquelle l’artiste trahit son attachement au style du Greco, caractĂ©risĂ© par de forts contrastes de luminositĂ©, mais surtout du Caravage Ă  travers sa virtuositĂ© dans la technique du clair-obscur et son naturalisme intime et profond.

Ă€ l’aube des annĂ©es 1620, la rĂ©putation de VĂ©lasquez Ă©tait dĂ©jĂ  solidement Ă©tablie Ă  SĂ©ville. Sa femme avait accouchĂ© de deux filles constituant sa seule famille connue : Francisca, baptisĂ©e le 18 mai 1619, et Ignacia. Cette dernière mourut en bas âge, et Francisca resta ainsi l’unique enfant du couple. Elle devait plus tard Ă©pouser elle-mĂŞme un peintre du nom de Bautista del Mazo2.

VĂ©lasquez rĂ©alisa d’autres Ĺ“uvres importantes Ă  cette Ă©poque de sa vie : il consacra notamment une part importante de son temps aux thèmes religieux, avec Le Christ dans la maison de Marthe et Marie3 en 1618, L’Adoration des Mages en 1619 (AdoraciĂłn de los Reyes) ou Le Christ et les Pèlerins d’EmmaĂĽs en 1626 (JesĂşs y los peregrinos de EmaĂşs), trois toiles mettant en Ă©vidence un rĂ©alisme plus pointu et soigneux, bien qu’encore un peu rude.

Madrid et Philippe IV

Portrait équestre du comte-duc d'Olivares
1634 (314 x 240 cm)
Musée du Prado, Madrid

VĂ©lasquez, de plus en plus dĂ©sireux de voyager, se rendit Ă  Madrid en 1622, muni d’une lettre de recommandation destinĂ©e au comte-duc Juan Fonseca, qui jouissait d’une bonne position Ă  la cour. Il y passa plusieurs mois, avec son domestique pour seule compagnie. Le jeune peintre semble avoir fait forte impression dans la capitale espagnole, Ă©tant donnĂ© qu’il y fut rappelĂ© dès l’annĂ©e suivante par le comte-duc d'Olivares, le tout-puissant ministre du roi Philippe IV. On alla mĂŞme jusqu’à lui offrir cinquante ducats, soit 175 grammes d’or, pour couvrir ses besoins. VĂ©lasquez Ă©tait cette fois accompagnĂ© de son beau-père Francisco Pacheco. L’annĂ©e suivante, en 1624, il reçut du roi la somme de 300 ducats pour lui permettre de faire venir sa famille Ă  Madrid : VĂ©lasquez y consentit, et la capitale resta dès lors son lieu de rĂ©sidence principal jusqu’à sa mort.

Bien que d’un tempérament assez peu volontaire, Philippe était un véritable roi épicurien passionné de chasse, de femmes, et était par-dessus tout un grand amateur d’art, allant même jusqu'à tirer une certaine fierté de ses propres talents en poésie ou en peinture. Les historiens mettent à son crédit qu’il sut rester l’ami fidèle et dévoué de Vélasquez pendant trente-six ans. Le roi décela en effet très vite le don du jeune homme, et déclara qu’aucun autre peintre que lui ne pourrait désormais faire son portrait.

La rĂ©alisation d’un portrait Ă©questre de Philippe IV, en 1623, marqua le dĂ©but de l’engagement de VĂ©lasquez au service du roi, ce qui lui confĂ©ra automatiquement quelques privilèges : outre son salaire mensuel de vingt ducats, il bĂ©nĂ©ficiait d’un logement de fonction, de soins mĂ©dicaux Ă  volontĂ© et d’une rĂ©munĂ©ration complĂ©mentaire pour toutes les Ĺ“uvres qu’il pourrait peindre. Le premier portrait du roi fut exposĂ© Ă  l’entrĂ©e du palais, oĂą il fut admirĂ© et commentĂ© avec enthousiasme par les poètes de la cour. L’œuvre a malheureusement disparu, probablement Ă  l’occasion d’un des nombreux incendies ayant ravagĂ© les palais royaux du pays.

Portrait en pied de Philippe IV
1623 (198 x 101,5 cm)
Musée du Prado, Madrid

Le musée du Prado, toutefois, possède deux autres portraits de Philippe IV réalisés par Vélasquez et dans lesquels la rudesse de sa période de Séville s’est estompée, pour laisser la place à des tons plus délicats. Le tracé est ferme, rappelant en cela le style d’Antonio Moro, le portraitiste néerlandais de Philippe II qui exerça une si grande influence sur l’école espagnole. La même année, le prince de Galles (futur Charles Ier d'Angleterre) rendit visite à la cour d’Espagne. Des documents de l’époque indiquent qu’il posa pour Vélasquez, mais la toile a disparu. En 1628, ce fut au tour de Rubens de se rendre à Madrid dans le cadre d’une mission diplomatique de neuf mois. Vélasquez fut désigné par le roi pour être le guide de Rubens au cours de sa découverte du patrimoine artistique espagnol. Le vieux peintre flamand, alors au sommet de sa gloire, profita de son déplacement pour accepter une commande de la part du comte-duc Olivares (les grands tableaux qui en résultèrent ornent maintenant le hall principal de Grosvenor House, à Londres). Ces quelques mois eurent sans doute un impact déterminant pour l’homme encore assez peu connu qu’était Vélasquez, car Rubens, en courtisan expérimenté, ne se privait pas d’avouer toute son admiration au jeune Espagnol. Cela n’eut aucun effet visible à court terme sur le style très personnel de Vélasquez. Ce dernier fut néanmoins impressionné, et l’envie lui prit dès lors de découvrir l’Italie et ses grands maîtres légendaires.

