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Cinéma sonore

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On appelle cinéma sonore, ou cinéma parlant, en opposition au cinéma muet, le cinéma qui allie images en mouvement et son. La première projection publique d'un film parlant a eu lieu à Paris, en 1900. Cependant, il faudra attendre plusieurs années pour que la synchronisation devienne concluante et soit commercialisée. Ainsi, la première projection commerciale eut lieu à New York, en avril 1923. Après l'introduction du son, des films incluant un dialogue furent tournés, aussi connus sous le nom de « talkies », dont Le Chanteur de jazz sorti en octobre 1927. Talkies est une expression populaire américaine, à consonance péjorative ; elle désigne, encore aujourd'hui, les premiers films parlants, quand la technique rudimentaire rendait ceux-ci maladroits et bavards : Stanley Donen a d'ailleurs représenté cet aspect du cinéma sonore dans son film Chantons sous la pluie, sorti en 1952.

Au début des années 1930, les films parlants bénéficièrent d'un succès mondial. Aux États-Unis, ils ont aidé le cinéma hollywoodien à garder sa position de premier cinéma commercial et culturel mondial. Cependant, en Europe et à un degré moindre, dans le reste du monde, ce cinéma fut reçut avec méfiance par les réalisateurs et les critiques qui craignaient alors que le dialogue ne devienne le centre du film, délaissant l'aspect esthétique de l'image.

Sommaire

[] Histoire

[] Les débuts du parlant

Photographie du film Dickson Experimental Sound Film (1894), produit par William Dickson et reproduisant un test du kinétophone et du phonographe.
Photographie du film Dickson Experimental Sound Film (1894), produit par William Dickson et reproduisant un test du kinétophone et du phonographe.

L'idée d'un film qui combine le son enregistré et l'image est aussi vieille que le concept de l'image en mouvement, c'est-à-dire du cinéma lui-même. Le 27 février 1888, quelque temps après la visite du pionnier de la photographie, Eadweard Muybridge, aux laboratoires de Thomas Edison, les deux hommes se rencontrèrent. Muybridge déclarera ainsi que lors de cette occasion, ils avaient déjà évoqué l'idée de synchronisation du son avec l'image, soit six ans avant la première projection commerciale d'un film[1]. Cependant, aucun accord entre les deux hommes ne fut signé. L'année suivante, Edison développait, aux côtés de William Kennedy Laurie Dickson, le kinétoscope, sans l'aide de Muybridge. Ce kinétoscope était essentiellement un dispositif de projection d'exposition, il ne permettait la vision d'un court métrage qu'à peu de personnes à la fois. Edison accompagnera son système d'un phonographe cylindrique quelques temps plus tard sous le nom de kinétophone en 1895, mais le succès ne fut pas long face à celui de la projection en salle[2]. En 1899, un système de projection de films parlants, connu sous le nom de cinémacrophonographe, basé sur le travail de l'inventeur suisse François Dussaud, fut exposé à Paris ; de la même manière que le kinétophone, le système ne permettait qu'une projection individuelle[3]. Plus tard, un système basé sur un cylindre, le Photo-Cinéma-Théâtre, fut développé par Clément-Maurice Gratioulet et Henri Lioret de France, il a permis la présentation de courts métrages sur le théâtre ou l'opéra durant l'exposition universelle de 1900. C'est lors de cette exposition que la première présentation publique de films alliant images et son eut lieu.

Néanmoins, persistent trois problèmes à cause desquels le cinéma sonore n'avait pas encore eu l'impact prévu. Le premier problème rencontré était la synchronisation : l'image et le son étaient enregistrés et projetés par des dispositifs différents, il était donc difficile de les faire démarrer ensemble, et de maintenir la synchronisation. L'ingénieur du son Mark Ulano, dans The Movies Are Born a Child of the Phonograph (deuxième partie de son essai Moving Pictures That Talk), décrit une version du Phono-Cinéma-Théâtre où le son était synchronisé :

« This system used an operator adjusted non-linkage form of primitive synchronization. The scenes to be shown were first filmed, and then the performers recorded their dialogue or songs on the Lioretograph (usually a Le Eclat concert cylinder format phonograph) trying to match tempo with the projected filmed performance. In showing the films, synchronization of sorts was achieved by adjusting the hand cranked film projector's speed to match the phonograph. the projectionist was equipped with a telephone through which he listened to the phonograph which was located in the orchestra pit[4]. »

Le second problème était le volume de lecture : tandis que les projecteurs permettent la diffusion de film dans de grands espaces, les techniques liées au son ne permettaient pas encore une amplification suffisante des sons. Enfin, le dernier problème rencontré était la fidélité de l'enregistrement. Les systèmes de l'époque produisaient un son de basse qualité à moins que les interprètes ne soient placés directement devant le dispositif d'enregistrement.

Affiche représentant Sarah Bernhardt et donnant les noms des dix-huit autres artistes montrés en « living visions » à l'exposition universelle de Paris (1900).
Affiche représentant Sarah Bernhardt et donnant les noms des dix-huit autres artistes montrés en « living visions » à l'exposition universelle de Paris (1900).

