Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
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« Son regard est tout ce qu'il y a de plus insondable. Son regard repose dans et sur lui »[1]
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, communément nommé Talleyrand, est un homme politique et diplomate français, né le 2 février 1754 à Paris, mort dans cette même ville le 17 mai 1838.
Aîné d'une famille de la haute noblesse, boiteux, il est orienté vers la carrière ecclésiastique à la suite de son oncle, l'archevêque de Reims. Il devient prêtre puis évêque d'Autun. Abandonnant le clergé pendant la Révolution, il mène une vie laïque ; il ira jusqu'à se marier. Occupant des postes de pouvoir politique durant la majeure partie de sa vie, il est agent général du clergé sous l'Ancien Régime, député et ambassadeur pendant la Révolution française, ministre des Relations extérieures sous le Directoire, ministre des Affaires étrangères sous le Consulat puis sous le Premier Empire, ambassadeur et président du Conseil des ministres sous la Restauration, ambassadeur sous la Monarchie de Juillet, et assiste à quatre couronnements[2].
Agissant la plupart du temps comme un homme d'influence, diplomate ou conseiller, il est réputé pour son esprit et son intelligence, menant une vie entre l'Ancien Régime et le XIXe siècle. Décrit comme le « diable boiteux », un traître plein de vices et de corruption, ou comme un homme des Lumières fidèle à la France, soucieux d'harmonie et de raison, admiré ou détesté par ses contemporains, il suscite de nombreux portraits et commentaires posthumes.
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[] Origine et jeunesse
Les sources d'informations les plus exploitées sur son enfance sont les mémoires de Talleyrand ; la version donnée par celui-ci est cependant contestée par une partie des historiens.
Sa famille, les Talleyrand-Périgord, affirme descendre de Vulgrin Ier, nommé comte de Périgord et d'Angoulême au IXe siècle par Charles le Chauve, et d'Adalbert, comte de Périgord, partisan et vassal d'Hugues Capet en 990[3], par l'alliance avec la famille des Grignols, même si le titre de Périgord utilisé par celle-ci est contesté[4]. Dans tous les cas, il est issu d'une famille de la haute noblesse, ce qui est attesté par lettres patentes royales de 1475, 1613, 1688 et 1735[3]. Ses parents, Charles-Daniel, comte de Talleyrand-Périgord, et Alexandrine de Damas d'Autigny, occupent des charges importantes durant le règne de Louis XV, mais sont membres de la branche cadette de la famille, et sont peu argentés au vu de leur rang[5]. Il est le neveu d'Alexandre Angélique de Talleyrand-Périgord (1736-1821), archevêque de Reims, cardinal et archevêque de Paris.
Né le 2 février 1754 au numéro 4 de la rue Garancière à Paris, il est baptisé le même jour, ayant son oncle Alexandre pour parrain[6].
Selon la version donnée par les mémoires, il est immédiatement remis à une nourrice qui le garde quatre ans chez elle dans le faubourg Saint-Jacques, ce qui n'est pas le cas de ses frères. Toujours selon l'intéressé, il aurait été victime d'une chute à l'âge de quatre ans : cette infirmité lui vaut de ne pas pouvoir accéder aux fonctions militaires et d'être destitué de son droit d'aînesse par ses parents qui le destinent alors à une carrière ecclésiastique. Son frère cadet Archambaut prend sa place (l'aîné des fils étant mort en bas âge).
Dans ses mémoires, Talleyrand « évoque ses parents avec une surprenante antipathie », selon Franz Blei[7] :
« Cet accident a influé sur tout le reste de ma vie ; c'est lui qui, ayant persuadé à mes parents que je ne pouvais être militaire, ou du moins l'être sans désavantage, les a portés à me diriger vers une autre profession. Cela leur parut plus favorable à l'avancement de la famille. Car dans les grandes maisons, c'était la famille que l'on aimait, bien plus que les individus, et surtout que les jeunes individus que l'on ne connaissait pas encore. Je n'aime point m'arrêter sur cette idée? je la quitte. »
? Mémoires de Talleyrand[8]
La plupart des biographes, comme Jean Orieux, donnent raison à Talleyrand, qui laisse entendre que ses parents ne l'aimaient pas, ne tolérant pas qu'il fût « simultanément pied bot et Talleyrand »[9].
Sa relégation au profit de son frère ? qui effectue un splendide mariage avec une riche héritière issue de la noblesse de robe[10] ? peut expliquer pourquoi, lors d'un hommage en l'honneur de Mirabeau le jour de sa mort, rendu à la tribune de l'Assemblée, Talleyrand choisit de discourir sur l'égalité de répartition des patrimoines et donc la suppression du droit d'aînesse.
Après avoir séjourné de 1758 à 1761 chez sa bisaïeule et « femme délicieuse » Marie-Françoise de Rochechouart, au château de Chalais ? séjour dont il garde un souvenir ému, il est envoyé au collège d'Harcourt (futur Lycée Saint-Louis) de 1762 à 1769 puis chez son oncle archevêque, où on l'incite à embrasser la carrière ecclésiastique ; il obtempère.
Cette version de son enfance est contestée par plusieurs biographes. Si Michel Poniatowski parle d'un pied bot de naissance, Emmanuel de Waresquiel va plus loin et affirme que Talleyrand souffre d'une maladie congénitale (un de ses oncles en étant affecté) et du syndrome de Marfan[11]. Toujours selon Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand est devenu prêtre non pas à cause d'un manque d'affection de ses parents mais de la volonté de le placer dans la succession du richissime et puissant archevêché de Reims détenu par son oncle (perspective susceptible de vaincre ses réticences), son âge le plaçant comme le seul en mesure de le faire entre les frères[12]. Ainsi, Talleyrand n'aurait blâmé ses parents que dans le contexte de la rédaction de ses mémoires où il devait faire apparaître sa prêtrise comme ayant été contrainte[13].