En 1627, le roi organisa un concours de peinture ouvert à tous les artistes du pays sur le thème de l’expulsion des Maures. Vélasquez remporta le premier prix, mais son tableau fut détruit par un incendie du palais en 1734. Les descriptions de l’époque indiquent que l’œuvre représentait Philippe III d'Espagne, désignant de son bâton une foule d’hommes et de femmes escortés par des soldats, tandis que l’Espagne, en femme majestueuse, assistait calmement à la scène. Ce triomphe valut à Vélasquez d’être nommé huissier à la cour du roi. On lui octroya également à dater de ce moment une somme quotidienne de douze réaux (le même montant que pour les barbiers de la cour) ainsi que 90 ducats par an pour ses frais d’habillement.

Bacchus
1628-1629 (165,5 x 227,5 cm)
Musée du Prado, Madrid

Cinq ans plus tard, VĂ©lasquez fut gratifiĂ© de 100 ducats supplĂ©mentaires pour son Bacchus, rĂ©alisĂ© en 1629. L’esprit et le message de cette Ĺ“uvre peuvent se comprendre plus aisĂ©ment d’après son titre en espagnol : Los Borrachos signifie en effet « Les Buveurs Â», et la toile dĂ©peint l’hommage parodique adressĂ© par un groupe d’ivrognes Ă  un jeune homme Ă  moitiĂ© nu, coiffĂ© d’une couronne de lierre et assis sur un tonneau de vin. Le tableau, empreint d’humour et de jovialitĂ©, n’est pas sans rappeler l’atmosphère des Ĺ“uvres littĂ©raires de Cervantès. Bacchus est par ailleurs exemplaire de la façon dont VĂ©lasquez savait tirer profit d’une Ă©tude attentive de la vie paysanne : le dessin est d’une grande assurance, et les effets d’ombre et lumière sont mieux maĂ®trisĂ©s que dans les prĂ©cĂ©dentes Ĺ“uvres de l’artiste. C’est sans doute la toile qui caractĂ©rise le mieux le style de VĂ©lasquez dans la première partie de sa vie.

La période italienne de Vélasquez

Il est d’usage de subdiviser la carrière artistique de VĂ©lasquez en plusieurs pĂ©riodes, en se fondant notamment sur ses deux voyages en Italie : tandis que les Ĺ“uvres rĂ©alisĂ©es Ă  la suite du premier voyage correspondent Ă  sa seconde pĂ©riode, celles suivant le second voyage appartiendraient Ă  sa troisième et dernière pĂ©riode de crĂ©ativitĂ©. Cette classification quelque peu arbitraire, sans manquer de pertinence, ne trouve cependant pas toujours Ă  s’appliquer. Comme c’est le cas chez beaucoup de peintres, les diffĂ©rents styles de VĂ©lasquez ont parfois tendance Ă  s’entremĂŞler Ă  certains moments de sa vie.

Vélasquez apposait rarement sa signature sur ses portraits, et les archives royales ne fournissent une date que pour ses œuvres les plus importantes.

Premier voyage en Italie

Jacob recevant la tunique de Joseph
1630 (223 x 250 cm)
Monastère de Saint Laurent de l'Escurial

En 1629, Philippe IV finit par autoriser VĂ©lasquez Ă  aller sĂ©journer en Italie, sans lui en tenir rigueur : son salaire Ă  la cour fut en effet maintenu, et le roi lui fit don de 400 ducats, auxquels le comte-duc d'Olivares ajouta personnellement 200 ducats. Le peintre embarqua sur un navire dès le mois d’aoĂ»t Ă  Barcelone. Il accomplit son voyage en compagnie du marquis de Spinola, le grand vainqueur de Breda, qui Ă©tait alors en route pour prendre le commandement des troupes espagnoles Ă  Milan. C’est sans doute au cours de cette traversĂ©e que VĂ©lasquez apprit les dĂ©tails de la reddition de Breda et que lui prit l’envie de rĂ©aliser une toile Ă  ce sujet. Il semblerait que le peintre ait Ă©galement profitĂ© du voyage pour esquisser un portrait du grand militaire. L’œuvre est aujourd’hui perdue, mais les traits du marquis de Spinola nous sont nĂ©anmoins connus grâce Ă  un tableau d'Antoine Van Dyck.

Une fois à Venise, Vélasquez se plut à réaliser des copies de quelques scènes du Nouveau Testament peintes par Le Tintoret, en particulier la Crucifixion et le Dernier Repas, pour les envoyer au roi d'Espagne. À Rome, de même, il s’attacha à faire des dessins d’après les plus grands chefs-d’œuvre de Michel-Ange et de Raphaël. Logé à la Villa Médicis grâce aux démarches du comte de Monterrey, ambassadeur d’Espagne et beau-frère d’Olivares, Vélasquez fut toutefois contraint par une fièvre à retourner en ville pour éviter de contaminer ses hôtes.

La Forge de Vulcain
1630 (222 x 290 cm)
Musée du Prado, Madrid

C’est Ă  ce moment qu’il peignit La Forge de Vulcain. L’œuvre reprĂ©sente Apollon annonçant Ă  un Vulcain stupĂ©fait, dĂ©peint sous les traits d’un forgeron de village, la nouvelle de l’infidĂ©litĂ© de VĂ©nus, tandis que quatre hommes assistent Ă  la scène avec curiositĂ©. La mythologie grĂ©co-romaine est ici traitĂ©e de la mĂŞme façon que pour Bacchus : le rĂ©alisme très intimiste de la scène sert de cadre au dĂ©cor typiquement espagnol d’une forge en Andalousie. Seul Apollon dĂ©note dans l’ensemble, afin de rappeler le sujet de la toile. Bien que la conception de l’ensemble soit assez banale, la personnalitĂ© de l’œuvre reste forte grâce Ă  la vivacitĂ© du dessin et au pouvoir expressif des visages. Le modelĂ© des corps dĂ©nudĂ©s, en particulier, est extrĂŞmement dĂ©taillĂ©.

La Forge de Vulcain est en tout cas d’une qualitĂ© supĂ©rieure Ă  l’autre peinture que VĂ©lasquez rĂ©alisa Ă  la mĂŞme pĂ©riode, Jacob recevant la tunique de Joseph[rĂ©f. nĂ©cessaire], aujourd’hui conservĂ©e Ă  l’Escurial. L’absence de toute influence italienne perceptible dans chacune de ces deux Ĺ“uvres est par ailleurs assez curieuse.

