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Charles V de France

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Pour les articles homonymes, voir Charles V.
Charles V de France
Charles V le Sage
Dynastie Valois directs
Naissance 21 janvier 1338
Vincennes
Décès 16 septembre 1380
Beauté-sur-Marne
Pays
Titre Roi de France
(1364 - 1380)
Duc de Normandie
(1355-1364)
Grade militaire
Arme
Service de }} à }}
Couronnement
Sacre 19 mai 1364
en la cathédrale de Reims
Investiture
Prédécesseur Jean II
Successeur Charles VI
Conflits
Commandement
Faits d'armes
Distinctions
Hommage
Autres fonctions
Enfant de Jean II
et de
Bonne de Luxembourg
Conjoint Jeanne de Bourbon
Enfants Jeanne (1357-1360)
Jean (1359-1364)
Bonne (1360-1360)
Jean (1366-1366)
Charles VI (1368-1422)
Marie (1370-1377)
Louis d'Orléans (1372-1407)
Isabelle (1373-1378)
Catherine (1378-1388)
Maîtresses }}
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Charles V de France, dit Charles le Sage (né à Vincennes, le 21 janvier 1338 - mort à Beauté-sur-Marne, le 16 septembre 1380), est roi de France de 1364 à 1380. Son règne marque la fin de la première partie de la guerre de Cent Ans : il réussit à récupérer toutes les terres perdues par ses prédécesseurs, restaure l'autorité de l'État et relève le royaume de ses ruines.

Il est, un temps, proche du mouvement réformateur. En 1357, il se retrouve à la tête d'une monarchie contrôlée, alors que son père Jean le Bon est prisonnier des Anglais. Bien que confronté aux ambitions de Charles de Navarre et aux man?uvres d'Étienne Marcel, il sauve la couronne des Valois alors que le pays sombre dans la guerre civile. Sacré en 1364, il restaure l'autorité royale en la fondant sur l'État de droit et en poursuivant la politique de monnaie forte instaurée par les conseillers de son père. Ce faisant, un parallèle s'établit entre son règne et celui de saint Louis qui reste la référence du bon gouvernement pour l'époque.

Il formalise la décentralisation du pouvoir par la politique des apanages sur lesquels il garde autorité en les finançant grâce à l'instauration d'impôts durables. Ces nouvelles ressources lui permettent de doter la France d'une armée permanente qui, associée aux armées de ses frères, permet de se débarrasser des Grandes compagnies qui ruinent le pays, puis de vaincre les Anglais. Cette victoire est aussi acquise par les succès diplomatiques qu'il obtient en retournant les vassaux gascons favorables à l'Angleterre et en isolant celle-ci du reste de l'Europe. Cette reconquête s'effectue en grande partie en encourageant le sentiment national naissant, transformant les Anglais en envahisseurs.

Son règne est enfin marqué par le grand Schisme d'Occident, qu'il n'a pas pu ou voulu empêcher.

Sommaire

[] Généalogie

Charles V est issu de la branche royale des Valois de la dynastie capétienne.

Il est le fils de Jean II dit le Bon et de Bonne de Luxembourg, et le frère de Louis, duc d'Anjou, de Jean, duc de Berry et de Philippe, dit le Hardi, duc de Bourgogne.

[] Descendance

Marié à Jeanne de Bourbon, avec laquelle il partage des liens de consanguinité (Elle est petite fille de Philippe III et ils descendent tous deux de Louis Ier de Bourbon) le 8 avril 1350, il a neuf enfants dont deux seulement atteignent l'âge adulte. La pathologie psychiatrique de Charles VI pourrait être liée à cette consanguinité.

De sa maîtresse Biette de Casinel :

  • Jean de Montaigu (1365-?)

[] Aspect physique et personnalité

Charles V
Charles V

Portant les séquelles d'une maladie de jeunesse contractée en 1349[1], il n'est pas si chétif qu'on l'a écrit (73 kg en 1362 après une longue maladie et 77,5 kg en 1368[2]) mais sa santé fragile l'écarte des tournois et des champs de bataille : sa main droite est si enflée qu'il ne peut manier d'objets pesants[3]. Il n'en a pas moins un sens aigu de la majesté royale. Il a l'esprit vif et est proprement machiavélique : sa biographe Christine de Pisan le décrit « sage et visseux » (retors) et Jean de Gand le qualifie de « royal attorney »[3]. Son tempérament tranche avec celui de son père Jean le Bon, dont la grande sensibilité se traduit par des explosions de colères non contenues, et qui ne s'entoure que de personnes avec lesquelles il a des liens d'amitié[4]. Très tôt, la mésentente est manifeste entre père et fils aux personnalités si dissemblables[5].

Charles V est très instruit : Christine de Pisan le décrit comme un intellectuel accompli maîtrisant les sept arts libéraux[6]. Mais, c'est aussi un roi très pieux et superstitieux. Le sort s'acharnant longtemps à ne pas lui donner d'héritier et étant sujet à de nombreux problèmes de santé devant lesquels la médecine de l'époque reste démunie, Charles se révèle très dévot[7] et adepte de l'astrologie.
Il soutient l'expansion de l'ordre des Célestins[8] et le septième des livres de sa bibliothèque sont des ouvrages d'astronomie, d'astrologie ou d'art divinatoire[9]. Cependant, cela va à l'encontre de la doctrine de l'Église et de l'Université à l'époque ainsi que celle de ses conseillers : ces croyances restent dans la sphère privée du roi et n'interfèrent pas dans ses décisions politiques[10].