Ainsi, pour Franz Blei (comme pour Emmanuel de Waresquiel), s'il est exact qu'il « n'a pas eu de maison paternelle pleine de sécurité et d'affection », il se montre injuste envers sa mère, qui n'a fait que suivre les usages d'éducation de l'époque, avant la mode de l?Émile de Jean-Jacques Rousseau[14] ; ses parents avaient aussi des charges très prenantes à la cour.
[] Carrière ecclésiastique
En 1769, âgé de quinze ans, il entre au séminaire Saint-Sulpice, où, selon ses mémoires, il fait preuve de mauvaise humeur et se retranche dans la solitude.
Le 28 mai 1774, il reçoit les ordres mineurs. Le 22 septembre 1774, il obtient un baccalauréat en théologie à la Sorbonne, acquis grâce à sa naissance plutôt qu'à son travail : son directeur de thèse de la Sorbonne, Charles Mannay, rédige sa thèse[15], au moins en partie ; il obtient une dispense d'âge qui lui permet de la présenter à 20 ans au lieu des 22 requis. À 21 ans, le 1er avril 1775, il reçoit les premiers ordres, en dépit de ses avertissements. « On me force à être ecclésiastique, on s'en repentira[16] », fait-il savoir. Peu après, le 3 mai, il devient chanoine de la cathédrale de Reims, puis le 3 octobre abbé commendataire de Saint-Denis de Reims, ce qui lui assure un revenu confortable[17].
Le 11 juin 1775, il assiste au sacre de Louis XVI, auquel participe son parrain comme coadjuteur de l'évêque consécrateur. Au printemps 1778, il rend visite à Voltaire, qui le bénit devant l'assistance[18]. Le 18 décembre 1779, au matin de son ordination, son ami Auguste de Choiseul-Gouffier raconte (l'anecdote est une invention, d'après Emmanuel de Waresquiel[19]) l'avoir découvert prostré et en pleurs. Ce dernier insiste pour qu'il renonce mais Talleyrand lui répond : « Non, il est trop tard, il n'y a plus à reculer. »[20] Aucun membre de sa famille n'est présent pour l'ordination, mais ses parents assistent à sa première messe. Il a 26 ans.
L'année suivante, au printemps 1780, il devient, grâce à son oncle, agent général du clergé de France ; il est chargé de défendre les biens de l'Église face aux besoins d'argent de Louis XVI. Grâce à cette fonction, il s'initie aux affaires et à la diplomatie, prend connaissance de l'étendue de la richesse du clergé et noue de nombreuses relations parmi les hommes d'influence de l'époque. Ayant géré la colère du bas-clergé en maniant la carotte et le bâton et étant intervenu durant la crise de la Caisse d'escompte de 1783[21], il est félicité par ses pairs à l'occasion de son rapport final à l'assemblée générale de septembre 1785, alors qu'il leur a fait accepter en 1782 un « don gratuit » au roi de plus de 15 millions de livres pour couper court aux menaces de confiscation venant de la couronne[22].
Il fréquente et anime les salons libéraux proches des Orléans et noue de nombreuses relations. Installé rue de Bellechasse, il a pour voisin Mirabeau : les deux hommes se lient d'amitié, de politique et d'affaires. Il est alors proche de Charles Alexandre de Calonne, ministre impopulaire de Louis XVI[23] ; il participe à la négociation du traité de commerce avec la Grande-Bretagne conclu en 1786[24] et fait partie des rédacteurs du plan de Calonne pour réformer complètement les finances du royaume et qui reste à l'état de projet en raison de la crise financière et du départ du ministre[25].
À cause de sa vie dissolue (son goût pour le jeu et le luxe, ses maîtresses) qui choque le roi (Emmanuel de Waresquiel conteste ce point[26]) ou à cause de ses amitiés orléanistes hostiles au clan de la reine et la perte d'influence de sa famille[27], il est déçu dans ses espoirs d'obtenir un évêché alors que croissent ses besoins d'argent[28] et que son ancien poste d'Agent général aurait dû le propulser rapidement à cette position[29].
Le 2 novembre 1788, il est nommé évêque d'Autun, grâce à la requête que son père mourant a adressée à Louis XVI. « Cela le corrigera », aurait déclaré le roi en signant la nomination. Il est sacré le 14 janvier 1789 par Mgr de Grimaldi, évêque de Noyon[30]. Ernest Renan raconte, parlant d?un des ses professeurs à Saint-Sulpice :
« M. Hugon avait servi d'acolyte au sacre de M. de Talleyrand à la chapelle d'Issy, en 1788. Il paraît que, pendant la cérémonie, la tenue de l'abbé de Périgord fut des plus inconvenantes. M. Hugon racontait qu'il s'accusa, le samedi suivant, en confession, ?d'avoir formé des jugements téméraires sur la piété d'un saint évêque.? »
? Ernest Renan, Souvenirs d?enfance et de jeunesse
Trois semaines plus tard, élu député du clergé aux états généraux de 1789, Talleyrand quitte définitivement la ville d'Autun.
