Antijudaïsme
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L?antijudaïsme qualifie l'hostilité à l'égard de la religion juive, de quelque confession qu'elle vienne.
Il n'est pas à confondre avec l'antisémitisme, bien que les deux s'influencent mutuellement. L'antisémitisme désigne une attitude hostile vis-à-vis des juifs au-delà d'une stricte dimension religieuse.
Une étude approfondie des racines antireligieuses de l'antisémitisme peut révéler la persistance de préjugés, ou encore certaines formes d?hostilité pouvant relever d'oppositions théologiques sur divers thèmes comme l'attachement excessif à la Loi, le concept d'élection, etc. La conséquence peut être une méconnaissance du judaïsme et de ses traditions religieuses ancrées dans l'étude de la Bible.
Sommaire
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[] Définition
[] Usage du mot antijudaïsme
Le mot antijudaïsme ne figure pas dans le Petit Larousse. Il est difficile d'en donner une définition précise.
L'antijudaïsme serait donc une opposition marquée à l'égard de la religion juive et des actions qui y sont associées. Cette opposition a le plus souvent des racines religieuses ou anti-cléricales. Dans ce dernier cas, l'opposition s'applique à toutes les religions sous des formes voisines.
Selon Jean Dujardin, l'antijudaïsme religieux peut revêtir deux formes : une forme païenne préchrétienne ou postchrétienne, et une justification religieuse proprement chrétienne. La conjonction entre ces deux significations s'opère à partir du IVe siècle dans l'Empire romain devenu chrétien. Elle atteint un paroxysme au moment des croisades et le conserve de manière plus ou moins intense selon les pays et les époques jusqu'à la Révolution française.
[] Antijudaïsme et antisémitisme
L?antijudaïsme insiste sur le rejet religieux du judaïsme, alors que l?antisémitisme renvoie plutôt à une conception raciale. Sur ce point, on peut aussi consulter la section Antisémitisme et antijudaïsme de l'article antisémitisme.
L?usage du mot antijudaïsme ou antisémitisme dépend du sens que l'on donne au mot juif. Beaucoup de juifs n'étant pas pratiquants, de la même manière que les chrétiens, le mot juif peut renvoyer à des caractéristiques très différentes selon le contexte : religion, peuple, nation, ethnie, culture. Sur le sens du mot juif, on peut se reporter à l'article : Qui est juif : religion juive et appartenance juive.
Il est toutefois difficile de séparer la dimension religieuse et la dimension raciale. Par exemple, les conflits qui opposaient Romains et Juifs n'avaient pas de fondement religieux spécifique, du point de vue romain. L'Antiquité et le Moyen Âge étaient des périodes historiques où toutes les sphères sociales étaient baignées de religion, tantôt polythéiste et animiste, tantôt monothéiste, de sorte qu'il est très difficile de séparer la dimension religieuse de la dimension sociale ou raciale, comme on a pu le faire avec l'antisémitisme au XIXe et au XXe siècles. D'aucuns ont ainsi tendance à projeter dans l'histoire ancienne une conception de l'hostilité envers les juifs - l'antisémitisme - apparue dans les années 1860 seulement, ce qui est anachronique, car la dimension religieuse prédomine sur la dimension raciale ou sociale selon les périodes historiques auxquelles on se réfère, sans pour autant qu'il y ait substitution.
[] L?antijudaïsme dans l?Antiquité
Le peuple hébreu s'est installé à l?intersection de l?Asie et de l?Afrique, sur la route de toutes les invasions. Les contacts avec Alexandre le Grand ont été féconds. Alexandre a épargné les Juifs, mais les choses se sont gâtées avec ses successeurs. La première persécution connue de la région est celle d'Antiochos Épiphane ou Antiochos IV, descendant de l?un des généraux d?Alexandre. Les juifs se révoltent sous la direction des frères Macchabées, à l'origine de la dynastie des Hasmonéens.
Par la suite, les Romains sont venus soumettre Israël. Bien qu'ils aient été en principe tolérants sur le plan religieux, ils étaient heurtés par le refus des Judéens d'accepter dans leur Temple toute statue de leur « divin empereur ». Une grande révolte se déclara en 66, et la Judée fut écrasée par les armées de Titus. Le Temple, qui avait été construit sur les bases du Temple de Salomon, fut détruit (70).
L?antijudaïsme antique se manifesta encore avec Hadrien, écrasant la révolte de Bar Kochba, et changeant le nom d?Israël en celui de Palestina (ou Philistinie).