Très vite, des inventeurs essayèrent de faire face au problème de la synchronisation, pourtant fondamentale lors de la projection. Un nombre de plus en plus important de films dépendaient du gramophone avec lequel le son était enregistré sur un disque ; d'ailleurs, la plupart des enregistrements étaient surnommés « disques berlinois », non par une relation géographique mais à cause de la nationalité de son inventeur, Émile Berliner. Léon Gaumont a présenté un système impliquant une synchronisation mécanique entre la pellicule et le son à l'exposition universelle de Paris. En 1902, après avoir dépose un brevet, Gaumont a présenté son chronophone, qui possédait une connexion électrique, à la French Photographic Society. Quatre ans plus tard, il introduit l'Elgéphone, un système d'amplification du son basé sur l'Auxetophone, développé par les inventeurs britanniques Horace Short et Charles Parsons[5]. Malgré ces systèmes novateurs, les divers systèmes expérimentés par Gaumont à propos du son avaient seulement limité le succès commercial ; ils ne corrigeaitn pas suffisamment bien la basse qualité du son et étaient chers. Pendant quelques années, le caméraphone, de l'inventeur américain E. E. Norton, fut le principal concurrent du système de Gaumont (les sources diffèrent sur la base du Caméraphone, s'il était à disque ou à base de cylindre) mais finalement n'eut pas plus de succès, pour les mêmes raisons que le chronophone. À la fin des années 1910, le son au cinéma réussissait à subsister, malgré ses quelques défauts[6].

D'autres innovations furent développés par la suite. En 1907, le français Eugène Lauste, qui avait travaillé aux laboratoires de Thomas Edison aux côtés de William Dickson entre 1886 et 1892, a déposé le premier brevet sur un dispositif alliant son et image, impliquant l'enregistrement direct du son sur la couche de celluloïd des pellicules. Voici ce qu'a déclaré l'historien Scott Eyman

« [I]t was a double system, that is, the sound was on a different piece of film from the picture? In essence, the sound was captured by a microphone and translated into light waves via a light valve, a thin ribbon of sensitive metal over a tiny slit. The sound reaching this ribbon would be converted into light by the shivering of the diaphragm, focusing the resulting light waves through the slit, where it would be photographed on the side of the film, on a strip about a tenth of an inch wide[7]. »

Bien que le son sur pellicule allait devenir le standard universel pour synchroniser le cinéma sonore, Lauste n'a jamais exploité avec succès ses innovations, qui n'aboutirent pas. En 1913, Edison introduisit un nouveau cylindre à base de synchro-son, appareil appelé, tout comme son système de 1895, le kinetophone, et au lieu de projeter les films à quelques spectateurs dans le cabinet individuel du kinétoscope, ils étaient désormais projetés sur un écran. Le phonographe était relié par un arrangement complexe de poulies au projecteur, entraînant des conditions théoriquement idéales pour la synchronisation. Les conditions n'en étaient pas moins rarement idéales et le kinétophone amélioré fut retiré un peu plus d'un an plus tard[8]. En 1914, un inventeur finlandais, Eric Tigerstedt, a obtenu 309 536 brevets pour son film sonore, dont il fit la démonstration la même année devant un public de scientifiques à Berlin[9].

D'autres films sonores, basés sur des systèmes variés, ont été réalisés avant les années 1920, la plupart en playback grâce à des enregistrements effectués auparavant. La technique était encore bien loin des objectifs de la grande ligue commerciale, et pendant de nombreuses années les dirigeants de majors du cinéma virent peu de bénéfices à produire des films sonores. Ainsi de tels films furent relégués, tout comme les films en couleur, au statut de fantaisie.

[] Des innovations cruciales

Certaines innovations technologiques ont contribué à la commercialisation du cinéma sonore, jusqu'à la fin des années 1920. Deux approches contradictoires se mêlèrent pour synchroniser le son à l'image : le playback et la reproduction.

[] Le son sur la pellicule

Titre d'un film parlant non-identifié, enregistré par un Phonofilm
Titre d'un film parlant non-identifié, enregistré par un Phonofilm

En 1919, l'inventeur américain Lee De Forest a obtenu plusieurs brevets qui le menèrent à la première technique du son-sur-pellicule, ainsi qu'à une reconnaissance commerciale. Dans le système de De Forest, la bande son était enregistrée par photographie sur le côté de la pellicule contenant les images du film, créant ainsi un composite ou donnant l'impression qu'ils étaient « mariés »[10]. Si une bonne synchronisation du son et de l'image était réalisable, on aurait pu parfaitement compter sur l'emploi du playback. Cependant, ce n'était pas le cas, et ainsi, pendant les quatre années suivantes, De Forest améliora son système à l'aide d'un autre inventeur américain, Theodore Case, qui lui apporta équipement et brevets qu'il avait en sa possession[11].

À l'Université de l'Illinois, un ingénieur et chercheur né en Pologne, Joseph Tykoci?ski-Tykociner, travaillait de son côté sur un procédé semblable à celui de De Forest. Le 9 juin 1922, il fit sa première démonstration, aux États-Unis, d'un film avec le son-sur-pellicule devant les membres de l'Institut américain des ingénieurs électriciens[12]. Cependant, comme Lauste et Tigerstedt, Tykociner ne verra jamais son système suffisamment performant pour être commercialisé, à la différence de De Forest qui, lui, sera reconnu.