Portrait de l'infante doña Maria, reine de Hongrie
1630 (59,5 x 45,5 cm)
Musée du Prado, Madrid

Le peintre mit également à profit son séjour à Rome pour réaliser deux magnifiques paysages des jardins de la Villa Médicis. L'art paysagiste était assez peu répandu en Espagne, ce qui n'empêcha pas Vélasquez de démontrer ses talents dans cet autre domaine.

Le voyageur, toujours en quête de découvertes, choisit de faire une dernière halte à Naples à la fin de l'année 1630, et put y travailler avec son compatriote José de Ribera. Ce dernier jouissait d'une grande renommée dans la ville, qui était dirigée depuis 1504 par un vice-roi espagnol. Or l'infante doña Maria, sœur du roi Philippe IV, était justement de passage à la cour du vice-roi depuis le mois d'avril. Elle accepta de se laisser peindre par Vélasquez afin que ce dernier puisse rapporter le tableau au roi, qu'elle n'avait plus vu depuis longtemps. Une fois le charmant portrait réalisé, l'infante partit le 18 décembre pour la Hongrie rejoindre son mari, l'empereur Ferdinand III, qu'elle avait épousé par procuration à Madrid. Vélasquez, sa tâche accomplie, quitta probablement Naples en même temps que l'infante, mais pour rejoindre l'Espagne.

Le retour à Madrid (période intermédiaire)

Le Prince Baltasar Carlos avec son nain
1631 (128,1 x 102 cm)
Museum of Fine Arts, Boston

De retour en Espagne, VĂ©lasquez exĂ©cuta une longue sĂ©rie de portraits du jeune prince Baltasar Carlos, hĂ©ritier Ă  la couronne d’Espagne. Le premier d’entre eux, Le Prince Baltasar Carlos avec son nain, date du mois de mars 1631. Encore âgĂ© d’à peine seize mois, Baltasar est revĂŞtu d’un Ă©lĂ©gant costume vert foncĂ© et brodĂ© d’or, tenant d’une main son bâton de commandement et l’autre une Ă©pĂ©e : tout concourt dans l’équilibre du portrait Ă  assurer sa domination symbolique. Une petite fille naine se trouve directement sur la gauche. Elle ne prĂŞte aucune attention Ă  son hochet d’argent et semble regarder avec beaucoup d’attention un Ă©lĂ©ment situĂ© hors du cadre. Il Ă©tait coutumier chez les peintres espagnols de cette Ă©poque de faire figurer des nains ou des bouffons dans leurs portraits, et VĂ©lasquez renouera rĂ©gulièrement avec cette habitude.

Dans un autre portrait plus tardif, Le Prince Baltasar Carlos au manège royal avec le comte-duc d’Olivares, l’enfant, en grand uniforme de marĂ©chal sur son cheval, se prĂ©sente dĂ©jĂ  dans un maintien très noble et digne pour son âge. La scène se dĂ©roule Ă  l’école d’équitation du palais : le roi et la reine assistent Ă  la scène depuis un balcon, tandis que le comte-duc d'Olivares veille sur la monture du prince. Don Baltasar trouva la mort en 1646 Ă  l’âge de dix-sept ans : Ă  en juger par son âge sur le portrait, ce dernier fut sans doute rĂ©alisĂ© vers 1641.

Le puissant ministre Olivares fut dès l’origine un protecteur fidèle et efficace de VĂ©lasquez. Les traits sombres et impassibles de son visage nous sont bien connus grâce aux nombreux portraits rĂ©alisĂ©s par le peintre. Parmi eux, deux sont particulièrement rĂ©ussis : sur le premier, le comte-duc, reprĂ©sentĂ© en pied, pose très officiellement et arbore la croix verte de l’Alcantara. Le second (voir ci-dessus) est un grand portrait Ă©questre dĂ©peignant Olivares de manière assez flatteuse comme un marĂ©chal en pleine bataille. Ces deux portraits illustrent la gratitude de VĂ©lasquez envers celui qui fut son premier protecteur : le peintre n’abandonna d’ailleurs pas Olivares après sa disgrâce, au risque de s’attirer la colère et la jalousie de Philippe. Mais le roi ne semble pas en avoir tenu rigueur Ă  son artiste favori.

La reddition de Breda, ou Les Lances
1634-1635 (307,5 x 370,5 cm)
Musée du Prado, Madrid

Quant à la célèbre Reddition de Breda, réalisée à la même époque, l’inspiration en vint à Vélasquez suite à son voyage en compagnie du marquis de Spinola, qui avait soumis cette ville hollandaise quelques années auparavant. Ce chef-d’œuvre illustre l’échange de la clé de la ville entre soldats néerlandais et espagnols. On perçoit l’influence du Greco dans la manière de diviser le tableau en deux côtés pratiquement autonomes l’un par rapport à l’autre. La reddition de Breda était l’une des douze peintures destinées à l’ornement du grand salon d’apparat du tout nouveau palais royal de Madrid, le Buen Retiro. Chacun des douze tableaux, réalisés par Vélasquez ou d’autres artistes, devait représenter l’une des douze grandes victoires remportées par les armées de Philippe IV depuis le début de son règne, en 1621, jusqu’en 1633. L’œuvre de Vélasquez met l’accent sur la soumission totale du représentant des Néerlandais, ainsi que sur la magnanimité généreuse et bienveillante du marquis de Spinola, la supériorité militaire espagnole étant symbolisée par l’impressionnante nuée de lances en arrière-plan.