[] Antijudaïsme chrétien dans l'histoire
[] Dans l?Église primitive
Avant le christianisme institutionnel de Rome du IVe siècle, les premiers chrétiens étaient des Juifs qui suivaient l'enseignement de Jésus Christ (« fils de Dieu »).
À l'époque de Jésus de Nazareth, la réalité juive se composait déjà d'une très importante diaspora disséminée dans l'empire romain, de même qu'il existait une importante communauté juive hellénisée en Judée. Jésus était intégralement juif et parlait l'araméen. Il s'inscrivait dans la tradition juive et pratiquait les rites du judaïsme. Le Nouveau Testament rappelle fréquemment qu'il se réclamait de la loi de Moïse [1]
Les premiers disciples de Jésus, surtout ceux de tendance hellénisante, se distanciaient du judaïsme auquel pourtant ils se sentaient attachés, et firent l'objet d'agressions.
Après la première guerre judéo-romaine et la destruction du Temple (70 EC), un pharisien, Yohanan ben Zakkaï, qui fonda l'académie de Jamnia, et constitua le canon de la Bible hébraïque. Le synode de Jamnia (90-100), accentua la rupture entre le judaïsme et le christianisme.
La réforme et la structuration de la religion juive fut alors le fait des seuls pharisiens s'opposèrent alors aux courants déviationnistes du judaïsme dont témoignent notamment des 'imprécations' à l'encontre des nazaréens[2]. Il est à noter que, dans la Didachè (doctrine des douze apôtres), rédigée dans les années 70 environ, on ne trouve aucune mention offensante pour les juifs. Selon les manuscrits de Qumrân, les premiers chrétiens furent critiques et résistants à l?exploitation et à l?oppression des Romains[3]. Ce qui gênait les premiers chrétiens, c'est qu'une partie des juifs n'acceptaient pas la « bonne nouvelle », la Nouvelle Alliance.
Les premiers signes de distanciation d'avec la foi juive n'apparurent qu'après de la seconde révolte juive (132-135), qui provoqua la destruction définitive de Jérusalem et provoqua une nouvelle diaspora, dispersée sur le pourtour méditerranéen.
[] Premiers rejets du fondement juif la doctrine de Jésus de Nazareth
Marcion, gnostique chrétien très influent et décrété d'hérésie postérieurement, rejetait l'ensemble de l'influence judaïque sur la foi chrétienne. Dans le corpus de textes écrits qu'il fut l'un des premiers à établir, il excluait donc l'Ancien Testament[4]. Selon Justin (Apol. I 26) et Tertullien (C.M. 5/19), nous savons que l'influence de cette gnose dualiste fut considérable dans le bassin méditerranéen. Claude Tresmontant y situe la racine métaphysique de l'antijudaïsme[5].
La tradition chrétienne veut qu'un synode se soit réunit à Rome sous l'égide de Pie Ier pour condamner la doctrine de Marcion (144) mais la réalité du christianisme de l'époque dément toute pertinence doctrinale. Le marcionisme déclina dans l'ouest de l'empire romain au IIIe siècle, puis dans l'est, mais il eut une descendance manichéenne.
D'une façon beaucoup moins radicale que Marcion, quelques écrits peuvent témoigner de l'énergie qu?ils consacrèrent à relativiser les préceptes de l'Ancien Testament, en concentrant leur critique sur cinq pratiques judaïsantes de la loi mosaïque : les sacrifices, le shabbat, la circoncision, le jeûne et les prescriptions alimentaires [6]. On retrouve des mentions de ce type dans plusieurs textes : l'épître de Barnabé[7], le « Dialogue avec Tryphon » [8] de Justin Martyr, l?« épître à Diognète » [9], et l?« aduersus Iudaeos » de Tertullien [10].
Il faut mettre ces ouvrages dans le contexte historique de prolifération de la gnose. Par exemple, Justin a été le premier à avoir exposé dans son ensemble la doctrine chrétienne et le rapport de la foi à la raison, mais beaucoup de ses ouvrages sont perdus. Le dialogue avec Tryphon met en scène un chrétien et un rabbin, et Philippe Bobichon remarque que beaucoup de commentateurs ont essayé de comprendre le sens de l'?uvre à partir du prologue uniquement, alors qu'une analyse plus globale montre que la question du Salut traverse tout le dialogue.[11]
[] Concile de Nicée, haut Moyen Âge
Il faudra nombre de décennies pour que se constitue et se formalise la tradition apostolique, puis, au-delà, le canon des textes apostoliques.