[] Révolution
[] Constituante
Durant les états généraux, il se rallie au tiers état ; le 14 juillet 1789 (renouvelé le 15 septembre), Talleyrand est le premier membre nommé au comité de constitution de l'Assemblée nationale, où il joue un rôle très important. Il est d'ailleurs signataire de la Constitution présentée au roi et acceptée par celui-ci le 14 septembre 1791 ; il est l'auteur de l'article VI de la déclaration des droits de l'Homme, qui lui sert de préambule :
« La loi est l'expression de la volonté générale. [?] Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. »
? Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789[31]
Le 10 octobre 1789, il propose à l'Assemblée constituante d'utiliser « les grands moyens » pour renflouer les caisses de l'État : la confiscation des biens de l'Église. Selon lui :
« Le clergé n'est pas propriétaire à l'instar des autres propriétaires puisque les biens dont il jouit et dont il ne peut disposer ont été donnés non pour l'intérêt des personnes mais pour le service des fonctions.[32] »
Défendu par Mirabeau, le projet est voté le 2 novembre. Talleyrand devient pour une partie du clergé celui qui a trahi son ordre, d'autant que son ancien poste d'Agent général brillant le rend d'autant plus détestable à ceux pour qui il est « l'apostat »[33]. Le 4 décembre 1789, il propose d'accorder le statut de citoyen aux juifs. Le 16 février 1790, il est élu président de l'Assemblée avec 373 voix contre 125 à Siéyès. Alors que la Constitution va être adoptée, Talleyrand et les royalistes constitutionnels sont alors à l'apogée de leur influence sur la Révolution[34].
Talleyrand propose à l'Assemblée constituante le 7 juin 1790 le principe d'une fête célébrant l'unanimité des Français. Le roi le nomme, et, le 14 juillet 1790, il célèbre la messe qui a lieu sur le Champ de Mars lors de la fête de la Fédération. Comme il n'a eu l'occasion de célébrer la messe qu'une poignée de fois (dont sa première en tant que prêtre et sa première en tant qu'évêque), Mirabeau, qui a suivi la messe du temps où il était en prison, le guide dans ses répétitions[35]. La cérémonie a lieu devant 300 000 personnes. C'est en cette occasion que Talleyrand aurait dit à La Fayette : « Par pitié, ne me faîtes pas rire », mot probablement apocryphe[réf. nécessaire].
Le 12 décembre 1790, il propose l'adoption du système d'unification des mesures.
Le 28 décembre 1790, il prête serment à la constitution civile du clergé puis démissionne de sa charge épiscopale. Il est chargé de sacrer les deux premiers évêques constitutionnels (Expilly, évêque du Finistère, et Marolles, évêque de l'Aisne[36]) puis quatorze autres[37], aussi appelés « talleyrandistes ». Le 10 mars, dans le bref Quod aliquantum du 10 mars 1791, puis Caritas du 13 avril 1791, le pape Pie VI exprime sa douleur devant cet acte schismatique et prend en compte la démission de Talleyrand de sa charge[38].
Durant l'année 1791, aidé de Pierre-Simon Laplace, Gaspard Monge, Nicolas de Condorcet, Antoine Lavoisier, Félix Vicq d'Azyr, Jean-François de La Harpe, etc.[39], il rédige un important rapport sur l'instruction publique, « avec la plus entière gratuité parce qu'elle est nécessaire à tous »[40]. L'une des conséquence de ce rapport est la création de l'Institut de France, à la tête d'un système éducatif destiné à toutes les couches de la société, embryon de l'Éducation nationale.
Au début de l'année 1792, Talleyrand est envoyé en mission diplomatique à Londres. Il y retourne avec François Bernard Chauvelin afin de rassurer la monarchie britannique sur la politique française. En dépit de l'atmosphère hostile, ils obtiennent la neutralité des Britanniques le 25 mai[41]. Il rentre à Paris le 5 juillet.
[] Exil
Anticipant la Terreur, il repart rapidement pour Londres muni d'un ordre de mission arraché le 7 septembre à Danton (après un mois de demandes[42]), sous le prétexte de travailler à l'extension du système de poids et de mesures, ce qui lui permet de prétendre qu'il n'a pas émigré : « Mon véritable but était de sortir de France, où il me paraissait inutile et même dangereux pour moi de rester, mais d'où je ne voulais sortir qu'avec un passeport régulier, de manière à ne m'en pas fermer les portes pour toujours »[43].
Le 5 décembre, un décret d'accusation est porté contre le « ci-devant évêque d'Autun » après l'ouverture de l'armoire de fer qui révèle les liens entre lui, Mirabeau et la famille royale[44] ; se gardant bien de revenir en France, Talleyrand est porté sur la liste des émigrés.
Expulsé de Grande-Bretagne en 1794 (l?alien bill ou « loi sur les étrangers », lui est appliquée en janvier de cette année), où il souffrait à la fois du manque d'argent et de la haine des émigrés, il se réfugie aux États-Unis, où il exerce les métiers de prospecteur immobilier dans les forêts du Massachusetts, puis de courtier en marchandises.
Il rentre en septembre de l'an IV (1796) à la suite de la levée du décret d'accusation de la Convention à son encontre, Marie-Joseph Chénier[45] ayant fait un discours en ce sens (avec l'appui de Germaine de Staël avec qui Talleyrand correspond[46] et son amant Benjamin Constant). Il est rayé de la liste des émigrés et retrouve la France du tout jeune Directoire.
[] Directoire
Peu après son arrivée, Talleyrand entre à l'Institut de France (il avait été élu à l'Académie des Sciences morales et politiques avant même son départ des États-Unis, le 14 décembre 1795) et publie deux essais sur la nouvelle situation internationale, fondés sur ses voyages hors de France. Il entre au Cercle constitutionnel, républicain, en dépit de ses amitiés orléanistes et de l'hostilité des conventionnels, qui voient en lui un contre-révolutionnaire[47].