Portrait de Juan de Pareja
1649-1650 (81,3 x 69,9 cm)
Metropolitan Museum of Art, New York

VĂ©lasquez s’attachait en toute circonstance Ă  rester dans l’entourage immĂ©diat de Philippe IV, en l’accompagnant par exemple lors de ses voyages en Aragon en 1642 et 1644. Sa prĂ©sence, de mĂŞme, ne fait aucun doute lorsque le roi pĂ©nĂ©tra en conquĂ©rant dans la ville de LĂ©rida. C’est Ă  cette occasion qu’il rĂ©alisa un grand portrait Ă©questre de son souverain, dans lequel ce dernier est reprĂ©sentĂ© comme un courageux commandant menant ses troupes au combat – un rĂ´le que Philippe n’exerça jamais dans la rĂ©alitĂ©. Tous les Ă©lĂ©ments de la toile semblent en plein mouvement, Ă  l’exception des traits sĂ©vères du roi lui-mĂŞme. Le tableau peut ĂŞtre considĂ©rĂ© comme le pendant du grand portrait Ă©questre d’Olivares, et rivalise d’élĂ©gance avec le portrait similaire de Charles Quint rĂ©alisĂ© par le Titien. C’est prĂ©cisĂ©ment cette cĂ©lèbre Ĺ“uvre qui incita VĂ©lasquez Ă  se surpasser : Ă  un siècle de distance, les deux portraits brillent chacun par leurs teintes argentĂ©es et par le rĂ©alisme des dĂ©cors en plein air.

Vélasquez, comme de coutume, avait peint le roi revêtu d’un golilla, c’est-à-dire d’un col blanc très raide s’érigeant en angles droits depuis le cou. Cette tenue avait été inventée par Philippe IV en personne, si fier de sa trouvaille qu’il la célébra par un festival suivi d’une procession vers l’église, où il adressa ses remerciements à Dieu pour la bénédiction dont il avait été la faveur. Le golilla s’imposa donc vite comme une mode incontournable à la cour, et cet élément vestimentaire apparaît dans la plupart des portraits masculins de l’époque.

Les portraits peints par Vélasquez

De la famille royale aux « petites gens Â»

La Dame à l'éventail
Vers 1635 (95 x 70 cm)
Wallace collection, Hertford House, Londres

Bien au-delà des quelque quarante portraits de Philippe IV, Vélasquez loua ses talents à d’autres membres de la famille royale. C’est notamment le cas de la première femme de Philippe, Élisabeth de France, et de ses enfants, en particulier l’aîné Baltasar Carlos (cf. supra), dont il existe un superbe portrait en pied dans une pièce privée du palais de Buckingham. D’autres personnes de rang plus commun sont passées par l'atelier de l’artiste, notamment des cavaliers, des soldats, des ecclésiastiques ou encore des poètes de la cour. Tous, s’ils ont été oubliés par l’histoire, n’en ont pas moins survécu dans les mémoires grâce au pinceau du peintre. Il n’est pas jusqu’au fidèle "esclave " de Vélasquez, Juan de Pareja, qui n’ait eu droit à un magnifique portrait (voir ci-dessus), ce qui montre la grande estime dans laquelle le tenait son maître. C’est à l’occasion de son second séjour à Rome en 1650 que Vélasquez peignit le portrait de Juan. L’œuvre, peut-être réalisée en guise d’entraînement avant de s’attaquer au portrait du pape Innocent X (voir ci-dessous), parvient à saisir en détail à la fois la contenance très digne de Pareja et ses vêtements quelque peu rapiécés. Il s’agit de l’un des meilleurs portraits jamais produits par le peintre.

Contrairement Ă  la tradition italienne, les Espagnols de l’époque montraient une certaine rĂ©ticence Ă  immortaliser les traits de leurs plus belles femmes : les reines et les infantes Ă©taient certes frĂ©quemment peintes et admirĂ©es, mais une telle faveur Ă©tait beaucoup plus rarement accordĂ©e aux simples dames de la haute sociĂ©tĂ©. On ne peut que se perdre en conjectures sur l’identitĂ© de la sĂ©duisante Dame Ă  l’éventail, dont le portrait fait aujourd'hui la fiertĂ© de la collection Wallace Ă  Londres.

Portrait d'un nain tenant un volume sur ses genoux
Vers 1645 (106 x 82,5 cm)
Musée du Prado, Madrid

Nains et bouffons

Si assez peu d’Espagnoles accĂ©daient Ă  l’atelier de VĂ©lasquez, il en allait diffĂ©remment des nains et des bouffons de la cour. Ces ĂŞtres difformes et souffrant souvent d’un handicap mental arrivent Ă  susciter une grande sympathie, voire une certaine compassion sous le pinceau de l'artiste, lequel les traite avec douceur et gentillesse en faisant ressortir de façon saisissante leur profonde humanitĂ©. C’est particulièrement vrai du Portrait d’un nain tenant un volume sur ses genoux : l’intelligence des traits du personnage, de mĂŞme que l’énorme livre et la bouteille d’encre Ă  ses cĂ´tĂ©s montrent Ă  quel point l’homme est plus sage et cultivĂ© que la plupart des galants de la cour, contrairement Ă  ce que laisseraient supposer les apparences. Pendant longtemps, cependant, les commentateurs n’ont vu dans ce tableau qu’une plaisanterie de VĂ©lasquez. Le peintre, pensaient-ils, se serait simplement amusĂ© Ă  reprĂ©senter un nain « dĂ©guisĂ© en philosophe en train d’étudier Â», sans que cela corresponde Ă  l’intelligence rĂ©elle du modèle. Ce n’est qu’en 1872 que fut Ă©mise l’hypothèse selon laquelle l’homme en question pourrait ĂŞtre don Diego de Acedo, surnommĂ© El Primo en raison de son statut de favori auprès du roi Philippe IV. L’atmosphère raffinĂ©e et cultivĂ©e dans laquelle baigne le portrait, dans ces conditions, se rĂ©vèlerait donc parfaitement sĂ©rieuse et justifiĂ©e.

Portrait d'un nain assis Ă  terre
Vers 1645 (106,5 x 81,5 cm)
Musée du Prado, Madrid

D’autres œuvres telles que le Portrait du bouffon Pablo de Valladolid (1637), où le sujet est dépeint en pleine déclamation, ou encore le Portrait du nain Francisco Lezcano (1645) appartiennent à la même veine.