Le 15 avril 1923, au Théâtre Rivoli de New York, eut lieu la première projection commerciale d'un film parlant, où le son était disposé sur la pellicule, format qui allait bientôt devenir un standard : plusieurs courts métrages à l'effigie du phonofilm de De Forest furent projetés, accompagnant un long métrage muet[13]. En juin, De Forest entama une bataille judiciaire contre l'un de ses salariés, Freeman Harrison Owens, pour le titre de l'un des brevets du phonofilm. Bien que De Forest ait gagné, Owens est aujourd'hui reconnu comme l'inventeur principal du dispositif. Les années suivantes, les studios de Lee De Forest sortirent le premier film dramatique commercial, tourné comme un film parlant  : Love's Old Sweet Song, réalisé par J. Searle Dawley et avec Una Merkel[14]. Cependant, la plupart des phonofilms étaient initialement des documentaires sur des films musicaux ou des comédies. Le président Calvin Coolidge, la chanteuse d'opéra Abbie Mitchell et quelques célébrités de Vaudeville comme Phil Barker, Ben Bernie, Eddie Cantor ou Oscar Levant ont été filmés et apparurent sur ces documentaires. Néanmoins, Hollywood est demeuré suspicieux et a même eu peur des nouvelles technologies. L'éditeur de Photoplay, James Quirck, en parla ainsi en mars 1924 : « on a perfectionné les films parlants, dit le docteur Lee De Forest. tout comme l'huile de ricin »[15].

Le procédé de De Forest fut utilisé jusqu'en 1927 aux États-Unis sur une douzaine de phonofilms. Au Royaume-uni, en revanche, il fut utilisé quelques années de plus sur des courts et longs métrages par la compagnie British Sound Film Productions, filiale de British Talking Pictures, qui acheta les premiers actifs de Phonofilm. Mais vers la fin des années 1930, la société de Phonofilm tomba en liquidation[16]. En Europe, d'autres travaillèrent également sur le développement du son sur la pellicule. En 1919, l'année où De Forest reçu ses premiers brevets, trois inventeurs allemands brevetèrent le système sonore Tri-Ergon. Le 17 septembre 1922, l'entreprise Tri-Ergon fit une projection publique de films à son sur pellicule incluant un texte dramatique, Der Brandstifter (L'Incendiaire), avant d'être convié au cinéma L'Alhambra, à Berlin. À la fin des années 1920, Tri-Ergon devint le leader européen du cinéma parlant. En 1923, deux ingénieurs danois, Axel Petersen et Arnold Poulsen, obtinrent le brevet d'un système où le son était enregistré sur une bande différente de la pellicule contenant l'image défilant parallèlement à celle-ci. Gaumont obtint une licence et permit une utilisation commerciale de sa technologie sous le nom de Cinéphone[17].

Cependant, il y eut une compétition interne qui conduisit à l'éclipse du Phonofilms. En septembre 1925, le travail sur les arrangements de De Forest et de Case diminua beaucoup. En juillet 1926, Case rejoint la société Fox Film, le troisième plus grand studio d'Hollywood, pour fonder la Fox-Case Coporation, une nouvelle filiale. Le système développé par Case et son assistant, Earl Sponable, reçu le nom de « Movietone », et ainsi fut réalisé le premier film parlant viable sous le contrôle d'un studio hollywoodien. L'année suivante, Fox acheta les droits nord-américains au système Tri-Ergon, bien que la compagnie le trouvait inférieur au Movietone et quasiment impossible à intégrer aux avantages des deux différents systèmes[18]. De même, en 1927, Fox retint les services de Freeman Owens, qui avait une expertise particulière dans la construction de caméras pour la synchronisation de films sonores[19].

[] Le son-sur-disque

Parallèlement aux améliorations apportées à la technique du son-sur-pellicule, un certain nombre d'entreprises ont fait des progrès en matière de films parlants où le son était enregistré sur des disques phonographiques. Dans la technique du son-sur-disque de cette époque, un phonographe platine est relié grâce à une mécanique d'interdiction à un projecteur spécialement modifié, permettant ainsi la synchronisation. En 1921, le système du son-sur-disque Photokinema développé par Orlando Kellum a été utilisé pour ajouter des séquences sonores synchronisées au film muet de D.W. Griffith, Dream Street. Une chanson d'amour, interprétée par Ralph Graves, fut enregistrée, et devint une séquence d'effets vocaux en direct. Des scènes de dialogues furent également vraisemblablement enregistrées, mais les résultats ne furent pas satisfaisants et le film ne fut jamais projeté en les y intégrant. Le 1er mai 1921, Dream Street fut réédité, avec une chanson d'amour ajoutée, au centre commercial de New York, le Town Hall Theater. Ce film fut, cependant, tout à fait pas hasard, qualifié de premier long métrage, avec des séquences parlantes[20]. Il n'y en eut aucune autre pendant les six années qui suivirent.