On trouve pour la première fois, dans un ouvrages de l'apologiste Justin de Naplouse [12], une expression telle que « Verus Israël » qui est souvent considérée comme une source d'antagonisme entre judaïsme et christianisme.[13]
Ainsi, au cours de la constitution de la doctrine chrétienne aux IIIe et IVe siècles, le christianisme s'institutionnalisant se présente comme « l'Israël nouveau », le « véritable Israël ». Dans cette perspective dogmatique, les Juifs - « l'ancien Israël » - auraient dû reconnaître la nouvelle Alliance. L'évident hiatus finit de consommer la rupture , le judaïsme et ses tenants, considérant Jésus comme un simple mortel, devient un opposant au christianisme.
Considérée au concile de Nicée (325) comme l'un des principaux soutiens de Constantin Ier pour réorganiser l?État, l'Église aurait dû dédouaner son alliance avec certains des bourreaux du Christ en évoquant cette théorie du « peuple déicide » fondement de l?antijudaïsme doctrinal.[14]
Le fait est que, selon certaines études [15], l'expression peuple déicide revient plusieurs fois dans le corpus patristique (17 fois) ; mais on trouve d'autres expressions comme ceux « qui ont tué Dieu », ou « le Seigneur », ou « le Christ » chez un certain nombre d'auteurs chrétiens. Les Pères de l'Église cités par certains historiens [16] pour avoir véhiculé au IVe siècle (ou quelquefois avant) des idées hostiles contre les juifs sont essentiellement Eusèbe de Césarée, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome, Astérios d'Amasée, et Méliton de Sardes. Jean Chrysostome écrivit huit discours contre les juifs [17].
Après le concile de Nicée et l'adoption du christianisme comme religion officielle de l'empire romain par Constantin Ier, la mention de « juif perfide » fut introduite dans le code de Théodose au Ve siècle (438). Puis, cette idée fut introduite dans la liturgie du Vendredi saint, sous la forme de la mention « Oremus et pro perfidis judaeis ». À la fin du VIIIe siècle, l'agenouillement et la prière silencieuse furent supprimés.
C'est ainsi que l'antijudaïsme trouva un terrain propice, surtout en orient dans la deuxième moitié du Ier millénaire, puis en occident au cours du IIe millénaire.
En Occident
Pendant tout le haut Moyen Âge, l'étude du Talmud resta tolérée dans l'Occident chrétien, avec vigilance, et ceci jusqu'au XIIIe siècle.
Les sources concernant la période antérieure aux invasions arabes du VIIIe siècle sont rares. Nous savons que les premières communautés juives s?installèrent en Gaule dès la fin de l?Antiquité. Comme lors des conciles d'Elvira (305), de Vannes (465), des trois conciles d'Orléans (533, 538, 541), avec le concile de Clermont (535), l'Église interdit aux Juifs de prendre des repas en commun avec des clercs. Le concile d'Orléans de 538 interdit aux Juifs de se mêler aux chrétiens du jeudi saint au deuxième samedi qui suit Pâques. Tout mariage avec un Juif ou une Juive a été prohibé en 533, 535, et 538. Au concile tenu dans la Narbonne wisigothique en 589, on interdit aux Juifs de conduire leurs morts en chantant des psaumes.[18]
Césaire d'Arles consacra aux juifs deux sermons, tandis qu'Isidore de Séville composa un traité De la foi catholique contre les juifs peu après 620.
Certains évêques s'engagèrent dans une politique de conversion. Toutefois, le pape Grégoire le Grand mit en garde deux évêques en 591 contre les baptêmes forcés.[19]
Certains souverains prirent des mesures contre les juifs : le Wisigoth Chindaswinthe (641-649) menaça de peine de mort quiconque aurait pratiqué des rites juifs. Chilpéric, en 582, ordonna de baptiser de nombreux Juifs. Dagobert aurait décidé d'exiler ceux qui refusaient le baptême.[20]
Les Pères de l?Église catholique romaine, notamment Saint Augustin, ont présenté les juifs comme une preuve vivante de l?existence du Christ, ceux qui, par leur dispersion, par leur abaissement et par leur servitude, témoignent de la vérité de la religion de Jésus Christ (la doctrine du « peuple témoin » de saint Augustin).
Après les invasions arabes du VIIIe siècle, et avec la naissance de l'empire carolingien, les juifs furent tolérés. Le droit traditionnel juif continua, comme sous l'Empire romain, à régler les rapports intérieurs de la communauté israélite. Chez les chrétiens, on s'appuyait surtout sur le droit romain quand il s?agissait de protéger les juifs ou de « penser » leur présence au sein d?une société massivement chrétienne. Il existait une seule discrimination juridique sur le nombre de témoins à fournir dans un procès. Les interdictions légales étaient d'origine religieuse et tendaient à diminuer le prosélytisme juif. Il n'y avait pas de limite aux activités des Juifs. Ils bénéficiaient de la liberté de culte.