Mais la représentation de nain le plus célèbre de Vélasquez est probablement le Portrait d’un nain assis à terre. L’homme, dont on sait d’après les archives royales qu’il se nommait don Sebastián de Morra, est dépeint dans une posture intéressante à plus d’un titre. Ce nain barbu, revêtu d’un costume aux teintes très vives de vert et de rouge, offre un contraste frappant avec un arrière-plan plutôt sombre, mettant ainsi en valeur le caractère lunatique apparemment bien connu du personnage. L’impression de petitesse est fortement renforcée par le jeu de la perspective, qui ne présente qu’une vue très raccourcie des jambes, sans compter l’aspect singulier des pieds redressés vers le haut. La sensualité et la virilité qui s’expriment dans les traits du visage, propres à un homme de taille normale, n’en sont que davantage mises en valeur.

La Crucifixion
Vers 1632 (250 x 170 cm)
Musée du Prado, Madrid

Peintures religieuses

La plus importante des peintures religieuses de VĂ©lasquez a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e Ă  la mĂŞme Ă©poque : La Crucifixion (ou Le Christ crucifiĂ©), malgrĂ© son thème assez conventionnel, dĂ©peint la mort du Christ avec une originalitĂ© exceptionnelle. La tĂŞte de JĂ©sus, inerte, repose sur sa poitrine, et ses cheveux en dĂ©sordre cachent une partie de son visage. L’arrière-plan, d’un noir uniforme, laisse ressortir le fait que le Christ est absolument seul. L’œuvre avait autrefois Ă©tĂ© allongĂ©e afin de pouvoir ĂŞtre insĂ©rĂ©e dans l'oratoire d'une chapelle. Cette addition a depuis Ă©tĂ© supprimĂ©e.

Il ne faut pas négliger que le fait d'être attaché si tôt à la cour du roi d'Espagne est non seulement une chance pour le peintre quant à sa formidable ascension sociale (il a été anobli à la fin de sa vie), mais également pour son indépendance vis-à-vis des ordres religieux, qui l'auraient dans le cas contraire inondé de leurs commandes religieuses.

Le beau-fils de Vélasquez, Bautista del Mazo, lui avait succédé dans ses fonctions d’huissier en 1634 et gravissait lui aussi très rapidement les échelons de la maison royale. Il touchait pour ses peintures, dès 1640, une pension annuelle de 500 ducats, élevée à 700 ducats en 1648. Il fut par ailleurs nommé inspecteur des travaux du palais en 1647.

Quant Ă  VĂ©lasquez lui-mĂŞme, il Ă©tait dĂ©sormais appelĂ© par d’autres tâches : le roi lui confia le projet longuement mĂ»ri de fonder une acadĂ©mie des beaux-arts en Espagne. DĂ©jĂ  riche en peintures, le pays souffrait en revanche d’un manque de statues, et VĂ©lasquez fut envoyĂ© une nouvelle fois en Italie pour y effectuer des acquisitions.

Le Christ dans la maison de Marthe et Marie
Christ dans la maison de Marthe et Marie après la restauration de 1964, Velasquez, Huile sur toile, ca. 1618, National Gallery, Londres

Second voyage en Italie

Portrait du Pape Innocent X
1650 (140 x 120 cm)
Galerie Doria-Pamphilj, Rome

AccompagnĂ© de son assistant mulâtre et ami Juan de Pareja, auquel il avait enseignĂ© les subtilitĂ©s de la peinture, VĂ©lasquez embarqua sur un navire Ă  Málaga en 1649. Il prit pied Ă  GĂŞnes, avant de poursuivre son voyage Ă  Milan et Venise, achetant au passage des toiles du Titien, du Tintoret ou de VĂ©ronèse. Ă€ Modène, le peintre fut reçu avec beaucoup de chaleur par le duc : il s’y attarda quelque peu pour rĂ©aliser le portrait de son hĂ´te et deux autres tableaux, conservĂ©s depuis 1746 Ă  Dresde, en Allemagne.

Ces Ĺ“uvres, par leur facture, annoncent la troisième et dernière pĂ©riode stylistique du peintre. Il en va de mĂŞme du grand portrait du pape Innocent X, exposĂ© Ă  la Galerie Doria-Pamphilj de Rome, ville oĂą VĂ©lasquez se rendit ensuite. Le chef spirituel de la chrĂ©tientĂ© l’accueillit avec une faveur très marquĂ©e, en lui faisant par exemple don d’une mĂ©daille et d’une chaĂ®ne en or. VĂ©lasquez prit soin de faire une copie du portrait pour ĂŞtre en mesure d'en ramener un exemplaire en Espagne. Ă€ l’heure actuelle, on dĂ©nombre plusieurs copies rĂ©parties dans diffĂ©rents musĂ©es : certaines sont des Ă©tudes Ă©tablies Ă  partir de l’original, tandis que d’autres sont des rĂ©pliques rĂ©alisĂ©es pour Philippe IV. C’est dans le Portrait d’Innocent X que VĂ©lasquez semble atteindre pour la première fois la manera abreviada, terme inventĂ© par les Espagnols de l’époque pour caractĂ©riser ce style audacieux et tranchĂ©. Le portrait reproduit l’expression du visage d’Innocent X avec une telle vĂ©ritĂ© que certains au Vatican craignirent mĂŞme que le pape n'en soit indisposĂ©. Mais ce dernier, au contraire, se montra enchantĂ© du rĂ©sultat, et suspendit le tableau dans l’antichambre oĂą devaient attendre ses visiteurs. Joshua Reynolds, portraitiste anglais du XVIIIe siècle, alla jusqu’à dĂ©clarer que l’œuvre Ă©tait la plus belle peinture qui se puisse trouver Ă  Rome. Bien des siècles plus tard, le peintre Francis Bacon, de son propre aveu obsĂ©dĂ© par cette Ĺ“uvre, s’en inspirerait pour imaginer une variante expressionniste intitulĂ©e Figure with Meat (1954), reprĂ©sentant le pape entre deux moitiĂ©s d’une vache coupĂ©e en deux.