Le 17 juillet 1797, Mme de Staël ? dont il est l'amant[48] ? intercède en sa faveur auprès du plus influent des cinq directeurs, Barras. Ce dernier, séduit par Talleyrand (Talleyrand affirme l'avoir rencontré alors qu'il est bouleversé par la mort de son aide de camp[49],[50]), lui obtient, en dépit de l'hostilité d'une partie des directeurs, le ministère des Relations extérieures, en remplacement de Charles Delacroix, nommé ambassadeur auprès de la République batave.
Lors de sa nomination, Talleyrand aurait dit à Benjamin Constant : « Nous tenons la place, il faut y faire une fortune immense, une immense fortune »[51],[52]. De fait, et dès cet instant, il prend l'habitude de recevoir d'importantes sommes d'argent de l'ensemble des États étrangers avec lesquels il traite.
« M. de Talleyrand évaluait lui-même à soixante millions ce qu'il pouvait avoir reçu en tout des puissances grandes ou petites dans sa carrière diplomatique. »
? Charles Augustin Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis[53]
Dès sa nomination, Talleyrand écrit à Napoléon Bonaparte :
« J'ai l'honneur de vous annoncer, général, que le Directoire exécutif m'a nommé ministre des Relations extérieures. Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce que votre gloire doit apporter de moyens et de facilité dans les négociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire qui doit tout aplanir. Je m'empresserai de vous faire parvenir toutes les vues que le Directoire me chargera de vous transmettre, et la renommée, qui est votre organe ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la manière dont vous les aurez remplies. »
? Lettre de Talleyrand à Napoléon Bonaparte[54]
Séduit par le personnage, Bonaparte écrit au Directoire pour lui signifier que le choix de Talleyrand « fait honneur à son discernement »[55]. Une importante correspondance suit. En réalité, Bonaparte n'en fait qu'à sa tête en Italie : le traité de Campo-Formio est signé le 17 octobre 1797 et Talleyrand le félicite. Les deux hommes se rencontrent alors que Bonaparte revient couvert de gloire de la campagne d'Italie. Le 3 janvier 1798, Talleyrand donne une fête somptueuse en son honneur, en l'hôtel de Galliffet, où est installé le ministère. Il soutient l'expédition d'Égypte, tout en refusant de s'y impliquer activement, ne se rendant pas comme convenu avec Bonaparte à Constantinople, provoquant la colère de ce dernier[56].
Le Directoire, qui se méfie de Talleyrand, traite lui-même les affaires importantes et l'utilise comme un exécutant. La politique de Talleyrand, qui parfois va à l'encontre même de celle des directeurs, a pour but de rassurer les États européens et d'obtenir l'équilibre et la paix ; il fait part de ses réserves sur la politique de « libération » des pays conquis[57]. Il prend possession de l'administration des Affaires étrangères, qu'il garnit d'hommes travailleurs, discrets et fidèles, même si c'est le Directoire qui choisit les ambassadeurs.
Il prend des contacts avec Emmanuel-Joseph Sieyès et divers généraux (Joubert, lequel meurt à ce moment, Brune, puis Bonaparte lorsqu'il s'échappe d'Égypte) dans l'optique du renversement du Directoire[58]. Le 13 juillet 1799, suite à plusieurs scandales, il démissionne du ministère. Il se consacre à la préparation du coup d'État du 18 brumaire (9 novembre 1799) en conspirant contre le Directoire avec Napoléon Bonaparte et Emmanuel-Joseph Sieyès.
[] Période napoléonienne
[] Consulat
Après le coup d'État, il retrouve son rôle de ministre face aux cours d'Europe, peu mécontentes de la fin du Directoire. Bonaparte et Talleyrand s'accordent sur le fait que les affaires étrangères relèvent du domaine exclusif du Premier Consul : le ministre ne rend compte qu'à Bonaparte. Ce dernier accède aux vues de Talleyrand et écrit amicalement au roi de Grande-Bretagne, puis à l'empereur d'Autriche, qui refusent de façon prévisible les propositions de réconciliation, sans même accuser réception des lettres[59]. Le tsar de Russie Paul Ier se montre plus favorable (un traité est négocié et signé) mais il est assassiné en 1801, remplacé par Alexandre Ier.
Les traités de Mortefontaine (pacification des relations avec les États-Unis) et de Lunéville (paix avec l'Autriche vaincue à Marengo) ainsi que la paix d'Amiens (paix avec le Royaume-Uni et l'Espagne) sont négociés principalement par Napoléon et Joseph Bonaparte : « Le Premier Consul a tout fait, tout rédigé »[60]. Même s'il désapprouve la méthode brutale de négociation, Talleyrand approuve la paix générale. Il man?uvre les Italiens afin qu'ils élisent Bonaparte président de la République italienne[61]. Les espoirs du ministre sont cependant déçus :
« La paix d'Amiens était à peine conclue, que la modération commença à abandonner Bonaparte ; cette paix n'avait pas encore reçu sa complète exécution, qu'il jetait déjà les semences de nouvelles guerres qui devaient après avoir accablé l'Europe et la France, le conduire lui-même à sa ruine. »
? Mémoires de Talleyrand[62]
La même année, il achète le château de Valençay, encore sur injonction de Bonaparte, et avec son aide financière[63]. Le domaine s'étend sur environ 120 km2, ce qui en fait l'une des plus grandes propriétés privées de l'époque. Talleyrand y séjourne régulièrement, en particulier avant et après ses cures thermales à Bourbon-l'Archambault.