[] Biographie

[] Enfance

[] Petite Enfance

Il est éduqué à la cour avec une bande d'enfants d'âge similaire dont il restera proche : Philippe d'Orléans son oncle, ses trois frères Louis, Jean et Philippe, Louis de Bourbon, Édouard et Robert de Bar, Godefroy de Brabant, Louis d'Étampes, Louis d'Évreux (frère de Charles le Mauvais), Jean et Charles d'Artois, Charles d'Alençon et Philippe de Rouvre[11].

Son précepteur est probablement Sylvestre de la Servelle[12] qui lui inculque le latin et la grammaire. Sa mère et sa grand-mère paternelle meurent de la peste en 1349 alors qu'il vient de quitter la cour pour se rendre dans son apanage du Dauphiné. Son grand-père, Philippe VI, décède peu après en 1350[13].

[]   Premier Dauphin de la maison de France

Le comte Humbert II, ruiné du fait de son incapacité à lever l'impôt[14] et sans héritier après la mort de son fils unique, vend le Dauphiné[15], terre du Saint Empire romain germanique. Ni le pape ni l'empereur ne se portant acquéreurs, l'affaire est conclue avec Philippe VI.

Selon l'accord, il doit revenir à un fils du futur roi Jean le Bon. C'est donc Charles, en tant que fils aîné de ce dernier, qui devient le dauphin. Il n'a que onze ans, mais est immédiatement confronté à l'exercice du pouvoir. Il prête serment aux prélats et reçoit l'hommage de ses vassaux.

Le 8 avril 1350 à Tain-l'Hermitage, le dauphin épouse sa cousine Jeanne de Bourbon. L'accord préalable du pape a été obtenu pour ce mariage consanguin[16] qui est probablement à l'origine des troubles psychiatriques de Charles VI et de la fragilité des autres enfants de Charles V. Le mariage fut retardé par la mort de sa mère Bonne de Luxembourg et de sa grand-mère Jeanne de Bourgogne, emportées par la peste (il ne les a plus vues depuis qu'il est parti en Dauphiné)[17]. Le dauphin a lui-même été gravement malade d'août à décembre 1349[17]. Les rassemblements étant limités pour ralentir la diffusion de la peste qui sévissait alors dans toute l'Europe, le mariage eut lieu dans l'intimité[16].

Le contrôle du Dauphiné est précieux pour le royaume de France car il occupe la vallée du Rhône, un axe commercial majeur entre Méditerranée et nord de l'Europe depuis l'Antiquité, les mettant en contact direct avec Avignon, ville papale et centre diplomatique incontournable de l'Europe médiévale. En dépit de son jeune âge, le dauphin s'applique à se faire reconnaître par ses sujets, intercède pour faire cesser la guerre qui sévit entre deux familles de vassaux[16]. Il acquiert ainsi une expérience qui lui sera fort utile.

[] Rapprochement avec le parti réformateur

[] Mission en Normandie

Jean II adoubant des chevaliers, enluminure des XIVe ou XVe siècles, BNF
Jean II adoubant des chevaliers, enluminure des XIVe ou XVe siècles, BNF

Charles est rappelé à Paris à la mort de son grand-père Philippe VI et participe, le 26 septembre 1350 à Reims, au sacre de son père Jean le Bon, qui l'arme chevalier de l'ordre de l'Étoile à cette occasion[18]. La légitimité de Jean le Bon, et celle des Valois en général, ne fait pas alors l?unanimité. Son père, Philippe VI, surnommé par certains le « roi trouvé », avait perdu toute crédibilité avec les désastres de Crécy, de Calais, les ravages de la peste et les mutations monétaires nécessaires pour soutenir les finances royales. Le clan royal doit donc faire face à une opposition émanant de toute part dans le royaume.
La première d?entre elle est menée par Charles II de Navarre dit le Mauvais, dont la mère Jeanne avait renoncé en 1328 à la couronne de France contre celle de Navarre. Charles II de Navarre est l?aîné d'une puissante lignée. Ambitieux, il parvient à cristalliser autour de lui, les mécontents des règnes des premiers Valois. Il est soutenu dans cette cause par ses proches et leurs alliés : la famille de Boulogne (le comte, le cardinal, leurs deux frères et leur parenté d'Auvergne), les barons champenois fidèles à Jeanne II de Navarre (la mère de Charles le Mauvais et petite-fille de la dernière comtesse de Champagne)[19] et par les fidèles de Robert d'Artois, chassé du Royaume par Philippe VI. Il dispose par ailleurs de l'appui de la puissante Université de Paris et des marchands du Nord-Ouest pour lesquels le commerce trans-Manche est vital[20].

La Charte aux Normands de 1315, confirmée en 1339 par Philippe VI, garantit une large autonomie à la Normandie.
La Charte aux Normands de 1315, confirmée en 1339 par Philippe VI, garantit une large autonomie à la Normandie.