Retour en Espagne (période tardive)

Portrait de l'infante Marguerite
1659 (127 x 107 cm)
Kunsthistorisches Museum, Vienne

Le roi Philippe IV, cependant, se languissait de son peintre favori : après un court passage Ă  Naples oĂą il put rendre visite Ă  son vieil ami JosĂ© de Ribera, VĂ©lasquez retourna donc en Espagne via Barcelone en 1651. Il emportait avec lui de nombreuses peintures et plus de trois cents statues, toutes destinĂ©es Ă  ĂŞtre arrangĂ©es Ă  la convenance du roi. Les statues de nu, que l’Église espagnole avait en horreur, disparurent progressivement après le dĂ©cès de Philippe. Élisabeth de France Ă©tait morte en 1644, et le roi avait Ă©pousĂ© Marie-Anne d'Autriche, qui fut Ă  son tour frĂ©quemment peinte par VĂ©lasquez. Mais le peintre avait parallèlement reçu le titre d’aposentador major, qui lui confiait la responsabilitĂ© de la bonne tenue des quartiers occupĂ© par la cour. Cette charge lourde n’avait rien d’honorifique, et allait dès lors interfĂ©rer avec ses activitĂ©s artistiques. Pourtant, bien loin de dĂ©cliner en qualitĂ©, les Ĺ“uvres de cette pĂ©riode constituent les plus beaux exemples de son style.

L’Espagne comptait alors essentiellement deux mĂ©cènes, Ă  savoir l’Église catholique et Philippe IV lui-mĂŞme. BartolomĂ© Esteban Murillo Ă©tait l’artiste de prĂ©dilection des ecclĂ©siastiques, tandis que VĂ©lasquez Ă©tait soutenu par la cour. Les diffĂ©rences entre les deux hommes sont considĂ©rables : alors que Murillo, après une vie de labeur au service d’une Église pourtant riche et puissante, mourut avec Ă  peine de quoi financer son enterrement, VĂ©lasquez vĂ©cut et s’éteignit dans les fastes de la vie courtisane. (mais qui est la fillette en reflet derrière?faites en votre propre vision)I.B.

Les Ménines

Article dĂ©taillĂ© : Les MĂ©nines.

L’une des infantes, Marguerite, la fille aĂ®nĂ©e de la nouvelle reine, est le sujet de Les MĂ©nines (Las Meninas en espagnol). Il s’agit probablement du chef d’œuvre de VĂ©lasquez. RĂ©alisĂ© quatre ans avant sa mort, le tableau se fait Ă  lui seul l’ambassadeur du courant baroque tout entier. L’œuvre a Ă©tĂ© portĂ©e aux nues dès sa crĂ©ation : Luca Giordano, un peintre italien de l’époque, le qualifia de « thĂ©ologie de la peinture Â». Quant Ă  l’Anglais Thomas Lawrence, il vit en la capacitĂ© du tableau de produire très exactement l’effet dĂ©sirĂ© l’objet mĂŞme de la « philosophie de l’art Â».

Les Ménines
1656-1657 (318 x 276 cm)
Musée du Prado, Madrid
Auto-portrait de Vélasquez dans Les Ménines (détail)

Le message de l’œuvre a Ă©tĂ© interprĂ©tĂ© de diverses manières. Certains commentateurs avancent que le reflet assez flou du roi et de la reine sur le miroir du fond pourrait symboliser le dĂ©clin imminent de l’empire espagnol, qui ne se concrĂ©tiserait qu’après la mort de l’artiste. [rĂ©f. nĂ©cessaire]

Michel Foucault, dans Les Mots et les choses, fait une analyse magistrale de ce tableau. Le spectateur est peu à peu amené à réaliser qu'à l'arrière-plan, parmi les portraits couvrant le pan du mur, l'un d'eux a un reflet étrange, qui fait penser à un miroir. Il comprend alors que le couple royal s'y reflète. Puis le regard revient vers le devant de la scène, vers Vélasquez en train de peindre (son pinceau vient de quitter la toile). Il ressort de cette disposition que le peintre s'est représenté en pleine réalisation d'un portrait du couple royal, dans un remarquable exemple de mise en abyme. Le regard de l'artiste va d'ailleurs au-delà du cadre du tableau, car il fixe le roi et la reine qui se trouvent plus loin, à la place même de la personne contemplant l'œuvre. Le peintre croise alors le regard du spectateur qui regarde la toile, et qui, au moment même de cet échange de regards, devient lui-même, un instant, le modèle du tableau. Elisabeth Borton de Treviño dit dans le postface de son livre, Je suis Juan de Pareja, que ce serait le roi guidé de la main de Juan de Pareja, esclave de Velasquez, qui aurait peint la croix.

Certains chroniqueurs ont affirmĂ© que Philippe IV, après s'ĂŞtre extasiĂ© sur le tableau, aurait peint lui-mĂŞme sur la poitrine de VĂ©lasquez la croix rouge de l’Ordre de Santiago, lĂ©gende reconnue depuis comme fausse, Ă©tant donnĂ© que VĂ©lasquez ne reçut cette Ă©minente distinction de chevalerie que trois ans après l’exĂ©cution du tableau4. MĂŞme le roi d’Espagne, en effet, ne pouvait adouber son favori sans l’accord de la commission spĂ©ciale chargĂ©e de vĂ©rifier la puretĂ© gĂ©nĂ©alogique de l’intĂ©ressĂ©. L’objectif de cette enquĂŞte Ă©tait d’éviter la promotion sociale de toute personne se rĂ©vĂ©lant avoir des traces de sang juif ou maure dans les veines, autrement dit ne possĂ©dant pas la fameuse limpieza de sangre. Il fallait, de mĂŞme, qu’aucune des deux branches de la famille n’ait pratiquĂ© le commerce sur plusieurs gĂ©nĂ©rations. Les documents produits par la commission ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s parmi les archives de l’Ordre de Santiago. VĂ©lasquez fut finalement acceptĂ© en 1659 : malgrĂ© son activitĂ©, on ne pouvait de fait le considĂ©rer comme un marchand, puisque son statut de peintre officiel du roi le dispensait Ă  l’évidence de vendre ses peintures.