En 1804, face à l'augmentation du nombre d'attentats perpétrés par des royalistes contre Bonaparte, Talleyrand joue un rôle dans l'exécution du duc d'Enghien, dont l'importance suscitera un débat durant la Restauration suite à des accusations de Savary : pour Chateaubriand, Talleyrand « inspira le crime »[64]. Le 21 mars, alors que l'arrestation du duc est inconnue, Talleyrand déclare à l'assistance, à deux heures du matin : « Le dernier Condé a cessé d'exister »[65]. Dans ses mémoires, Bonaparte indique que « c'est Talleyrand qui [l]'a décidé à arrêter le duc d'Enghien ». Bonaparte revendique cependant l'exécution comme sa décision personnelle. À la Restauration, en 1814, Talleyrand fait disparaître tous les documents se rapportant à cette affaire[66] ; il niera par la suite avoir pris part à cette exécution, dans une annexe de ses mémoires[67].
[] Empire
Nommé grand chambellan le 11 juillet 1804, il assiste le 2 décembre 1804 au sacre de Napoléon Bonaparte. Il est également nommé grand cordon de la Légion d'honneur au début de 1805, dans la première promotion[68].
En 1805, commence la campagne d'Autriche. Talleyrand suit l'empereur dans ses trajets à travers l'Europe. À son arrivée à Strasbourg, il assiste à une violente crise de ce dernier[69], qui pour Jean Orieux s'apparente à une crise d'épilepsie[70]. Au lendemain de la victoire d'Ulm, il envoie de Strasbourg un rapport à l'empereur sur la nécessaire modération à observer vis-à-vis de l'Autriche afin d'instaurer un équilibre entre les quatre (France, Royaume-Uni, Autriche, Russie - auxquelles il ajoute la Prusse)[71],[72]. Après l'éclatante victoire d'Austerlitz et l'écrasante défaite de Trafalgar, Talleyrand signe à contrec?ur (Selon Metternich, il commence à envisager sa démission[73]) le traité de Presbourg le 26 décembre 1805, annonçant la création de la Confédération du Rhin, qu'il rédige sur ordre de l'empereur mais où il essaie d'adoucir les conditions imposées à l'Autriche. En accordant dix pour cent de rabais et des délais sur les sanctions financières[74], il mécontente Napoléon, qui le suspecte d'avoir été corrompu :
« L'Autriche, dans l'état de détresse où elle était réduite, ne pouvait que subir les conditions imposées par le vainqueur. Elles étaient dures, et le traité fait avec M. d'Haugwitz rendait pour moi impossible de les adoucir sur d'autres articles que celui des contributions. [?] [Napoléon] m'écrivit à quelque temps de là : "Vous m'avez fait à Presbourg un traité qui me gêne beaucoup." »
? Mémoires de Talleyrand[75]
En 1806, il reçoit le titre de « prince de Bénévent », petite principauté confisquée au pape. Le 12 juillet de la même année, il signe le traité créant la Confédération du Rhin, toujours sur ordre de Napoléon. Amorçant la critique de la politique guerrière de ce dernier sans oser le défier, toujours déçu dans ses conseils de modération et étant en contact permanent avec l'Autriche dans l'espoir d'un rapprochement[76], il commence à communiquer des informations au tsar Alexandre Ier via son ami Dalberg[77]. En 1807, après une série de victoires de Napoléon (Eylau, Dantzig, Heilsberg, Gutstadt, Friedland), il rédige (se « content[ant] de tenir la plume »[73]) et signe le traité de Tilsit, « indigné »[78] par le traitement réservé aux vaincus, en particulier la reine de Prusse, et mécontent d'être un « ministre des Relations extérieures sans emploi »[79], il prend certainement à cette occasion la décision de démissionner de son poste de ministre à son retour de Varsovie, voire l'annonce dès cet instant à Napoléon[80]. Cela ne l'empêche pas de favoriser le rapprochement entre ce dernier et Marie Walewska[81],[82]. Sa démission est effective le 10 août 1807.
Talleyrand se détache peu à peu de l'empereur mais reste cependant son conseiller : il travaille à son divorce et à son remariage, en lui suggérant le « mariage autrichien »[83] . Il lui déconseille fortement d'entamer la guerre en Espagne, « en exposant l'immoralité et les dangers d'une pareille entreprise »[84]. L'empereur ne tient pas compte de l'avertissement et capture par la ruse les infants d'Espagne ; il confie leur garde à Talleyrand, qui les loge somptueusement à Valençay durant sept ans.
En septembre 1808, à Erfurt, où Napoléon l'envoie préparer le terrain en vue d'une alliance avec la Russie, il va jusqu'à déconseiller au tsar de s'allier avec l'empereur, en lui déclarant : « Le peuple français est civilisé, son souverain ne l'est pas ; le souverain de la Russie est civilisé, son peuple ne l'est pas »[85]. C'est la « trahison d'Erfurt », qu'il détaille longuement dans ses mémoires, affirmant avoir man?uvré l'un et l'autre empereurs pour préserver l'équilibre européen[86] (« à Erfurt, j'ai sauvé l'Europe »[87]) et qui lui vaudra plus tard l'inimitié des bonapartistes. Si Napoléon ne parvient pas à séduire le tsar, Talleyrand obtient de ce dernier le mariage de son neveu Edmond de Périgord avec Dorothée de Courlande, « un des meilleurs partis d'Europe »[88].