La Normandie pose problème au clan royal. Le duché, dépend autant économiquement des échanges maritimes à travers la Manche que ceux par transport fluvial sur la Seine. La Normandie n'est plus possession anglaise depuis 150 ans, mais les propriétaires fonciers (nobles et clergé) ont des terres de part et d'autre de la Manche (Depuis la conquête normande de l'Angleterre, puis par le jeu successif des alliances matrimoniales)[21]. Dès lors, se ranger officiellement derrière l'un ou l'autre souverain pourrait entraîner une confiscation d'une partie de leurs terres ; c'est pourquoi la noblesse normande se regroupe en clans solidaires qui lui permettent de pouvoir faire front. Ainsi, elle obtient des chartes garantissant au duché une grande autonomie. Raoul de Brienne est un exemple significatif : il mène une politique étrangère indépendante, et s'il commande l'armée française envoyée en Écosse en 1335, c'est en tant que capitaine général engagé par contrat et non comme l?obligé du roi.

Toutefois, la noblesse normande n?est pas, et ce depuis longue date, indemne de divisions ; les comtes de Tancarville et d'Harcourt se livrent à une guerre sans merci depuis plusieurs générations[22]. Pour avoir l'appui d'une partie des barons normands, les rois de France soutiennent les comtes de Tancarville auxquels ils ont confié la charge de chambellan de l'Échiquier de Normandie. Cette cour, qui rend justice de manière indépendante, est une charge de grande importance et revient pratiquement à celle exercée par un duc de Normandie. Cependant, afin d?éviter toute éventuelle allégeance de seigneurs normands à Édouard III qui, lors de la déclaration de guerre, a fait valoir ses droits à la couronne de France, Philippe VI a été contraint de composer avec le clan des d'Hartcourt[23]. Il nomme ainsi Godefroy de Harcourt, capitaine souverain en Normandie[24]. Logiquement, Jean le Bon quand il était duc de Normandie a lié des liens étroits avec les Tancarville qui représentent le clan loyaliste. Or, le vicomte Jean de Melun a épousé Jeanne, la seule héritière du comté de Tancarville[25]. Par la suite ce sont les Melun-Tancarville qui forment l'ossature du parti de Jean le Bon, alors que Godefroy de Harcourt est le défenseur historique des libertés normandes et donc du parti réformateur. Le rapprochement entre ce dernier et Charles de Navarre, celui-ci se posant en champion des réformateurs, va de soi[24].

L?Échiquier de Normandie (XIIe siècle) rend justice en Normandie. La seconde Charte aux Normands de 1339, leur garantit le droit de ne jamais être cités devant une autre juridiction.
L?Échiquier de Normandie (XIIe siècle) rend justice en Normandie. La seconde Charte aux Normands de 1339, leur garantit le droit de ne jamais être cités devant une autre juridiction.

Le 19 novembre 1350, Jean le Bon à peine sacré roi de France, fait arrêter puis exécuter Raoul de Brienne comte de Guînes et connétable de France. Il semble que celui-ci devait rendre hommage à Édouard III ce qui aurait été catastrophique pour le nouveau roi car aurait ouvert la porte à d'autres défections vers le camp anglais[26]. Pour éviter ces défections éventuelles l'affaire est réglée dans le secret. Or, l'opacité totale qui entoure cette exécution a un effet complètement contreproductif et alimente les rumeurs. Une grande partie de la noblesse normande et les nombreux soutiens du connétable se rallient au camp navarrais[27] : les seigneurs normands et la noblesse du Nord-Ouest (de Picardie, d'Artois, du Vermandois, du Beauvaisis et de Flandre dont l'économie dépend des importations de laine anglaise), ainsi que les frères de Picquigny, fidèles alliés du connétable[19]. Au lendemain de la mort de ce dernier, Charles le Mauvais écrit au duc de Lancastre : « Tous les nobles de Normandie sont passés avec moi à mort à vie »[19].

Brillant orateur et habitué à la monarchie contrôlée par sa fréquentation des cortes navarraises (l?équivalent des États généraux), Charles le Mauvais se fait le champion de la réforme d'un État jugé trop arbitraire, ne laissant plus voix ni à la noblesse ni aux villes (Jean le Bon gouverne avec un cercle de favoris et d'officiers d?ascendance parfois roturière). À l'inverse de son père, Charles V ne considère pas le pouvoir du roi comme légitime mais relevant de l?acquis; il doit, selon lui, s?obtenir grâce à l'approbation de ses sujets et nécessite une grande capacité d'écoute. Cette vision des choses lui permet de se rapprocher des nobles normands et du courant réformateur, et donc de Charles de Navarre.

Royaume de France en 1350 ?? Possessions de Charles de Navarre ?? États pontificaux ?? Territoires contrôlés par Édouard III ?? Zone d'influence économique anglaise ?? Zone d'influence culturelle française
Royaume de France en 1350

?? Possessions de Charles de Navarre

?? États pontificaux

?? Territoires contrôlés par Édouard III

?? Zone d'influence économique anglaise

?? Zone d'influence culturelle française

La puissance du Navarrais est telle que, le 8 janvier 1354, il fait assassiner en toute impunité son rival Charles de la Cerda (le favori du roi), assumant ouvertement ce crime. Il obtient même lors du traité de Mantes, des concessions territoriales et de souveraineté grâce à la menace d'une alliance avec les Anglais. Mais, à Avignon, Français et Anglais négocient une paix qui empêcherait Charles de Navarre de compter sur le soutien d'Édouard III et l'éloignerait définitivement du pouvoir ; il conclut donc avec les Anglais un traité au terme duquel le royaume de France serait tout simplement partagé[28],[29]. Un débarquement anglais est prévu pour la fin de la trêve qui expire le 24 juin 1355[29].