Vénus à son miroir

Vénus à son miroir
Vers 1644-1648 (122,5 x 177 cm)
The Trustees of the National Gallery, Londres

Sans le crĂ©dit que VĂ©lasquez gagnait Ă  voir son adhĂ©sion ainsi envisagĂ©e dans l'Ordre de Santiago, il n’aurait probablement pas Ă©chappĂ© Ă  la censure de l’Inquisition espagnole Ă  propos de la superbe VĂ©nus Ă  son miroir. Il s’agit du seul nu fĂ©minin du peintre ayant pu parvenir jusqu’à nous. Sa date de composition prĂŞte nĂ©anmoins Ă  dĂ©bat : jusqu’à rĂ©cemment, les spĂ©cialistes Ă©taient d’accord pour situer le tableau vers la fin de la dĂ©cennie 1650, c’est-Ă -dire au crĂ©puscule de la carrière de VĂ©lasquez. Cette hypothèse a Ă©tĂ© mise Ă  mal suite Ă  la dĂ©couverte de l’inventaire d’une collection privĂ©e remontant au 1er juin 1651, et citant nommĂ©ment VĂ©nus Ă  son miroir. Cet indice inattendu fait remonter la crĂ©ation du tableau jusqu’à la pĂ©riode prĂ©cĂ©dant le second voyage de l’artiste en Italie, probablement entre 1644 et 1648. Toutefois, le style pleinement abouti de ce chef-d’œuvre justifie toujours son classement parmi les travaux les plus tardifs du peintre.

Vénus à son miroir, plus encore que les autres peintures de Vélasquez, a subi les rigueurs du temps. Au-delà des classiques déchirures ou frottements, le tableau a par exemple été vandalisé à coups de couteau en 1914 par une suffragette militante. Par ailleurs, une restauration un peu brutale de l’œuvre, intervenue en 1965, a profondément altéré certaines teintes originelles du dessin, comme le gris initial de la couche sur laquelle repose Vénus, aujourd’hui très nettement bleue.

Arachné
Vers 1644 (64 x 58 cm)
Meadows Museum, Dallas

Mais cela n’enlève en rien son intĂ©rĂŞt au tableau, dont tous les Ă©lĂ©ments semblent converger pour confĂ©rer Ă  la scène une puissante charge Ă©rotique : la vivacitĂ© exubĂ©rante des coloris, qu’il s’agisse du rouge vif des rideaux, du bleu de la ceinture de Cupidon ou des tonalitĂ©s pâles et laiteuses de la peau de la dĂ©esse, se conjuguent avec la parfaite fluiditĂ© et fĂ©minitĂ© des lignes du corps allongĂ©, dans une atmosphère de sensualitĂ© rare pour l’époque. L'Ĺ“uvre a souvent intriguĂ© du fait que le visage reflĂ©tĂ© dans le miroir semble appartenir Ă  une femme nettement plus âgĂ©e. Pour certains, il s'agit d'une allusion Ă  la vanitĂ© et Ă  la brièvetĂ© de toute beautĂ©. D'autres n'y voient que les effets d'une mauvaise restauration par un peintre ultĂ©rieur.

Les commentateurs ont relevé plusieurs similitudes stylistiques avec d’autres œuvres de Vélasquez remontant à la même époque, en particulier la représentation d'Arachné. Sans avoir la luxuriance de Vénus à son miroir, la jeune Arachné est dépeinte avec une grande sensibilité, tant dans le modelé de sa silhouette que dans les effets de transparence vaporeuse de son habit. Dans chacun des deux tableaux, Vélasquez se sert avec habileté du prétexte de la mythologie gréco-romaine pour exprimer son idée de la beauté d’une jeune femme.

Les Fileuses

Article dĂ©taillĂ© : Les Fileuses.
Les Fileuses
Vers 1657 (167 x 252 cm)
Musée du Prado, Madrid

L’une des dernières œuvres de l’artiste, La Légende d’Arachné, plus communément appelée Les Fileuses (Las hilanderas en espagnol), fut achevée aux alentours de l’année 1657. La toile représente l’intérieur d’une fabrique royale de tapisseries. Le tableau, rempli de lumière, d’air et de mouvement, arbore des couleurs chatoyantes et semble avoir fait l’objet de soins considérables de la part de Vélasquez. Comme l’a montré Raphaël Mengs, cette œuvre paraît ne pas être le fruit d’un travail manuel, mais d’une pure volonté abstraite. Elle concentre tout le savoir-faire artistique accumulé par le peintre au cours de sa longue carrière de quarante années. Le plan en est pourtant relativement simple, et repose sur une combinaison variée de teintes rouges, vertes bleutées, grises et noires.

En 1660, la signature d’un traité de paix longtemps attendu entre la France et l’Espagne fut scellé par le mariage de l’infante Marie-Thérèse avec Louis XIV. La cérémonie devait se dérouler sur l’Île aux Faisans, un petit îlot marécageux de la Bidassoa. Vélasquez fut chargé de la décoration du pavillon espagnol et de tous les arrangements esthétiques. Le peintre semble avoir frappé l’ensemble des invités par la splendeur du costume qu’il arbora le jour des festivités. Il reprit la route de Madrid le 26 juin, mais fut frappé d’une fièvre le 31 juillet. Sentant sa fin approcher, il rédigea ses dernières volontés, faisant de son épouse et de son meilleur ami Fuensalida, gardien des archives royales, ses seuls exécuteurs testamentaires. Diego Vélasquez s’éteignit le 6 août 1660, et fut enterré dans le caveau Fuensalida de l’église San Juan. En l’espace d’à peine huit jours, sa femme le rejoignit dans la mort. L’église, malheureusement, fut détruite par l’armée napoléonienne en 1811, si bien que le lieu précis du caveau est aujourd’hui inconnu. Les nombreuses dettes accumulées par Vélasquez alimentèrent les tensions entre la famille du peintre et le Trésor espagnol jusqu’en 1666, avant que la mort de Philippe IV ne fasse finalement oublier le litige.