Seuls certains clercs, tel le célèbre Agobard de Lyon, insistèrent sur la responsabilité des juifs dans la mort du Christ (« peuple déicide », peuple méprisé), en mettant en garde les chrétiens contre une religion susceptible de tenter (dans le sens religieux du terme) certains d?entre eux.
Les théologiens occidentaux (Pierre Chrysologue, Bède le Vénérable, Paul Diacre?) prenaient des positions souvent modérées à leur égard.
Il n'en reste pas moins vrai que, les chrétiens se considérant désormais comme le « vrai Israël », les textes médiévaux reprennent de manière explicite le thème du peuple juif comme peuple-queue, citant souvent le Deutéronome[21]. Bède le Vénérable, Jérôme, qui reprend presque littéralement Origène, Maxime de Turin, Isidore de Séville, Pierre de Blois, Guillaume Durand, Raban Maur, Pierre le Vénérable, et d'autres encore, finissent par rendre classique cette interprétation.[22]
Certains personnages comme Raoul Glaber contribuèrent à la diffusion d'idées antijudaïques après l'an mille.
[] Entre la première croisade et la Renaissance
Dans le contexte de l'essor urbain qui marqua l'Europe à partir de la fin du XIe siècle, l?antijudaïsme purement religieux prit une forme sociale. Pendant la période médiévale, la grande majorité des juifs vivait dans des villes. Les villes cathédrales de la chrétienté présentaient des conditions d'urbanisation à long terme de qualité, et constituaient l'asile des implantations et communautés juives les plus importantes.[23]
La Première Croisade poussa vers la Terre Sainte des foules considérables de croyants qui voulaient libérer Jérusalem des « infidèles » et ouvrir la route vers la Terre Sainte fermée par les Turcs. L'enseignement de l'Église interdisait que l'on s'attaquât aux juifs. Mais le manque de préparatifs et des motifs financiers ont entraîné des persécutions des Juifs. L'amalgame entre « infidèles » et juifs ou musulmans dans l'esprit de certains croisés s'est accompagné de l'intention de faire payer aux Juifs la mort du Christ. Des incidents graves ont été signalés en décembre 1095 lors du départ de la croisade de Pierre l'Ermite à Rouen et en Champagne. Les communautés juives furent plus éprouvées par Folkmar et Emich de Leiningen lors des croisades dites « allemandes ». Des massacres de juifs eurent lieu à Spire, à Worms, à Mayence (Magenza). Les évêques de Spire et de Worms offrirent un abri aux juifs. Les croisés s'attaquèrent aux juiveries de Cologne, de Metz, de Trèves, et de la basse vallée du Rhin. Ces explosions de violence non maîtrisée n'entraient pas dans les plans du pape Urbain II.[24]
Selon Dominique Iogna-Prat[25], l'idée que les juifs, au Moyen Âge, furent vraiment considérés comme n'appartenant pas à l'espèce humaine « résume fidèlement la substance des propos de Pierre le Vénérable, représentant d'un antijudaïsme radical. » Pour l'auteur de l'Adversus Iud?orum inueteratam duritiem, le juif fut comme le « repoussoir qui permet à celui qui l'exclut de cerner son identité. »[26]
Lors de la deuxième croisade, un cistercien du nom de Rodolphe (ou Raoul), qui prêchait la croisade, invitait ses auditeurs à venger le Christ sur ses ennemis, ce qui engendra des meurtres collectifs dans les Pays-Bas, mais surtout dans la vallée du Rhin, à Cologne, Mayence et Worms, en août et septembre 1146, et sans doute à Wurtzbourg en février 1147. L'archevêque de Cologne protégea les juifs dans son château. L'archevêque de Mayence prévint saint Bernard de Clairvaux, qui arriva en Rhénanie pour faire cesser les prédications antijuives[27].