Affiche de Dom Juan
Affiche de Dom Juan

En 1925, Warner Bros. Entertainment, qui n'était encore qu'un petit studio hollywoodien aux grandes ambitions, commença à expérimenter le système de son-sur-disque aux Vitagraph Studios de New York, studios que la société venait d'acheter. La technique de Warner Bros., appelée Vitaphone, fut présentée au public le 6 août 1926, lors de la première de Don Juan d'une durée de trois heures. C'est le premier long métrage à employer un système de son synchronisé quel qu'il soit. Sa bande son contient une musique de film et des effets sonores, mais aucun dialogue. La bande fut mise en scène et tournée comme un film muet. Par ailleurs, Don Juan fut accompagné de huit autres représentations musicales, pour la plupart classiques, toutes avec un enregistrement sonore sur disque, ainsi que l'introduction d'un durée de quatre minutes filmées par Will H. Hays, le président de Motion Picture Association of America. Ce fut la première réelle démonstration de films parlants d'un studio hollywoodien[21]. Don Juan ne fit pas l'objet d'une diffusion générale avant février de l'année suivante, ce qui rendit The Better 'Ole, lancé par Warner Bros. Entertainment en octobre 1926, le premier film synchronisé en playback et diffusé à un large public.

La technique du son-sur-pellicule gagna aux dépends de celle du son-sur-disque en raison d'un grand nombre fondamentale d'avantages : la synchronisation ? aucun système n'était réellement fiable : le son pouvait ne plus être synchronisé de par un simple saut dû au disque ou au changement de vitesse de la projection, ce qui demandait une constante vigilance de supervision, et des ajustements manuels fréquents ?, le montage ? les disques ne pouvaient pas être montés directement, limitant sérieusement la capacité d'apporter des modifications dans les films après leur sortie ?, la distribution ? une dépense supplémentaire s'ajouta avec les disques du phonographe, qui compliquaient également la distribution du film ? et l'usure ? les disques se dégradaient à force de lecture exigeant un remplacement du disque après environ une vingtaine de projections.

Néanmoins, dans les premières années, le son-sur-disque a l'avantage sur-le-film pour deux raisons : la production et la qualité du son. Il était généralement moins cher d'enregistrer le son sur un disque que sur une pellicule et les systèmes d'exploitation (plaque tournante, enclenchement, et projection) étaientt moins cher à fabriquer que de complexes projecteurs, avec le modèle image-lecture requis pour le dispositif du son-sur-pellicule. De plus, les disques phonographiques, ceux du Vitaphone en particulier, avaient une Portée dynamique supérieure à la plupart des autres procédés du son-sur-pellicule de l'époque, au moins durant les premières projections, alors que le son-sur-pellicule avait tendance à avoir une meilleure réponse en fréquence, ce qui l'emportait par une plus grande distorsion et un plus grand bruit de mesure.

Lorsque la technologie du son-sur-pellicule s'améliora, tous ces inconvénients furent surmontés.

[] Troisième innovation cruciale

La troisième vague d'innovations cruciales franchit une étape majeure dans le domaine de l'enregistrement sonore et dans l'effet du playback : l'enregistrement électronique, fidèle et amplifié.

Western Electric : l'ingénieur E.B. Craft, à gauche, faisant une démonstration du Vitaphone
Western Electric : l'ingénieur E.B. Craft, à gauche, faisant une démonstration du Vitaphone

Au début de l'année 1922, le service de recherche de l'usine Western Electric de AT&T Inc. commença à travailler sur les techniques d'enregistrement que ce soit pour la technique du son-sur-disque ou celle du son-sur-pellicule. En 1925, la compagnie présenta publiquement un système audio électronique largement amélioré, comprenant un microphone à condensateur et des enregistreurs à bande en caoutchouc. En mai de cette année-là, la compagnie permit à l'entrepreneur Walter J. Rich d'exploiter le système pour la commercialisation de films. Il inventa le Vitagraphe, dont Warner Bros. acheta la moitié des parts à peine un mois plus tard. En avril 1926, Warner signa un contrat avec AT&T Inc. afin d'avoir l'utilisation exclusive de sa technique de cinéma parlant via l'intervention du Vitaphone, ce qui conduisit la production de Don Juan et ses courts accompagnements pendant les mois qui suivirent. Pendant la période où le Vitaphone possédait l'accès exclusif aux brevets, la qualité des enregistrements effectués par Warner Bros. était nettement supérieure aux enregistrements des concurrents qui utilisait la technique du son-sur-pellicule. Pendant ce temps, les Laboratoires Bell, anciennement nommés AT&T Inc., travaillaient à l'amplification d'un son élaboré ce qui permit aux enregistrements d'être émis par des haut-parleurs, le son emplissant ainsi toute la salle de cinéma et non seulement les deux ou trois premiers rangs. Le nouveau système de haut-parleurs mobiles fut installé au Warners Theatre de New York à la fin du mois de juillet accompagné par une demande de brevet, pour ce que Western Electric appela le receveur n° 555, accordé le 4 août, seulement deux jours avant la première de Don Juan[22].

Vers la fin de l'année 1926, AT&T/Western Electric créa une section propre aux brevets, la Electrical Research Products Inc. (ERPI), afin de gérer les droits des films de la société liés à la technologie audio. Le Vitaphone avait encore l'exclusivité légale, mais il était devenu caduc dans le paiement des droits, le contrôle réel des droits revenait à l'ERPI. Le 31 décembre 1926, Warner Bros. donna à Fox-Case une sous-licence pour l'utilisation du système Western Electric en échange du partage des revenus qui seraient parti entièrement à l'ERPI autrement[23]. Les brevets des trois parties concernées ont été croisés. Enregistrement supérieur et technologie d'amplification était dès lors viable aux deux studios d'Hollywood, poursuivant deux méthodes différentes de reproduction sonore. L'année suivante vit enfin l'émergence du cinéma sonore en tant que médium commercial significatif.