Le roi Jean missionne le dauphin en mars 1355 pour organiser la défense de la Normandie, ce qui passe par la levée de l'impôt nécessaire[30]. La tâche est difficile du fait de l'influence grandissante de Charles le Mauvais qui, en vertu du traité de Mantes, a un statut proche de celui de « duc » et, susceptible de s'allier à Édouard III, peut à tout moment ouvrir les portes de la Normandie à l'Anglais[31]. Le dauphin sait se faire accepter. Les Normands rechignent d'autant plus à faire rentrer les taxes que les Navarrais les y encouragent, mais l'argent récolté est redistribué aux seigneurs qui ont bien voulu consentir à tailler leurs sujets. Il reste peu de finances pour équiper des hommes d'armes mais le dauphin y gagne des sympathies. Ses capacités d'écoute lui permettent d'éviter la guerre en obtenant en juin une réconciliation entre le Navarrais et le roi qui est scellée par une cérémonie à la cour le 24 septembre 1355[30]. Édouard III prend ombrage du nouveau revirement de Charles de Navarre (il se méfie désormais de ce concurrent à la couronne de France trop gourmand et trop retors): le débarquement promis n'a pas lieu[29].

[] La tentative de fugue

L'oncle du dauphin et empereur Charles IV, subissant une offensive diplomatique de la part des Anglais, et inquiété par l'influence grandissante des Français sur l'ouest de l'empire (la Bourgogne, le Dauphiné et de nombreuses places fortes sont contrôlés par les Français), menace de renégocier son alliance avec son beau frère Jean le Bon et émancipe le duc de Bourgogne pour ses possessions en terre d'empire (du fait de son jeune âge, ses terres sont gérées par son beau-père, le roi de France)[32]. Le roi fait montre d'intransigeance et la tension monte. Charles, qui est très proche de son oncle et risque d'y perdre le Dauphiné, est opposé à la façon de procéder de son père. Monté contre lui par Robert Le Coq (l'un des plus fervents Navarrais, jouant double jeu auprès de Jean le Bon) qui ne cesse de lui assurer que son père cherche à l'évincer du pouvoir, il organise avec le concours du parti navarrais une fugue visant à rencontrer l'empereur, lui prêter l?hommage et apaiser les tensions[33]. Elle doit avoir lieu en décembre 1355. Le roi, mis au courant du complot par Robert de Lorris, convoque son fils et lui confie la Normandie en apanage pour le rassurer sur ses sentiments envers lui et contrer le travail de sape des Navarrais[34].

[]  Duc de Normandie

Le 6 janvier 1356, Charles devient ainsi Charles Ier de Normandie. Mais Jean le Bon, averti du complot de partage du pays ourdi par Charles le Mauvais et les Anglais à Avignon, se décide à mettre le Navarrais hors d'état de nuire.

Le 5 avril 1356, le dauphin Charles a convié en son château de Rouen toute la noblesse de la province, à commencer par le comte d'Évreux, Charles le Mauvais, pour fêter son intronisation en Normandie. La fête bat son plein lorsque surgit Jean II le Bon, coiffé d'un bassinet et l'épée à la main, qui vient se saisir de Charles le Mauvais en hurlant : « Que nul ne bouge s'il ne veut être mort de cette épée! »[29]. À ses côtés, son frère Philippe d'Orléans, son fils cadet Louis d'Anjou et ses cousins d'Artois forment une escorte menaçante. À l'extérieur, une centaine de cavaliers en armes tiennent le château[29]. Le roi se dirige vers la table d'honneur, agrippe le roi de Navarre par le cou et l'arrache violemment de son siège en hurlant : « Traître, tu n'es pas digne de t'asseoir à la table de mon fils! ». Colin Doublet, écuyer de Charles le Mauvais, tire alors son couteau pour protéger son maître, et menace le souverain. Il est aussitôt appréhendé par l'escorte royale qui s'empare également du Navarrais[29]. Excédé par les complots de son cousin avec les Anglais, le roi laisse éclater sa colère qui couve depuis la mort, en janvier 1354, de son favori le connétable Charles d'Espagne.

Article détaillé : Assassinat de Charles de la Cerda.
Arrestation de Charles le Mauvais
Arrestation de Charles le Mauvais

Malgré les supplications de son fils qui, à genoux, implore de ne pas le déshonorer, le roi se tourne vers Jean d'Harcourt, infatigable défenseur des libertés provinciales, mais qui a été mêlé à l'assassinat de Charles de la Cerda. Il lui assène un violent coup de masse d'armes sur l'épaule avant d'ordonner son arrestation. Le soir même, le comte d'Harcourt et trois de ses compagnons, dont l'écuyer Doublet, sont conduits au lieu-dit du Champ du Pardon. En présence du roi, le bourreau, un criminel libéré pour la circonstance qui gagne ainsi sa grâce, leur tranche la tête[29].