Les communautés juives de Rhénanie constituaient au XIe siècle le principal centre de peuplement juif en Europe (voir Les juifs de culture allemande). La communauté juive de Mayence fut décimée à 90 % lors de la première croisade et encore lors de la deuxième croisade. On se souvient de la déclaration de Jean-Paul II à Mayence[28]. Cette ville était en effet un centre religieux à la fois pour la chrétienté (la cathédrale romane Saint-Martin de Mayence était destinée à être une seconde Rome) et pour le Judaïsme : Mayence était un centre d'étude talmudique, la communauté juive de Mayence était considérée comme la « fille de Sion » et la synagogue était considérée comme un symbole du Temple de Jérusalem. Dans une chronique sur le massacre de la première croisade, un auteur juif de Mayence déclare : « Hélas le support puissant est rompu, ce magnifique bâton, la sainte communauté de Mayence, aussi précieuse que l?or ».[29] Ces événements affectèrent à la fin de sa vie le talmudiste Rachi, qui était à Troyes sous la protection des comtes de Champagne.
Cela n'a pas empêché que, sur le plan intellectuel, au XIIe siècle, des juifs participent aux travaux de traduction de l'?uvre d'Aristote, avec des Arabo-musulmans. Pierre Abélard posa les fondements de la scolastique avec des philosophes arabo-musulmans et juifs. Alors qu'au siècle suivant l'antijudaïsme évolua en se durcissant, on découvre dans l'?uvre de saint Thomas d'Aquin une réconciliation des pensées musulmanes, juives, et chrétiennes à travers la philosophie d'Aristote ; saint Thomas a développé une théologie de l'adoption filiale des juifs de l'Ancienne Alliance.[30]
Par la suite, le monde nouveau né des croisades vit l?essor du grand commerce international et l'arrivée des chrétiens dans les métiers du commerce. Les juifs devinrent alors des rivaux dans la vie économique des XIIe et XIIIe siècles, et furent progressivement mis à l?écart de la société chrétienne.
Le IVe concile du Latran (1215) prit des mesures de discrimination contre les juifs, comme l'obligation de porter un costume spécial et la rouelle. Les juifs furent alors considérés par le clergé comme responsables collectivement de la mort du Christ. Le prêt à usure devint la cause d'une grande part du sentiment antijudaïque durant le Moyen Âge [31]. En Italie, puis plus tard en Allemagne et en Pologne, Jean de Capistran (1386?1456) excitait les pauvres contre l'usure des juifs [32]. Cependant, en 1247, le pape Innocent IV condamnait l'antisémitisme et les accusations de meurtre rituel portées en Allemagne par des exaltés contre les Juifs :
- « Nous avons entendu parler de la situation déplorable des Juifs contre lesquels quelques princes spirituels et temporels et d'autres seigneurs puissants en vos pays et évêchés imaginent toutes sortes de prétextes, afin de les attaquer, de les piller et de les dépouiller de leurs biens d'une manière injuste. Quoique l'Ecriture Sainte leur dise:"Tu ne tueras pas" et leur interdise de toucher pendant la Pâque à quelque chose de mort, on leur impute le crime de communier, ce jour-là, avec le coeur d'un enfant tué, et on fait comme si la loi le leur prescrivait, alors que cet acte serait clairement contraire à la Loi ... Se prévalant de cette intervention ainsi que de beaucoup d'autres, on les assaille et on les dépouille de tous leurs biens, sans accusation, sans aveu et sans preuve, contrairement à la justice, on les jette dans les geôles, on les opprime, et on condamne beaucoup d'entre eux à une mort honteuse, de sorte que sous ces princes et seigneurs, ils se trouvent dans une situation pire que leurs ancêtres sous les Pharaons d'Egypte, et qu'ils sont contraints à quitter les villes et les lieux où leurs pères habitaient déjà depuis des temps immémoriaux.
- Craignant ainsi leur destruction ... ils se sont adressés au Saint-Siège... Et Nous ordonnons de rétablir l'état antérieur et de ne plus les importuner à l'avenir d'une façon ou d'une autre. » [33]
La politique du Saint-Siège était assez variable vis-à-vis des juifs. Quand la situation des Juifs devenait intenable, l?Église les prenait sous sa protection pour préserver ou augmenter ses intérêts ; quand ils vivaient dans l?opulence ou simplement en paix, elle édictait à leur encontre des mesures restrictives ou même infamantes dans le jeu de la concurrence d?une puissance à la fois temporelle et spirituelle. Les disputations judéo-chrétiennes avaient souvent pour conséquence d'engendrer des accusations contre les Juifs.
Les représentations artistiques témoignent d'une détérioration très nette de l'image de la synagogue et des juifs du XIIe au XVe siècle. À partir du XIIIe siècle, en Allemagne, un motif animalier apparaît pour représenter des Juifs en contact intime avec une truie (Judensau).