Adaptations modernes

XIXe siècle

Jusqu’au XIXe siècle, les Ĺ“uvres de Diego VĂ©lasquez sont restĂ©es assez peu connues en dehors de l’Espagne. Il fallut ainsi attendre l'initiative de Goya, en 1778, pour que les tableaux du maĂ®tre contenus dans les collections royales soient enfin gravĂ©s. Beaucoup de ses peintures sortirent nĂ©anmoins du pays Ă  l’occasion des guerres napolĂ©oniennes, emportĂ©es par des officiers français amateurs d’art, et circulèrent dès lors Ă  travers l’Europe. En 1828, David Wilkie, en visite Ă  Madrid, Ă©crivait qu’il se sentait en prĂ©sence d’une nouvelle puissance artistique lorsqu’il contemplait les toiles de VĂ©lasquez, chez qui il pouvait dĂ©celer des affinitĂ©s avec certains portraitistes britanniques comme Henry Raeburn. L’artiste fut notamment frappĂ© par l’impression de modernisme se dĂ©gageant des Ĺ“uvres du peintre espagnol, qu’il s’agisse des portraits ou des paysages.

Depuis, la technique et la personnalité inimitable de son style ont valu à Vélasquez une place de choix dans l’histoire de l'art européenne. On le considère souvent comme le père de l’école espagnole de peinture. Bien que très lié avec toutes les écoles italiennes et les plus grands artistes de son temps, Vélasquez a su résister aux influences extérieures et développer son propre genre stylistique.

VĂ©lasquez a Ă©tĂ© en peinture l’un des modèles prĂ©dominants d’Édouard Manet, ce qui n’est pas anodin si l’on sait que ce dernier opère la jonction entre le rĂ©alisme et l’impressionnisme. Le qualifiant souvent de « peintre des peintres Â», Manet admirait chez son illustre prĂ©dĂ©cesseur le recours Ă  des coloris très vifs, qui distinguent particulièrement VĂ©lasquez de ses contemporains, plus attachĂ©s Ă  un baroque assez acadĂ©mique. L'influence de VĂ©lasquez se retrouve par exemple dans Le Joueur de fifre, oĂą Manet s'inspire ouvertement des portraits de nains et de bouffons rĂ©alisĂ©s par le peintre espagnol.

XXe siècle

L’étape essentielle que constitue VĂ©lasquez dans l’histoire de l'art est perceptible jusqu’à nos jours, Ă  travers la façon dont les peintres du XXe siècle ont jugĂ© son Ĺ“uvre. C’est Pablo Picasso qui a prĂ©sentĂ© Ă  son compatriote l’hommage le plus visible, lorsqu’il recomposa entièrement Les MĂ©nines en 1957 dans son style cubiste si caractĂ©ristique, tout en conservant avec prĂ©cision la position originale des personnages. Bien que Picasso ait craint qu’une telle Ĺ“uvre ne soit considĂ©rĂ©e que comme une copie, ce travail d’une ampleur considĂ©rable (il s’agissait de sa plus grande toile depuis Guernica en 1937) fut très vite reconnu et apprĂ©ciĂ© par les milieux artistiques espagnols.

En 1953, Francis Bacon peint sa célèbre "Étude d'après le portrait du pape Innocent X par Velázquez".

Salvador DalĂ­, voulant cĂ©lĂ©brer le tricentenaire de la mort de VĂ©lasquez, rĂ©alise en 1958 une Ĺ“uvre intitulĂ©e VĂ©lasquez peignant l’infante Marguerite. L’usage des couleurs fait clairement rĂ©fĂ©rence au style du grand peintre. Tant cette toile que celles de Picasso ou Bacon eurent non seulement pour effet de raviver l’intĂ©rĂŞt autour de VĂ©lasquez, mais aussi de stimuler l’apparition de nouvelles thĂ©ories et Ă©coles artistiques, comme par exemple le mysticisme nuclĂ©aire dans le cas de DalĂ­[rĂ©f. nĂ©cessaire].

Voir aussi

Sources de l'article

  • Janine Baticle, Velázquez : peintre hidalgo, Gallimard, coll. « DĂ©couvertes-Peinture Â», 1989 (ISBN 2070530930).
  • Yves Bottineau, VĂ©lasquez, Citadelle & Mazenot, coll. « Les Phares Â», 1998 (ISBN 2850881104).
  • Jonathan Brown, Velázquez, Fayard, 1988 (ISBN 2213022186).
  • JosĂ© LĂłpez-Rey, Velázquez - Catalogue raisonnĂ©, Taschen, 2003 (ISBN 3822808016).
  • Maurizio Marini, Velázquez, Gallimard, coll. « MaĂ®tres de l'art Â», 1998 (ISBN 2070115852).
  • Norbert Wolf, Diego Velázquez, 1599-1660, Taschen, 2003 (ISBN 3822869848)

Notes et références

  1. ↑ (es) Justi, Carl. Velázquez y su siglo. Madrid, Ediciones Istmo, 1999. (ISBN 84-7090-364-0), p.119
  2. ↑ (es)Corti, Raffaella. Los genios de la pintura: Velázquez. Madrid, SARPE, 1979. (ISBN 84-7291-119-5), p.11
  3. ↑ Cf. Jean-Louis Chrétien, Guy Lafon, Etienne JoletMarthe et Marie, , Paris, Desclée de Brouwer, 2002 (ISBN 2-220-05060-2) pour un commentaire de ce tableau.
  4. ↑ Saint-Paulien, Vélasquez et son temps, Paris, A. Fayard, 1961, 275 pages, p. 211.

Liens externes

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