Alors que l'on reste sans nouvelles de l'empereur depuis l'Espagne, où la guérilla fait rage, et que la rumeur de sa mort se répand, Talleyrand intrigue au grand jour avec Joseph Fouché pour offrir la régence à l'impératrice, en cherchant le soutien de Joachim Murat[89]. D'Espagne, Napoléon apprend la conjuration et accourt à Paris, arrivant le 23 janvier 1809[89]. Le 28 janvier 1809, durant trente minutes[90], il abreuve Talleyrand d'injures à l'issue d'un conseil restreint de circonstance (la phrase célèbre « vous êtes de la merde dans un bas de soie » n'est peut-être pas prononcée en cette circonstance[91]), l'accuse de trahison et lui retire son poste de grand chambellan. Talleyrand est persuadé d'être arrêté, mais reste impassible : il aurait dit à la sortie dudit conseil : « Quel dommage, messieurs, qu'un si grand homme soit si mal élevé »[11]. Au contraire de Fouché qui joue profil bas, il se présente toujours à la cour, mais ne dissimule pas son opposition :
« Napoléon avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la conséquence) d'abreuver de dégoût ce personnage si délié, d'un esprit si brillant, d'un goût si exercé et si délicat, qui, d'ailleurs, en politique lui avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en rendre moi-même dans les hautes affaires de l'État qui intéressaient la sûreté de sa personne. Mais Napoléon ne pouvait pardonner à Talleyrand d'avoir toujours parlé de la guerre d'Espagne avec une liberté désapprobatrice. Bientôt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent le théâtre d'une guerre sourde entre les adhérents de Napoléon d'une part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'épigramme et les bons mots étaient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de l'Europe était presque toujours battu. »
? Mémoires de Joseph Fouché[92]
Menacé d'exil avec son comparse, voire menacé dans sa vie, il n'est finalement pas inquiété, conserve ses autres postes et l'empereur le consulte toujours. Pour Jean Orieux, il est pour Napoléon « insupportable, indispensable et irremplaçable »[93]. En 1813, après la retraite de Russie, il incite sans succès Napoléon à négocier et à accorder d'importantes concessions[94] ; il refuse le poste de ministre des Relations extérieures que lui propose à nouveau l'empereur.
En 1814. durant la chute de l'Empire, membre du Conseil de régence, il fait en sorte que l'impératrice, régente, quitte la capitale tout en ne la suivant pas[95] : en communication avec Louis XVIII et les Alliés, il attend l'arrivée de ces derniers, qui a lieu le 31 mars 1814. Ce soir-là, le roi de Prusse et le tsar arrivent à son hôtel particulier, et ce dernier y loge[96].
[] Restauration
[] Première Restauration
Le 1er avril 1814, il est élu par le Sénat « président du gouvernement provisoire » ; le lendemain, le Sénat déchoit Napoléon Bonaparte de son trône, et, le 23 avril, Talleyrand signe la convention d'armistice avec les Alliés, qu'il juge « humiliante », mais sans alternative, dans une France « épuisée d'hommes, d'argent et de ressources »[97]. Il ne reste à son poste que quelques jours : le 1er mai, il rejoint Louis XVIII à Compiègne, où celui-ci lui fait faire antichambre plusieurs heures[98] puis lui déclare : « Je suis bien aise de vous voir ; nos maisons datent de la même époque. Mes ancêtres ont été les plus habiles ; si les vôtres l'avaient été plus que les miens, vous me diriez aujourd'hui : prenez une chaise, approchez-vous de moi, parlons de nos affaires ; aujourd'hui, c'est moi qui vous dis : asseyez-vous et causons. »[99] Dans la même conversation, Louis XVIII lui demande comment il a pu voir la fin de tant de régimes, ce à quoi Talleyrand répond :
« Mon Dieu, Sire, je n'ai vraiment rien fait pour cela, c'est quelque chose d'inexplicable que j'ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent. »
? Charles-Maxime Villemarest, M. de Talleyrand[100].
Talleyrand suggère le principe de la Charte constitutionnelle mais ne participe pas à sa rédaction. Le 13 mai, il est nommé président du Conseil des ministres et secrétaire aux Affaires étrangères. Le 30 mai il signe le traité de Paris, qu'il a négocié : la paix entre la France et les Alliés, et l'annonce du congrès de Vienne. La principauté de Bénévent est rendue au pape : le roi le fait « prince de Talleyrand » et pair de France.
[] Congrès de Vienne
Louis XVIII le charge logiquement de représenter la France au congrès de Vienne, et lui donne quatre objectifs :
- prévenir les vues de l'Autriche sur la Sardaigne ;
- faire en sorte que Naples revienne à Ferdinand IV de Bourbon ;
- défendre la Pologne face à la Russie ;
- empêcher la Prusse de mettre la main sur la Saxe et la Rhénanie[101].
Le 16 septembre 1814 débute le congrès de Vienne. Talleyrand y arrive le 23 septembre[102]. Tenu à l'écart des principales réunions qui ont lieu entre les quatre (Royaume-Uni, Autriche, Prusse, Russie), il est cependant invité à une discussion où Metternich et Hardenberg emploient les mots « puissances alliées ». Il réagit alors :
« Alliées?, dis-je, et contre qui ? Ce n'est plus contre Napoléon : il est à l'île d'Elbe? ; ce ne n'est plus contre la France : la paix est faite? ; ce n'est sûrement pas contre le roi de France : il est garant de la durée de cette paix. Messieurs, parlons franchement, s'il y a encore des puissances alliées, je suis de trop ici. [?] Et cependant, si je n'étais pas ici, je vous manquerais essentiellement. Messieurs, je suis peut-être le seul qui ne demande rien. De grands égards, c'est là tout ce que je veux pour la France. Elle est assez grande par ses ressources, par son étendue, par le nombre et l'esprit de ses habitants, par la contiguïté de ses provinces, par l'unité de son administration, par les défenses dont la nature et l'art ont garanti ses frontières. Je ne veux rien, je vous le répète ; et je vous apporte immensément. La présence d'un ministre de Louis XVIII consacre ici le principe sur lequel repose tout l'ordre social. [?] Si, comme déjà on le répond, quelques puissances privilégiées voulaient exercer sur le congrès un pouvoir dictatorial, je dois dire que, me renfermant dans les termes du traité de Paris, je ne pourrais consentir à reconnaître dans cette réunion aucun pouvoir suprême dans les questions qui sont de la compétence du congrès, et que je ne m'occuperais d'une proposition qui viendrait de sa part. »
? Mémoires de Talleyrand[103]
Appuyé par le Royaume-Uni et l'Espagne, Talleyrand obtient ainsi que les procès-verbaux des précédentes réunions soient annulés[104], se posant en défenseur des petites nations[105], qui assistent à partir de ce moment aux délibérations. Pour Jean Orieux, aucun sujet important n'est alors abordé dans les réunions et les petites nations se lassent et finissent par ne plus y assister. Talleyrand reste alors que les véritables délibérations commencent : « C'est ainsi que le comité des Quatre devint le comité des Cinq »[106].