Des quartiers juifs apparurent au XIIIe siècle en Espagne et au Portugal. En France, on parlait de juiveries ; il y en avait quatre à Paris. Il y eut plusieurs autodafés du Talmud en 1242 (à Paris), 1286 (Honorius IV), 1319 à 1321 (à Paris), 1415 (à Avignon), et 1553 (dans toute l'Italie) [34] (c'est alors qu'apparaît le mot ghetto).
C'est en Angleterre, à Norwich (1144), qu'eut lieu la première accusation de crime rituel contre les Juifs, qui fut suivie par d'autres. Les Juifs furent également victimes d'accusations de profanation d'hosties.
En France, l'antijudaïsme se manifesta à partir des années 1170-1180. Une accusation de crime rituel fut lancée contre les juifs à Blois en 1171. En 1247, le pape dut intervenir contre ce type d'accusation. En 1182, Philippe Auguste procéda à l'expulsion des juifs du domaine royal, alors limité. Les relations entre juifs et chrétiens se dégradèrent rapidement, aboutissant à la transformation de la synagogue de Paris en église en 1183 [35]. Philippe Auguste sut rappeler les juifs pour les besoins du Trésor royal, en raison de leurs compétences dans les questions financières. En effet, les juifs autorisaient le prêt à intérêt aux non-juifs, alors que celui-ci était interdit aux chrétiens.
Nous savons que saint Louis considérait que les juifs étaient responsables collectivement de la mort du Christ, mais il ne prit pas de mesure physique contre eux. Toutefois, les disputations entre des théologiens chrétiens, Eudes de Châteauroux, proviseur de la Sorbonne, et l'abbé Nicolas Donin (ancien rabbin) et quelques docteurs de la loi israélite se tinrent en 1240 sous la présidence de Blanche de Castille et à la demande même de juifs convertis au christianisme. Ceux-ci, avec l'ardeur des néo-convertis, se plaignaient des invectives contre Jésus-Christ et contre la Vierge que contient le Talmud. Les discussions établirent que le reproche était fondé et aboutirent à une ordonnance royale ordonnant de brûler le Talmud en 1242 à Paris et à la traque des manuscrits hébraïques[36].
Le décret d'expulsion de 1254 ne fut pas appliqué. En 1306 Philippe le Bel expulsa à nouveau les Juifs [37]. La question de savoir si Charles IV a appliqué ou non l'ordre de Philippe V de bannir les juifs est discutée.
Dans l'Empire, les juifs pouvaient bénéficier, à partir de 1234/1236, de la protection de l'empereur, à condition de payer un impôt (« impôt sur les juifs »), remplacé ultérieurement par des taxes versées à des protecteurs locaux.
La peste noire (1346-1350) provoqua une vague d'émeutes antijudaïques, d'abord en Provence, puis dans plusieurs parties de l'Europe. On accusa alors régulièrement les juifs d'être responsables de l'épidémie.
Après la peste noire, l'antijudaïsme atteint son paroxysme dans l'Europe dominée par des souverains chrétiens.
Un quartier juif fut construit à Avignon. Les juifs comtadins payaient néanmoins cher la protection du pape. Le premier ghetto apparut en Italie à Venise au XVIe siècle. Le pape Pie V avait recommandé que les États limitrophes de ses États pontificaux construisent des ghettos.
En 1394, ce fut la dernière expulsion de France par Charles VI. En Alsace, la situation des juifs se détériora à la fin du XIVe siècle. En 1389, un édit de bannissement interdit aux juifs leur réadmission dans la ville de Strasbourg. Il resta en vigueur jusqu'à la Révolution française.
Dans l'Espagne reconquise sur les musulmans, après les premières persécutions, qui commencèrent en 1391, l'Inquisition se mit en place en 1451 [38] et adopta des mesures très sévères vis-à-vis des Juifs convertis, les conversos ou Marranes, qui continuaient à pratiquer leur religion [39]. Le décret d'Alhambra (1492) entraîna l'expulsion de ce pays.
Les juifs espagnols se réfugièrent au Portugal [40], d'où ils furent à nouveau expulsés par un édit de décembre 1496[41].
Dans ces deux pays, les nouveaux convertis d'origine juive furent exclus des carrières militaires et ecclésiastiques à partir du milieu du XVe siècle par une série de décrets devant attester la pureté de sang (limpieza de sangre).