[] Le triomphe des films parlants

En février 1927, un accord fut signé par cinq compagnies majeures du cinéma hollywoodien : la Paramount et MGM, puis Universal et First National et d'une petite mais prestigieuse production des studios de Cecil B. DeMille, la PDC (Producers Distributing Corporation). Les cinq studios se mirent d'accord pour sélectionner un seul fournisseur pour la conversion audio. L'alliance attendit ainsi de voir quel genre de résultats les précurseurs pouvaient fournir. En mai, Warner Bros. revendit ses droits exclusifs à l'ERPI (accompagné de la sous-licence Fox-Case) et signa un nouveau contrat similaire pour l'utilisation de Western Electric technology. Étant donné que Fox et Warner s'impliquaient de différentes manières dans le cinéma sonore, que ce soit techniquement ou commercialement ? Fox avec les actualités et des drames marqués, Warner avec des films parlants ? ERPI en fit de même, cette dernière qui visait à s'accaparer le marché en signant l'alliance des cinq studios.

Affiche d'un cinéma à Tacoma (Washington) du Chanteur de jazz, sur un Vitaphone, et un film d'actualité du Movietone
Affiche d'un cinéma à Tacoma (Washington) du Chanteur de jazz, sur un Vitaphone, et un film d'actualité du Movietone

Les films parlants de l'année profitèrent des célébrités déjà reconnues. Ainsi, le 20 mai 1927, au Roxy Theater, à New York, le Movietone de Fox présenta un film parlant sur le vol de Charles Lindbergh au-dessus de Paris, tourné quelques jours auparavant. En juin, des actualités de Fox décrivant son même retour à New York et Washington (DC), furent tournés. Ce furent les deux films parlants que le public ait jamais apprécié à l'époque[24]. En mai, également, Fox sortit la première fiction hollywoodienne avec dialogues synchronisés : le court métrage They're coming to get me, avec le comédien Chic Sale[25]. Après la deuxième sortie de quelques films muets ayant eu du succès, comme L'Heure suprême accompagnée d'une musique enregistrée, Fox sorti son premier film Movietone original le 23 septembre : L'Aurore, du réalisateur allemand F.W. Murnau. Comme avec Don Juan, la bande originale du film est composée d'une marque musicale et d'effets sonores (incluant quelques scènes de foule, foule « sauvage », sans voix spécifiques). Puis, le 6 octobre 1927, Warner Bros. projeta la première du Chanteur de jazz. Ce fut un énorme succès du box-office pour le studio encore peu connu, un gain total de 2 625 000 $ aux États-Unis et à l'étranger, presque un million de dollars de plus que le précédant record détenu par les films produits par Warner[26]. Produit avec le Vitaphone, la plupart des films ne contenaient pas d'enregistrement direct, comme Sunrise ou Don Juan, de composition ou d'effets.

Quand une célébrité du cinéma, comme Al Jolson, chante, cependant, l'enregistrement du son est effectué lors du tournage, incluant à la fois ses propres chants et deux scènes de discours ? alors improvisé, aucun dialogue n'avait été écrit auparavant ? comme avec Jakie Rabinowitz (Jack robin), le personnage joué par Jolson, s'adressant à un public de cabaret ; l'autre étant un échange entre lui et sa mère. Malgré le succès du film Le Chanteur de Jazz largement dû à Jolson, déjà reconnu comme l'une des plus grandes stars américaines, et son utilisation limitée du son synchronisé qualifié dès lors comme un film parlant innovant, les bénéfices du film donnèrent la preuve à l'industrie cinématographique que l'investissement dans la technologie en valait la peine.

Le développement commercial du cinéma sonore s'est effectué par à-coup, et a commencé bien avant Le Chanteur de jazz, d'ailleurs le succès de ce film n'a pas changé les choses du jour au lendemain. Le groupe des quatre studios (PDC ayant quitté l'alliance) ne signa pas avant mai 1928, comme United Artists entre autres, avec ERPI, pour la conversion des moyens de production et de salles de cinéma pour leurs films. Au début, tous les cinémas équipés d'ERPI étaient conçus pour être compatible avec le Vitaphone ; la plupart ont été équipés pour projeter également des actualités filmées du Movietone[27]. Cependant, même en étant compatible aux deux systèmes, la plupart des sociétés de production américaines sont restées peu enclin à mettre en scène des films parlants. Aucun studio, mis à part Warner Bros., n'avait sorti un film parlant jusqu'à ce que la société Film Booking Offices of America (FBO) au faible budget ne présente The Perfect Crime le 17 juin 1928, huit mois après Le Chanteur de jazz[28]. FBO était sous le contrôle d'une société concurrente de la Western Electric, la division RCA de General Electric, qui projetait de commercialiser son nouveau dispositif de son-sur-pellicule, le Photophone. À la différence du Movietone de Fox Case et du Phonofilm de De Forest, qui étaient des systèmes de densité variable, le Photophone était un système de superficie variable ? la perfection dans le domaine du signal audio qui était inscrit sur la pellicule qui deviendrait finalement le standard[29]. En octobre, l'alliance FBO-RCA ménera à la création d'un nouveau grand studio Hollywoodien, s'agissant de RKO Pictures.