Deux jours plus tard, la troupe regagne Paris pour célébrer la fête de Pâques. Charles le Mauvais est emprisonné au Louvre, puis au Châtelet. Mais la capitale n'est pas sûre, aussi est-il finalement transféré à la forteresse d'Arleux, près de Douai, terre d'Empire[35] depuis le mariage en 1324 de Marguerite II de Hainaut avec Louis IV de Wittelsbach, l'empereur romain germanique.

Incarcéré, Navarre gagne en popularité ; ses partisans le plaignent et réclament sa liberté. La Normandie gronde et nombreux sont les barons qui renient l'hommage prêté au roi de France et se tournent vers Édouard III d'Angleterre. Pour eux, Jean le Bon a outrepassé ses droits en arrêtant un prince avec qui il a pourtant signé la paix. Pire encore, ce geste est perçu par les Navarrais comme le fait d'un roi qui se sait illégitime et espère éliminer un adversaire dont le seul tort est de défendre ses droits à la couronne de France. Philippe de Navarre, frère de Charles le Mauvais, envoie son défi au roi de France le 28 mai 1356[36]. Les Navarrais, et particulièrement les seigneurs normands, passent en bloc du côté d'Édouard III qui, dès le mois de juin, lance ses troupes dans de redoutables chevauchées, en Normandie et en Guyenne. Le 19 septembre, Jean le Bon est fait prisonnier par les Anglais, après la défaite de Poitiers.

[] Lieutenant du royaume puis régent pendant la captivité de Jean le Bon

[] L'ordonnance de 1357

Étienne Marcel, Illustration du XIXe siècle.
Étienne Marcel, Illustration du XIXe siècle.
Articles détaillés : Étienne Marcel et Grande ordonnance de 1357.

En 1356, la guerre de Cent Ans tourne largement à l'avantage des Anglais. Le père de Charles et son frère Philippe sont emprisonnés à Londres. En tant que fils le plus âgé du roi Charles doit reprendre en main le royaume. La noblesse française, qui tient son pouvoir de droit divin et doit donc le justifier sur le champ de bataille, sort complètement discréditée des désastres de Crécy et de Poitiers, d'autant que cette période correspond à une montée en puissance de l'artisanat et du commerce, et donc des villes, qui n'attendent que l'occasion de revendiquer une liberté et un pouvoir proportionnels à leur importance économique au sein de la société (en Angleterre les citadins ont été en mesure d'imposer la Grande Charte).

Le retour à Paris du dauphin Charles est difficile : il n'a que 18 ans, peu de prestige personnel (d'autant qu'il a quitté le champ de bataille de Poitiers contrairement à son père et son frère Philippe le Hardi), peu d'expérience et doit porter sur ses épaules le discrédit des Valois. Il s'entoure des membres du conseil du roi de son père, qui sont très décriés.

Les États généraux se réunissent le 17 octobre 1356. Le dauphin, très affaibli, se heurte à une forte opposition : Étienne Marcel, à la tête de la bourgeoisie, allié avec les amis de Charles II de Navarre, dit Charles le Mauvais, regroupés autour de l'évêque de Laon, Robert Le Coq[37]. Les États généraux, déclarent le dauphin lieutenant du roi et défenseur du royaume en l?absence de son père et lui adjoignent un conseil de douze représentants de chaque ordre[38].

Les États exigent la destitution des conseillers les plus compromis (honnis pour avoir brutalement dévalué la monnaie à plusieurs reprises[39]), la capacité à élire un conseil qui assistera le roi ainsi que la libération du Navarrais. Le dauphin proche des idées réformatrices n'est pas contre l'octroi d'un rôle plus important des États dans le contrôle de la monarchie. En revanche, la libération de Charles de Navarre est inacceptable car elle mettrait fin au règne des Valois. Pas assez puissant pour pouvoir refuser d'emblée ces propositions, le dauphin ajourne sa réponse (prétextant l'arrivée de messagers de son père[37]), congédie les États généraux et quitte Paris, son frère Louis le futur duc d?Anjou réglant les affaires courantes. Les États généraux sont prorogés et seront convoqués de nouveau le 3 février 1357.

Avant de partir, le 10 décembre 1356, le dauphin publie une ordonnance donnant cours à une nouvelle monnaie, ce qui lui permettrait de remplir ses caisses sans passer par les États. Il s'agit cette fois d'un renforcement monétaire de 25%, ce qui avantage les propriétaires fonciers: c'est à dire la noblesse, le clergé et le patriciat urbain (qui possède une bonne partie de l'immobilier des grandes villes) donc les catégories sociales représentées aux états. Cela provoque une levée de boucliers de la population parisienne qui voit ses loyers croître de 25%[40]. Étienne, lui choisi le parti des compagnons et des boutiquiers contre la grande bourgeoisie et les spéculateurs qu'il tient pour responsables de ses malheurs dans la succession de Pierre des Essars: Il devient maître de la rue[40]. Des échauffourées éclatent et Étienne Marcel fait pression sur Louis d?Anjou puis sur le dauphin qui doit révoquer l?ordonnance et rappeler les États généraux[41].