[] Renaissance et XVIIe siècle
En Espagne, dès avant l'expulsion de 1492, fleurit une abondante littérature polémique contre les juifs et contre les juifs convertis : dans le Livre de l'Alborayque, les conversos sont assimilés à l'Alborayque, étrange bête hybride dotée d'une queue, et que monterait Mahomet. Ainsi commença à se répandre l'idée que les juifs ont une queue. Cette croyance se propagea à l'époque moderne en Allemagne et d'autres pays d'Europe. [42]
Martin Luther a d'abord eu une attitude conciliante avec les juifs, estimant que la persécution des Juifs n'était pas conforme aux aspirations chrétiennes. Mais lorsqu'il se rendit compte qu'ils s'opposaient à son enseignement, il écrivit alors : Des juifs et leurs mensonges. Selon Paul Johnson, cette ?uvre « peut être considérée comme le premier ouvrage d'antisémitisme moderne, et comme un grand pas sur la route de l'Holocauste. »[43]
Le catéchisme promulgué à la suite du concile de Trente (1566) répondit à Luther sur les causes de la mort de Jésus-Christ (voir Contenu du catéchisme du Concile de Trente). Mais il ne put évidemment empêcher que l'antisémitisme s'étende dans les sociétés chrétiennes réformées puisque rédigé à Rome, il ne se répandit dans les régions catholiques.
Calvin polémiqua durement aussi contre les juifs.
Au XVe siècle, la Kabbale juive avait inspiré un équivalent chrétien avec la Kabbale chrétienne, créée par Pic de la Mirandole. Cependant, au XVIIe siècle, celle-ci fut violemment critiquée pour son « ésotérisme » par l'Église, en particulier par le père Marin Mersenne (qui était en correspondance avec Descartes), dans son ouvrage Questions sur la Genèse (1623). Il est à noter que ce fut le père Marin Mersenne qui recueillit en 1640 les objections des meilleurs esprits de l'époque sur les méditations sur la philosophie première de Descartes, et que les sept jours de la Création dans la Genèse avaient fait l'objet d'études par Thomas d'Aquin dans la première partie de sa Somme théologique (Dieu, la Création).
[] Lumières et Révolution française
Les papes continuèrent à promulguer des lois antijuives : Clément XII et Benoît XIV imposèrent le port de la rouelle. Clément XIV est plus libéral mais l'édit de 1775 de Pie VI rétablit la surveillance du ghetto de Rome par l'Inquisition, ainsi que le port de l'insigne.
À la veille de la Révolution française, les communautés juives en France étaient localisées à Bordeaux (Sépharades) et en Alsace (Ashkenazes). Les juifs étaient également Avignon. Les communautés juives étaient souvent assez mal acceptées.
Les philosophes des Lumières étaient en général peu favorables aux Juifs, avec quelques exceptions comme Diderot, qui voyait dans le peuple juif un moyen d'ouverture au monde. Voltaire était farouchement antijudaïque et même antisémite d'autant que conscient des racines judaïques de l'Eglise, il voyait dans l'attaque du judaïsme et des juifs un moyen de saper les fondements de l'Eglise : il écrivait dans l?article « Tolérance » du Dictionnaire philosophique : « C?est à regret que je parle des Juifs: cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. [44]. » On relève encore toujours dans le même ouvrage : « Pourquoi les Juifs n?auraient-ils pas été anthropophages ? C?eut été la seule chose qui eut manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable de la terre. »
« ? une horde de voleurs et d'usuriers? »
« Ils sont le dernier de tous les peuples parmi les musulmans et les chrétiens, et ils se croient le premier. Cet orgueil dans leur abaissement est justifié par une raison sans réplique ; c?est qu?ils sont réellement les pères des chrétiens et des musulmans. Les religions chrétienne et musulmane reconnaissent la juive pour leur mère ; et, par une contradiction singulière, elles ont à la fois pour cette mère du respect et de l?horreur. »
« Il résulte de ce tableau raccourci que les Hébreux ont presque toujours été ou errants, ou brigands, ou esclaves, ou séditieux : ils sont encore vagabonds aujourd?hui sur la terre, et en horreur aux hommes, assurant que le ciel et la terre, et tous les hommes, ont été créés pour eux seuls. [45]»
Le courant général de libéralisation en France au XVIIIe siècle profita aux Juifs. L'abbé Grégoire écrivit en 1787 un essai sur les juifs. Le 27 septembre 1791, grâce à Adrien Duport et à l'abbé Grégoire, l'Assemblée nationale vota le décret d'émancipation des juifs, qui obtinrent la condition de citoyen à part entière, avant même les prêtres.