Dorothy Mackaill et Milton Sills dans The Barker, film inaugurant le First National qui est sorti en décembre 1928
Dorothy Mackaill et Milton Sills dans The Barker, film inaugurant le First National qui est sorti en décembre 1928

Pendant ce temps, Warner Bros. sorti trois films parlants au printemps, tous furent rentables pour la société, même s'ils n'atteignirent pas Le Chanteur de jazz : en mars, The Tenderloin sortait, Warner Bros. le présenta comme le premier film dans lequel les protagonistes parlaient, même si cela ne dura que 15 minutes parmi les 88 minutes totales. Glorious Betsy suivit en avril, et The Lion and the Mouse (qui comprenait 31 minutes de dialogue) en mai[30]. Le 6 juillet 1928, le premier film entièrement parlant, Lights of New York, fut projeté. Le film fut produit par Warner Bros. pour un coût de 23 000 $, mais réalisa un chiffre d'affaire de 1 252 000 $, un record pour les bénéfices de l'époque, dépassant 5 000 % du coût de production. En septembre, le studio sorti un nouveau film avec Al Jolson : The Singing Fool dont les bénéfices doublèrent ceux du Chanteur de jazz[31]. Ce second film avec Jolson démontra la capacité des films musicaux à faire d'une musique un succès national : l'été suivant, Sonny Boy, toujours avec Jolson, fit vendre 2 000 000 de disques et 1 250 000 partitions[32]. Septembre 1928 marque la sortie de Dinner Time, réalisé par Paul Terry, qui sera considéré comme le premier dessin animé dont le son était synchronisé. Après cette observation, Walt Disney décida de réaliser un court métrage parlant avec Mickey Mouse, Steamboat Willie.

En 1928, avec Warner Bros. dont les profits furent considérables, de nouveaux studios adoptèrent le cinéma parlant. La Paramount Pictures, leader de l'industrie cinématographique américaine, sortit son premier film parlant fin septembre, Beggars of Life ; même s'il ne contenait que quelques courts dialogues, cela démontra la reconnaissance de ce nouveau moyen du cinéma. Interference, le premier film entièrement parlant de Paramount, débuta en novembre. Le procédé connu sous le nom de « goat glanding »[33] s'est brièvement répandu : les bandes sonores, incluant quelquefois une approximation des dialogues ou des sons doublés, furent ajoutées aux films déjà tournés, certaines fois sortis comme muets[34]. Un film doté de quelques minutes de chant pouvait suffire pour le qualifier de « musical » (Dream Street de D. W. Griffith par exemple). Les attentes ont cependant changé rapidement, et la « mode » sonore de 1927 devint une une procédure standard en 1929. En février 1929, soit 16 mois après les débuts du film Le Chanteur de jazz, Colombia Pictures devient le dernier des huit studios, connu comme étant un des « studios les plus importants » pendant l'âge d'or hollywoodien, à sortir son premier film en partie parlant, Lone Wolf's Daughter[35] La plupart des salles de cinéma américaines, surtout en bordure des zones urbaines, ne possédaient pas encore le matériel sonore et les studios n'étaient pas encore entièrement convaincu par le succès universel des films parlants à la moitié de 1930, la majorité des films étaient produits en version doublée, muet aussi bien que parlant[36]. Bien que peu dans l'industrie du cinéma l'eurent prédit, le cinéma muet, moyen commercial intéressant pourtant, se transforma bientôt en un simple souvenir aux États-Unis. Le cinéma muet continua néanmoins, un studio majeur d'Hollywood, Universal Pictures, en août 1929, commercialisa un western avec Hoot Gibson, intitulé Points West[37]. Un mois plus tôt, le premier film en couleur, entièrement parlant et produit par les studios Warner Bros., On with the Show!.

[] La transition : Europe

Ich küsse Ihre Hand, Madame (1929) aurait pu être plus célèbre si, au lieu d'embrasser leur main, Marlène Dietrich avait chanté
Ich küsse Ihre Hand, Madame (1929) aurait pu être plus célèbre si, au lieu d'embrasser leur main, Marlène Dietrich avait chanté

La première projection du film Le Chanteur de jazz eut lieu au Picadilly Theater, à Londres, le 27 septembre 1928[38]. D'après l'historienne du cinéma Rachel Low, « beaucoup dans l'industrie du cinéma ont réalisé qu'une fois que la transition vers le parlant fut faite, il était impossible de passer outre la production sonore »[39]. Le 16 janvier 1929, le premier film européen, intitulé Ich Küsse Ihre Hand, Madame (Je baise votre main, Madame), avec synchronisation du son et de l'image fut produit par une société allemande[40]. Il était composé de dialogues, et de quelques minutes de chants, interprétés par Richard Tauber, il pourrait d'ailleurs être une vieille combinaison de Dream Street et de Don Juan. Le film fut réalisé avec le système du son sur pellicule, et produit par Tobis, société affiliée à la Tri-Ergon. Pensant à l'émergence du son dans le cinéma européen, Tobis est entré en conflit avec son principal concurrent : Klangf. Depuis 1929, les deux entreprises ont commencé à se disputer le marché, entre leurs enregistrements et leurs technologies de projection. Cependant, comme ERPI commençait à moderniser les salles européennes, Tobis et Klangf ont déclaré que le système de la Western Electric empiétait sur les brevets de la Tri-Ergon, introduisant les technologies américaines autour de lui. Alors que la RCA entrait en activité avec la commercialisation de son système d'enregistrement, Tobis a également installé ses propres maisons de production, menées par la Tobis Film.