Pendant ce temps le dauphin va à Metz rendre hommage à son oncle l'empereur Charles IV pour le Dauphiné ce qui lui permet d'obtenir son soutien diplomatique. À son retour en mars 1357, il accepte la promulgation de la « grande ordonnance », esquisse d'une monarchie contrôlée et vaste plan de réorganisation administrative, mais obtient le maintien en captivité de Charles de Navarre. Une commission d'épuration doit destituer et condamner les fonctionnaires fautifs (et particulièrement les collecteurs d'impôts indélicats) et confisquer leurs biens. 9 conseillers du dauphin sont révoqués (Étienne Marcel tient sa vengeance contre Robert de Lorris)[42]. Six représentants des États entrent au conseil du roi qui devient un conseil de tutelle. L'administration royale est surveillée de près : les finances, et particulièrement les mutations monétaires et les subsides extraordinaires, sont contrôlées par les États[43].

[] Libération de Charles de Navarre

Article détaillé : Charles le Mauvais.

Un gouvernement du régent contrôlé par les États avec son assentiment est donc mis en place. Deux conseils cohabitent : celui du Dauphin et celui des États. Mais pour les réformateurs et particulièrement les Navarrais cela ne suffit pas : le retour du roi de captivité peut mettre fin à cet essai institutionnel. Étienne Marcel et Robert Le Coq organisent donc la libération de Charles de Navarre qui peut prétendre à la couronne et est toujours enfermé. Cependant, pour se dédouaner face au dauphin, on donne à cette libération l?aspect d?un coup de force spontané de fidèles navarrais (les frères Picquigny)[44].

Charles V ne peut qu'accepter la réconciliation avec Charles de Navarre libéré.
Charles V ne peut qu'accepter la réconciliation avec Charles de Navarre libéré.

Le retour de Charles de Navarre est méticuleusement organisé : il est libéré le 9 novembre, il est reçu avec le protocole réservé au roi dans les villes qu?il traverse, accueilli par les notables et la foule réunie par les États. Le même cérémonial se reproduit dans chaque ville depuis Amiens jusqu?à Paris : il est reçu par le clergé et les bourgeois en procession, puis il harangue une foule toute acquise, expliquant qu?il a été injustement spolié et incarcéré par Jean le Bon alors qu?il est issu de lignée royale[45].

Mis devant le fait accompli, le dauphin ne peut refuser la demande d?Étienne Marcel et de Robert le Coq et signe des lettres de rémission pour le Navarrais. Le 30 novembre il harangue 10 000 Parisiens réunis par Étienne Marcel au Pré aux Clercs. Le 3 décembre, Étienne Marcel s?invite avec un fort parti bourgeois au conseil du Roi qui doit décider de la réhabilitation de Charles de Navarre, sous prétexte d?annoncer que les États réunis au Couvent des Cordeliers ont consenti à lever l?impôt demandé par le dauphin et qu?il ne reste que l?accord de la noblesse à obtenir. Le dauphin ne peut qu?acquiescer et réhabilite Charles le Mauvais[46].

Plus dangereux encore pour les Valois, les États doivent trancher la question dynastique le 14 janvier 1358. Charles le Mauvais exploite le mois d?attente pour faire campagne[47]. Le dauphin se montre actif en organisant la défense du pays contre les nombreux mercenaires qui, faute de solde, pillent le pays. Les maréchaux de Normandie, de Champagne et de Bourgogne se rendent à sa cour. Il cantonne à Paris une armée de 2 000 hommes venus du Dauphiné sous prétexte de protéger la ville des exactions des Grandes compagnies[48]. Cela met la ville sous pression. Le 11 janvier, il s?adresse aux Parisiens aux Halles en expliquant pourquoi il lève une armée et en mettant en cause les États pour leur incapacité à assurer la défense du pays malgré l?argent prélevé lors des levées d?impôts : c?est un succès et Étienne Marcel doit organiser d?autres réunions noyautées par ses partisans pour le mettre en difficulté[49]. Le 14 janvier, les États n?arrivant à s?entendre ni sur la question dynastique, ni sur la levée d?un nouvel impôt, on décide d?une nouvelle mutation monétaire pour renflouer les caisses de l?État [50]. Les esprits s?échauffent contre les États, pour le plus grand bénéfice du dauphin [50].

L'exécution de l'ordonnance de 1357 est vite bloquée. La commission d'épuration est désignée mais ne fonctionne que cinq mois. Les collecteurs d'impôts nommés par les États rencontrent l'hostilité des paysans et des artisans pauvres. Les six députés entrés au conseil de tutelle sont en minorité et les États généraux manquent d?expérience politique pour contrôler en permanence le pouvoir du dauphin qui, en acquérant du savoir-faire, retrouve l'appui des fonctionnaires. Les déplacements fréquents, coûteux et dangereux à l'époque, découragent les députés de province et les États sont de moins en moins représentatifs. Peu à peu, seule la bourgeoisie parisienne vient siéger aux assemblées. Enfin, Jean le Bon, qui garde un grand prestige, désavoue le dauphin et, depuis sa prison, interdit l'application de l'ordonnance de 1357. Étienne Marcel, constatant l'échec de l'instauration d'une monarchie contrôlée par voie législative, essaie de la faire proclamer par la force. Il ne remet pas en cause la nécessité d'avoir un souverain, mais il cherche à composer avec celui qui lui laissera le plus de pouvoir. Il oscille entre la faiblesse supposée du dauphin et la cupidité de Charles le Mauvais.