Allié à l'Autriche et au Royaume-Uni (un traité secret est signé le 3 janvier 1815), il s'oppose à la Prusse et à la Russie : la première n'obtient pas la Saxe et les vues de la seconde sur la Pologne sont contrecarrées. En revanche, Talleyrand ne peut éviter que la Prusse obtienne une frontière avec la France[107] : seul le quatrième objectif n'est pas atteint, mais des biographes voient cet échec comme la cause des guerres franco-allemandes futures. Talleyrand signe l'acte final du congrès le 9 juin 1815.
[] Seconde Restauration
Au terme du congrès, la France conserve ses conquêtes de 1792, mais Napoléon Bonaparte revient de l'île d'Elbe, porté en triomphe par les Français, ce qui ruine l'opinion des Alliés à leur sujet. Talleyrand suit Louis XVIII en exil durant les Cent-Jours, déclarant : « C'est une question de semaines, [Napoléon Bonaparte] sera vite usé »[108]. Vient la bataille de Waterloo ; Fouché, président du gouvernement provisoire, tient Paris, appuyé par les républicains, tandis que Louis XVIII ne veut pas entendre parler de transiger avec celui qui pour lui n'est qu'un régicide. Talleyrand convainc le premier d'ouvrir Paris au roi et le second de nommer Fouché ministre de la Police[109] (ce qu'il nie dans ses mémoires[110]), et de le rencontrer. Chateaubriand raconte la scène :
« Ensuite, je me rendis chez Sa Majesté : introduit dans une des chambres qui précédaient celle du roi, je ne trouvai personne ; je m'assis dans un coin et j'attendis. Tout à coup une porte s'ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l'évêque apostat fut caution du serment. »
? François-René de Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe
Talleyrand conserve son poste, et, le 9 juillet 1815, il est nommé de surcroît président du Conseil des ministres, malgré l'opposition des ultras[111]. Fouché (qui a besoin de donner des gages aux royalistes) et lui entrent en conflit sur les débuts de la Terreur blanche dans le Midi, le ministre de la Police payant de son poste cette divergence de vues. Le gouvernement tente aussi en vain d'empêcher les armées alliées, qui occupent toujours le pays, de reprendre les ?uvres d'art pillées dans toute l'Europe par Napoléon. Il essaie également de renvoyer ces armées hors du royaume ; les souverains européens exigent des conditions exorbitantes pour signer la paix, que Talleyrand parvient à diminuer en abaissant par exemple les réparations de 100 à 8 millions[112] ; la France perd cependant ses conquêtes de 1792. Il met en place la pairie héréditaire ainsi que la liberté de la presse[113].
Après les élections qui amènent la Chambre introuvable, composée d'ultras, Louis XVIII incite Talleyrand à démissionner et le nomme grand chambellan de France le 24 septembre 1815. Pour la première fois depuis son retour des États-Unis, il n'est pas au pouvoir. Il est officiellement en disgrâce (après une sortie contre le ministère du duc de Richelieu, il est interdit de se présenter à la cour[114]) et se sépare de sa femme[115].
Son activité politique se borne à l'écriture de ses mémoires et à quelques discours à la Chambre : il en prononce un défendant la liberté de la presse et s'oppose à l'expédition d'Espagne, voulue par François-René de Chateaubriand. Il se rapproche des libéraux et orléanistes, et reste la bête noire des ultras (son rôle dans l'assassinat du duc d'Enghien est révélé). C'est à cette époque qu'Adolphe Thiers s'introduit auprès de lui en faisant l'éloge du jeune Eugène Delacroix.
L'avènement de Charles X, chef du parti ultra, lui enlève ses derniers espoirs de retour au pouvoir ; il poursuit ses relations avec les orléanistes et les libéraux.
[] Monarchie de Juillet
En juillet 1830, alors que l'incertitude règne[116], Talleyrand expédie des messages à Madame Adélaïde et à Louis-Philippe d'Orléans, lui conseillant de se rendre à Paris, ce que fait ce dernier, l'aidant par l'entremise d'Adolphe Thiers[117]. Louis-Philippe, une fois roi, nomme rapidement Talleyrand ambassadeur à Londres, afin de garantir la neutralité du Royaume-Uni vis-à-vis du nouveau régime[118] ; sa nomination rassure les cours d'Europe, effrayées par cette nouvelle révolution[119]. Il se rend au Royaume-Uni le 22 septembre (la duchesse de Dino le rejoint le 30), alors qu'éclate la révolution belge.