Pathé, société de production du film Les Trois masques, considéré comme le premier long métrage français parlant
Pathé, société de production du film Les Trois masques, considéré comme le premier long métrage français parlant

Tout au long de l'année 1929, la plupart des pays européens réalisant des films commencèrent à rejoindre Hollywood dans le progrès du son. Suivant cette tendance, de nombreux films parlants européens furent tournés outre frontières, et les sociétés de production devaient louer des studios tandis que leurs films étaient doublés en langue étrangère, ou visaient des marchés étrangers. L'un des deux premiers longs métrages européens parlants dramatiques fut réalisé dans un nouveau complexe multinational de réalisation : The Crimson Circle était une coproduction entre l'Efzet-Film du réalisateur Friedrich Zelnik et la British Sound Film Productions (BSFP). En 1928, Der Rote Kreis, tourné en Allemagne, sorti en tant que film muet ; le dialogue anglais fut apparemment doublé plus tard par le biais du Phonofilm de Lee De Forest, contrôlé par un brevet de la BSFP. The Clue of the New Pin fut projeté en Angleterre en mars 1929, avec quelques séquences parlantes, réalisées entièrement dans le Royaume-Uni, produit par la British Lion Films, utilisant le procédé du Photophone, du son-sur-disque. En mai, Black Waters, produit par la British and Dominions Film Corporation, fut promu comme le premier film entièrement parlant britannique, lors de sa sortie commerciale ; il avait été tourné à Hollywood avec un procédé de son-sur-pellicule de la Western Electric. Aucun de ces films n'a eu un impact majeur[41]. Le premier film parlant dramatique européen qui obtint un certain succès fut Chantage (Blackmail), réalisé par Alfred Hitchcock à l'âge de 29 ans, le film sortit en premier lieu à Londres le 21 juin 1929. D'abord tourné comme un film muet, Chantage fut tournée une deuxième fois pour y inclure des séquences dialoguées, avec des bruits et des effets sonores, avant sa première projection. Une production BIP fut enregistrée sur un Photophone de la RCA, General Electric ayant acheté des parts d'AEG pour avoir accès au marché de Tobis-Klangfilm. La bande originale de Chantage eut beaucoup de succès ; la réponse critique fut également positive ? Hugh Castle, par exemple, dit d'ailleurs « peut-être le plus intelligent mixage sonore et silencieux que nous n'avons jamais vu[42] ». Le 23 août, la petite industrie cinématographique autrichienne sorti également un film parlant : G?schichten aus der Steiermark (Stories from Styria), une production de Eagle Film-Ottoton[43]. Le 30 septembre, la première réalisation sonore et dramatique entièrement allemande, Das Land ohne Frauen (Land Without Women), fut commercialisée.C'était une production Tobis Filmkunst, dont un quart du film contenait des dialogues, sans effets spéciaux ni musique. La réaction fut décevante[44]. Puis, le premier film parlant suédois, Konstgjorda Svensson (Articificial Svensson), fut projeté le 14 octobre. Huit jours plus tard, Gaumont Aubert Franco-Film sorti Le Collier de la reine, tourné à Épinay. Conçu comme un film silencieux, il obtint une musique enregistré chez Tobis et une séquence dialoguée ? la première scène dialoguée dans un long métrage français. Le 31 octobre, Les Trois masques débuté ; un film produit par Pathé-Natan, il est généralement considéré comme le premier long métrage parlant français, il fut tourné, comme Blackmail, aux Studios d'Elstree, proche de Londres. La société de production avait contracté avec le Photophone de la RCA, la Grande-Bretagne avait alors plus de facilité avec ce système. Le long métrage La Route est belle produit par Braunberger-Richebé, fut également tourné à Elstree, quelques semaines plus tard[45]. Avant que les studios de Paris ne soient entièrement équipés pour le son ? procédé qui prendra part durant 1930 ? un nombre considérable de films parlants français furent tournés en Allemagne[46].

Le premier film parlant soviétique, Putyovka v zhizn (1931). Marcel Carné déclarera que « dans les images inoubliables de cette histoire pure, nous pouvons discerner l'effort d'une nation entière »
Le premier film parlant soviétique, Putyovka v zhizn (1931). Marcel Carné déclarera que « dans les images inoubliables de cette histoire pure, nous pouvons discerner l'effort d'une nation entière[47] »

Le premier long métrage entièrement parlant allemand, Atlantik, fut commercialisé à Berlin le 28 octobre. Cependant il y eut un autre film fait à Elstree, il n'était que d'une origine lointaine allemande ; c'était une production BIP avec un scénariste britannique et un réalisateur allemand, il fut ainsi tourné en anglais comme Atlantic[48]. La production entièrement allemande Aafa-Film Dich hab ich geliebt (Parce que je t'aime) ouvrit trois semaines et demie plus tard. Il n'était pas le « premier film parlant allemand », comme l'avait déclaré la production, mais il fut le premier à sortir aux États-Unis[49].