Royaume de France entre 1356 et 1363 : Jacqueries et Compagnies ?? Possessions de Charles de Navarre ?? Territoires contrôlés par Édouard III avant le traité de Brétigny ?? Le premier traité de Londres cède l'Aquitaine des Plantagenets aux Anglais et règle la guerre de succession de Bretagne par une alliance du duché avec l'Angleterre.) ??  Le deuxième traité de Londres comprend en plus la Normandie et le Maine.)     Chevauchée d'Édouard III en 1359-60 ?? Territoires cédés par la France à l'Angleterre par le traité de Brétigny (suit le tracé du premier traité de Londres)
Royaume de France entre 1356 et 1363 : Jacqueries et Compagnies

?? Possessions de Charles de Navarre

?? Territoires contrôlés par Édouard III avant le traité de Brétigny

?? Le premier traité de Londres cède l'Aquitaine des Plantagenets aux Anglais et règle la guerre de succession de Bretagne par une alliance du duché avec l'Angleterre.)

??  Le deuxième traité de Londres comprend en plus la Normandie et le Maine.)

    Chevauchée d'Édouard III en 1359-60

?? Territoires cédés par la France à l'Angleterre par le traité de Brétigny (suit le tracé du premier traité de Londres)

Voyant la situation évoluer vers une monarchie contrôlée avec Charles de Navarre à sa tête, Jean le Bon se décide à conclure les négociations avec les Anglais. Pour cela, il lui faut négocier directement avec Édouard III. Jean le Bon est donc transféré de Bordeaux à Londres. Ses conditions d?incarcération sont royales : il est logé avec sa cour de plusieurs centaines de personnes (ses proches capturés avec lui à Poitiers et ceux qui l'ont rejoint), liberté de circulation en Angleterre, hébergement à l?Hôtel de Savoie [51].

Il signe en janvier 1358 le premier traité de Londres qui prévoit :

[] L'assassinat des maréchaux

La nouvelle de l'acceptation par Jean le Bon du premier traité de Londres qui cède le tiers du territoire à l'Angleterre provoque un tollé dont Étienne Marcel va profiter.

Jean Baillet le trésorier du Dauphin est assassiné le 24 janvier 1358. Le meurtrier (le valet d'un changeur parisien) est saisi alors qu'il se réfugiait dans une église et le dauphin fait de son exécution un exemple[53]. Étienne Marcel exploite les esprits qui s'échauffent : Il y a deux cortèges funèbres, celui de la victime suivi par le dauphin et celui du meurtrier qui est lui suivi par la bourgeoisie parisienne[54]. Le 22 février 1358, Étienne Marcel déclenche une émeute réunissant trois mille personnes qu'il a convoquées en armes[54]. La foule surprend Regnault d'Acy, l'un des négociateurs du Traité de Londres qui a rapporté la nouvelle à Paris. Il se réfugie dans une pâtisserie où on l'égorge férocement avec ses proches.

Meurtre des maréchaux. En arrière plan, Étienne Marcel tend un chaperon rouge et bleu au dauphin.
Meurtre des maréchaux. En arrière plan, Étienne Marcel tend un chaperon rouge et bleu au dauphin.

Puis la foule envahit le Palais de la Cité pour affronter le régent[54]. Étienne Marcel et certains de ses partisans parviennent à sa chambre dans le but de l'impressionner pour pouvoir mieux le contrôler. Il s'exclame: « Sire, ne vous ébahissez pas des choses que vous allez voir, car elles ont été décidées par nous, et il convient qu'elles soient faites ». Le maréchal de Champagne Jean de Conflans et le maréchal de Normandie Robert de Clermont sont tués devant le prince, qui est couvert de leur sang et croit son existence menacée. Marcel l'oblige à coiffer le chaperon rouge et bleu des émeutiers (aux couleurs de Paris) alors que lui même met le chapeau du Dauphin et à renouveler l?ordonnance de 1357[55].

Il l'épargne pensant pouvoir le contrôler aisément : c'est une lourde erreur. Le timide et frêle dauphin se révèlera être un redoutable politique. De fait, jamais Étienne Marcel ne parviendra à le contrôler, même si dans les premiers temps le futur monarque n'avait pas assez de pouvoir pour contrer directement ce redoutable tribun.

Le dauphin ne peut qu?accepter un nouveau changement institutionnel. Son conseil est épuré et quatre bourgeois y rentrent. Le gouvernement et les finances sont aux mains des États[56], Charles le Mauvais reçoit un commandement militaire et de quoi financer une armée de 1 000 hommes, le dauphin lui obtient de devenir régent du royaume ce qui permet de ne plus tenir compte des décisions du roi tant que celui-ci demeure en captivité (et en particulier des traités de paix inacceptables) [57].