Dès son arrivée dans la capitale britannique, Wellington reçoit Talleyrand à un dîner[120] où il évoque « la malheureuse révolution de juillet ». Aussitôt, l'ambassadeur relève la formule et déclare au Premier ministre que cette révolution n'est un malheur ni pour la France, ni pour les autres États, avec lesquels le nouveau régime veut avoir les meilleures relations. Un peu plus tard, il remet en place la princesse de Lieven, femme de l'ambassadeur de Russie, qui s'indigne d'une « flagrante usurpation » : « Vous avez bien raison, madame. Seulement, ce qui est à regretter, c'est qu'elle n'ait pas eu lieu quinze ans plus tôt, comme le désirait et le voulait l'empereur Alexandre votre maître ! »[121],[122]
Talleyrand s'oppose au ministre Louis-Mathieu Molé : les deux hommes essayent de mener une politique sans tenir compte l'un de l'autre, le ministre menaçant de démissionner. Talleyrand prône par exemple contre Molé l'évacuation de l'Algérie, que souhaitent les Britanniques ; Louis-Philippe choisit de s'y maintenir.
Talleyrand argumente auprès des Britanniques pour la non-intervention en Belgique alors que l'armée hollandaise est repoussée ; il signe les protocoles de juin 1831, puis le traité du 15 novembre 1831, qui officialisent l'indépendance de la Belgique. Il va jusqu'à passer sur ses instructions en acceptant, et même en négociant, la préservation des frontières du pays (et non un partage, comme le souhaite Paris) et le choix de Léopold de Saxe-Cobourg comme souverain du nouveau pays neutre[123]. Il approuve la décision du nouveau Premier ministre, Casimir Perier, de soutenir militairement cette neutralité, menacée par les Pays-Bas. Le nouveau pays fait démanteler les forteresses à la frontière française.
Talleyrand travaille sur le projet qui lui tient à c?ur depuis longtemps : le rapprochement du Royaume-Uni et de la France, base de l'Entente cordiale. Il reçoit régulièrement Alphonse de Lamartine, et entretient de bons rapports avec son ami Wellington et l'ensemble du cabinet. Son nom est applaudi au Parlement britannique, son raffinement et son habileté deviennent fameux à Londres. Pendant ce temps, sa réputation est au plus bas en France : « Le prince a évité à la France le démembrement, on lui doit des couronnes, on lui jette de la boue »[124].
C'est en effet à cette époque que débute la haine généralisée des partis à son encontre. Il devient le « diable boiteux », celui qui a trahi tout le monde :
« On l'appelait "Protée au pied boiteux", "Satan des Tuileries", "République, empereur, roi : il a tout vendu", lisait-on dans ce poème à la mode du jour, écrit avec une plume arrachée à l'aigle de l'ange exterminateur, intitulé "Némésis" ("la Vengeance"). Son seul mérite fut de provoquer une admirable réponse de Lamartine [?] [qui] se contenta pour toute réponse de ce rapide commentaire, petit chef-d'?uvre de concision et de mépris : "La corruption engendre les vers." »
? Jean Orieux, Talleyrand ou le sphinx incompris[125]
Talleyrand reste en poste jusqu'en août 1834, date à laquelle il quitte la scène publique et se retire dans son château de Valençay. Il reçoit Honoré de Balzac et met la dernière main à ses mémoires. En 1837, il quitte Valençay et retourne s'installer dans son hôtel de Saint-Florentin à Paris.
À l'approche de la mort, il effectue un retour à la religion et ses proches confient à l'abbé Dupanloup le soin de le convaincre de signer sa rétractation, qu'il ne signera que quatre heures avant sa mort, afin qu'il puisse recevoir l'extrême-onction. Au moment où le prêtre doit, conformément au rite, oindre ses mains avec le saint-chrême, il déclare : « N'oubliez pas que je suis évêque »[126] (car on devait en pareil cas l'oindre sur le revers des mains et non sur les paumes), reconnaissant ainsi sa réintégration dans l'Église. L'événement, suivi par le tout-Paris, fait dire à Ernest Renan qu'il a réussi « à tromper le monde et le Ciel »[127].
Lorsqu'il apprend que Talleyrand est à l'agonie, le roi Louis-Philippe décide, contrairement à l'étiquette, de lui rendre visite. « Sire, murmure le mourant, c'est un grand honneur que le roi fait à ma maison. »[128] Il meurt le 17 mai 1838, à 15h50[129].
Des funérailles officielles et religieuses sont célébrées le 22 mai. Il est enterré dans une chapelle proche du château de Valençay, où son corps est ramené le 5 septembre puis enseveli dans la crypte familiale. La plaque de marbre qui recouvre le cercueil porte l'inscription suivante : « Ici repose le corps de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince duc de Talleyrand, duc de Dino, né à Paris le 2 février 1754, mort dans la même ville le 17 mai 1838. »
[] Regards contemporains et postérité
« Talleyrand (Prince de) : s'indigner contre. »
? Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues[130]
Talleyrand était surnommé le « diable boiteux » en raison de son infirmité et de la haine que lui vouaient certains de ses ennemis, en particulier au sein des factions : « ultras » (pour qui il était un révolutionnaire), Église catholique (qui se souvenait de la confiscation des biens de l'Église), jacobins (pour qui il était un traître à la Révolution), bonapartistes (qui lui reprochaient la « trahison d'Erfurt »), etc.
François-René de Chateaubriand, qui a souvent côtoyé Talleyrand durant sa carrière diplomatique et politique, politiquement opposé au prince (Chateaubriand est un chef ultra, tandis que Talleyrand est libéral, et ce dernier s'était opposé à « sa » guerre d'Espagne), exprime à chaque occasion dans ses mémoires tout le mal qu'il pense de Talleyrand :
« Ces faits historiques, les plus curieux du monde, ont été généralement ignorés, c'est encore de même qu'on s'est formé une opinion confuse des traités de Vienne, relativement à la Fr

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