En 1930, les films parlants polonais, utilisant les systèmes de son-sur-disque, firent leur première apparition : en mars, Moralno?? pani Dulskiej (La Moralité de Mme Dulska) et en octobre, le film entièrement parlant Niebezpieczny romans (Une Histoire d'amour dangereuse)[50]. En Italie, où l'industrie du film alors dynamique avait commencé à se mortifier vers la fin des années 1920, le premier film parlant, La Canzonne dell'amore (La Chanson de l'amour), sortit aussi en octobre ; en l'espace de deux ans, le cinéma italien connu à nouveau une joyeuse ascension[51]. Le premier film tchèque fut également tourné en 1930, Tonka ?ibenice[52]. Plusieurs pays européens peu impliqués, encore, dans l'ère du cinéma, ont produit leur premier film parlant ? la Belgique (en français) le Danemark, la Grèce et la Roumanie[53]. La solide industrie du cinéma soviétique arriva également avec ses premiers films sonores en 1931 : Entuziazm, ?uvre réalisée par Dziga Vertov, avec une expérimentale bande sonore composée exclusivement de dialogues, sortie peu après[54]. Dans l'automne, le film dramatique Putyovka v zhizn (Le Chemin de la vie) réalisé par Nikolai Ekk, fut distribué comme le premier film parlant du pays.

Partout en Europe, la conversion des salles prenait du retard par rapport à la capacité de production, exigeant que les films parlants soient produits en parallèle dans une version muette, ou simplement projeté sans son. Tandis que l'allure des conversions était relativement rapide en Grande-Bretagne ? avec plus de 60 % de salles équipées pour les films sonores à la fin des années 1930, de la même manière qu'aux États-Unis ? en France, plus de la moitié des salles n'étaient pas encore équipées en 1932[55]. Selon Colin G. Crisp, « l'anxiété de la réanimation de la production de films silencieux était fréquemment abordée dans la presse industrielle [française] et une partie de l'industrie voyait en le cinéma muet une perspective artistique et commerciable viable, ce jusqu'en 1935 »[56]. La situation était particulièrement tendue dans l'Union soviétique ; au printemps 1933, moins de 1 % des projecteurs du pays était équipé pour les films sonores[57].

[] La transition : Asie

Madamu to nyobo de Heinosuke Gosho (1931), une production des studios Shochiku, fut le premier succès commercial et critique du cinéma sonore japonais
Madamu to nyobo de Heinosuke Gosho (1931), une production des studios Shochiku, fut le premier succès commercial et critique du cinéma sonore japonais

Pendant les années 1920 et 1930, le Japon fut l'un des deux plus gros producteurs de films, aux côtés des États-Unis. Bien que l'industrie cinématographique du pays se trouvait parmi les premières à produire des films sonores et parlants, l'équipement des salles vers le cinéma sonore semble avoir été plus lent qu'en occident. Il semble que le premier film sonore japonais, Reimai (L'Aube), fut tourné en 1926 avec le système du Phonofilm de De Forest[58]. De par le système Minatoki de son-sur-disque, le studio Nikkatsu a produit deux films parlants en 1929 : Taii no musume et Furusato, le dernier fut tourné par Kenji Mizoguchi. Le studio rival, Shochiku, commença alors, avec succès, la production de films parlants, utilisant des systèmes de son-sur-pellicule, en 1931, dont le procédé nommé Tsuchibashi utilisait une densité variable[59]. Deux ans plus tard, cependant, plus de 80 % des films tournés dans le pays étaient encore silencieux. Deux des réalisateurs majeurs du pays, Yasujiro Ozu et Mikio Naruse, ne tournèrent d'ailleurs pas leur premier film sonore avant 1935. En 1938, plus d'un film sur trois au Japon était tourné sans dialogue[60].

La popularité du cinéma japonais silencieux était due au traditionnel Benshi, un narrateur qui accompagnait la projection d'un film, en le narrant. Comme le décrira le cinéaste Akira Kurosawa plus tard, le benshi « ne racontait pas seulement l'intrigue du film, il augmentait le côté émotionnel en reprenant les voix et les effets sonores, il fournissait une description des évènements et des images projetées ? Le narrateur le plus populaire était entièrement responsable de la clientèle d'une salle »[61]. L'historien du cinéma, Mariann Lewinski, a dit :

« La fin du cinéma muet en occident et dans le Japon fut imposé par l'industrie et le commerce, et non par n'importe quel besoin ou évolution naturelle ? Le cinéma muet était très agréable et mûr. Il ne manquait de rien, ni au Japon, où il y avait toujours la voix humaine qui imitait les dialogues et faisait des commentaires. Les films sonores n'étaient pas mieux, mais plus économique. En tant que propriétaire de cinéma, vous n'aviez pas à payer le salaire d'un musicien ou d'un benshi. Et un bon benshi était une célébrité demandant le salaire d'une célébrité[62]. »

De la même manière, la viabilité du système des benshis facilitait la transition progressive au son ? permettant aux studios d'étaler les coûts de conversion et de laisser du temps aux réalisateurs (ainsi que les équipes techniques) pour se familiariser avec cette nouvelle technologie[63].

Alam Ara distribué le 14 mars 1931 à Bombay. Il est le premier film parlant indien si populaire qu'« il a fallu appeler la police pour contrôler les foules »
Alam Ara distribué le 14 mars 1931 à Bombay. Il est le premier film parlant indien si populaire qu'« il a fallu appeler la police pour contrôler les foules »