Pour ratifier cette nouvelle ordonnance et en particulier son contenu fiscal, il faut l?accord de la noblesse dont une partie ne veut plus se réunir à Paris (en particulier les Champenois et Bourguignons, scandalisé par l?assassinat des maréchaux, qui ont quitté Paris). La noblesse se réunissant à Senlis fournit au dauphin l?occasion qu?il attendait pour quitter la capitale, ce qu?il fait le 17 mars. Il participe aux états de Champagne qui ont lieu le 9 avril à Provins, obtient le soutien de la noblesse de l?Est du royaume, et met les délégués parisiens en difficulté[58]. Fort de ce succès, il s?empare des forteresses de Montereau et de Meaux. L?accès est de Paris est bloqué[58]. Au sud et à l?ouest, les compagnies écument le pays. Il ne reste que l?accès nord qui permette de garder le contact avec les villes des Flandres. Les accès fluviaux sont bloqués. Le 18 avril Étienne Marcel lui envoie son défi et la ville se prépare au combat : on creuse des fossés, le remblais constituant un talus pour arrêter les tirs d?artillerie. On finance ces travaux par une mutation monétaire et en prélevant un impôt, ce qui diminue les confiance des Parisiens envers le gouvernement des États[59].

Le dauphin réunit les états généraux à Compiègne. Ils décident le prélèvement d?un impôt contrôlé par les états, un renforcement monétaire (la monnaie ne devant plus bouger jusqu?en 1359), par contre le conseil du dauphin n?est plus contrôlé par les états[60].

[] Jacqueries

Article détaillé : Grande Jacquerie.
Les jacques et leurs alliés parisiens sont surpris par une charge de chevalerie à bout portant alors qu'ils donnent l'assaut à la forteresse du marché de Meaux où est retranchée la famille du Dauphin.
Les jacques et leurs alliés parisiens sont surpris par une charge de chevalerie à bout portant alors qu'ils donnent l'assaut à la forteresse du marché de Meaux où est retranchée la famille du Dauphin.

Le 28 mai 1358 les paysans de Saint-Leu-d'Esserent, près de Creil dans l'Oise excédés par les levées fiscales votées à Compiègne et destinées à mettre le pays en défense, se rebellent[61]. Rapidement les exactions contre les nobles se multiplient au nord de Paris, zone épargnée par les compagnies et tenue ni par les Navarrais ni par les troupes du dauphin. 5 000 hommes se regroupent rapidement autour d?un chef charismatique : Guillaume Carle, connu sous le nom que lui attribue Froissart : Jacques Bonhomme. Il reçoit très rapidement des renforts de la part d?Étienne Marcel (300 hommes menés par Jean Vaillant)[62], afin de libérer Paris de l?encerclement que le dauphin est en train de réaliser en préservant l?accès nord qui permet de communiquer avec les puissantes villes des Flandres [63]. L'alliance avec Étienne Marcel semble réussir lorsque les Jacques s'emparent du château d'Ermenonville.

Le 9 juin, les hommes du Prévôt de Paris et une partie des Jacques (environ mille hommes) conduisent un assaut sur la forteresse du Marché de Meaux où sont logés le régent et sa famille pour s?assurer de sa personne[64]. C?est un échec : alors que les Jacques se ruent à l?assaut de la forteresse, ils sont balayés par une charge de cavalerie menée par le comte de Foix, Gaston Phébus, et le captal de Buch, Jean de Grailly[65].

Mais le gros des forces de Guillaume Carle veut en découdre à Mello, bourgade du Beauvaisis le 10 juin. Écarté du pouvoir par Étienne Marcel qui a trop vite cru contrôler le régent après l'assassinat des maréchaux, Charles le Mauvais doit reprendre la main et montrer au Prévot de Paris que son soutien militaire est indispensable[66]. Pressé par la noblesse et particulièrement par les Picquigny auxquels il doit la liberté et dont le frère vient d?être tué par les Jacques, Charles le Mauvais y voit le moyen d'en devenir le chef[62]. D'autre part, les marchands pourraient voir d'un bon ?il que l'on sécurise les axes commerciaux[62]. Il prend la tête de la répression, engage des mercenaires anglais et rallie la noblesse. Il s?empare par ruse de Guillaume Carle venu négocier et charge les Jacques décapités. C?est un massacre et la répression qui s'en suit est très dure : quiconque est convaincu d'avoir été de la compagnie des Jacques est pendu sans jugement[67]. La jacquerie se termine dans un bain de sang dont Charles le Mauvais porte la responsabilité alors que le dauphin a su garder les mains propres.

[] La reconquête de Paris

Assassinat d'Étienne Marcel par Jean Maillard le 31 Juillet 1358
Assassinat d'Étienne Marcel par Jean Maillard le 31 Juillet 1358

Une fois la Jacquerie écrasée, Charles de Navarre, rentre à Paris le 14 juin 1358[68]. Il pense avoir rallié à lui la noblesse, mais une grande partie des seigneurs qui était à ses côtés contre les Jacques ne le suit pas dans cette démarche et reste derrière le régent qui a su gagner leur confiance. Charles le Mauvais s?établit à Saint-Denis. Il est fait capitaine de Paris par acclamation et Étienne Marcel envoie des lettres dans toutes les villes du royaume pour qu?il soit fait « capitaine universel » [68]. L?objectif est de créer une grande ligue urbaine et d?opérer un changement dynastique en faveur du Navarrais.

On engage des archers anglais pour pallier les nombreuses défections de chevaliers qui ont quitté les rangs de l?armée de C