[] Période contemporaine
Malgré le décret de 1791, les juifs n'étaient pas encore intégrés. Napoléon aurait eu de forts préjugés contre les juifs, mais son sens de la cause publique et son opportunisme le poussèrent à les intégrer dans la société française. Malgré l'opposition des députés de l'est, il décida en mai 1806 de convoquer une assemblée de notables, qui seraient choisis « parmi les rabbins, les propriétaires et autres Juifs, les plus distingués par leur probité et leurs lumières. » Les notables siégèrent durant dix mois (26 juillet 1806 - 6 avril 1807), et furent sommés de répondre à un certain nombre de questions qui avaient pour objectif d'établir si les lois juives étaient compatibles avec le droit commun. Les notables répondirent que le judaïsme prescrivait de tenir « comme loi suprême la loi du prince en matière civile et politique », et qu'eux-mêmes s'étaient toujours « fait un devoir de se soumettre aux lois de l'État ».[46]
Deux décrets de Napoléon de 1808 réorganisèrent le culte. Il fallut encore lutter contre des mesures discriminatoires : Adolphe Crémieux fit supprimer le « serment more judaïco » que les juifs devaient prêter en justice selon une procédure infamante (1827-1846).[47]
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le contexte de scientisme transforma l'antijudaïsme en antisémitisme, en lui associant des thèses racistes.
Les idéologies renvoyèrent au domaine de la pure imagination la connaissance religieuse et théologique. Elles posèrent les germes de l'oubli du Premier Testament.
En France, Auguste Comte, dans son calendrier positiviste, prit « un parti pleinement irrévocable » sur Jésus, selon lequel il maintenait son « exclusion totale » de son système de pensée [48]. Puis, il se considéra comme un nouveau saint Paul, qu'il voyait comme le « véritable créateur » du « dogme catholique »[49], « profondément familier avec les penseurs de la Grèce »[50].
Les intellectuels juifs (Marx, Freud, Einstein?) ne formaient qu'une petite partie de ce mouvement général de remise en question, allant de la transformation des évidences aveuglantes à des interrogations angoissantes.
L'antisémitisme se propageait en Europe de l'Est, avec des pogroms en Russie au début du XXe siècle. Il se manifesta en France avec l'affaire Dreyfus (1894-1906), dont les causes profondes furent étudiées notamment par Bernard Lazare [51] et dont Émile Zola se fit l'écho dans la presse. Le dénouement de cette affaire n'a pas empêché que se développent des publications antisémites, tant en France qu'en Allemagne.
Charles Maurras, dont l'idéologie reposait sur une primauté de l'esthétique gréco-latine et s'inspirait du positivisme comtien, considérait que l'une des tares du christianisme résidait dans son ascendance juive. Il réussit à séduire un certain nombre de catholiques sur ce critère, malgré les condamnations de l'Action française par Pie X (1914) puis Pie XI (1926) [52], adoptant les attitudes les plus agressives vis-à-vis des Juifs (« C'est en tant que juif qu'il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum »).
Du côté allemand, Alfred Rosenberg diffusa l'antisémitisme par le biais des Protocoles des Sages de Sion. Il publia en 1930 Le Mythe du vingtième siècle qui donnait des bases théoriques à l'idéologie nazie (« Il s'agit de créer une Église allemande, ancrée dans les forces issues du sang, de la race et du sol, fondée sur un Nouveau Testament expurgé de superstitions, et libérée de l?Ancien Testament »). Six évêques de la province de Cologne réagirent par une déclaration le 5 mars 1931, assimilant les erreurs du national-socialisme à celles de l'Action française (voir Les catholiques allemands face à la montée du nazisme). Après la prise de pouvoir par Hitler, le vote de la loi des pleins pouvoirs (23 mars 1933), et le concordat du 20 juillet 1933, ni cette déclaration, ni la lettre pastorale des évêques allemands de juin 1934, ni l'encyclique Mit brennender Sorge (1937), ne suffirent à endiguer l'emprise du pouvoir nazi entre 1933 et 1938.
Jacques Prévotat note en conclusion de son livre l'absence d'un document doctrinal clair de l'Église :
- « Pour l'Église, le bénéfice aurait été grand d'une encyclique, expliquant aux fidèles du monde entier qu'un catholicisme qui rompt avec l'Ancien Testament, qui veut purifier l'Évangile de ses racines juives, tourne à l'hérésie, que cette hérésie a un nom, celle de Marcion, condamné au IIe siècle. Une encyclique qui aurait repris l'ensemble du problème aurait, de surcroît donné aux théologiens et aux fidèles les moyens d'affronter, avec une réflexion plus élaborée, le drame du judaïsme pendant la guerre. »[53]
L'encyclique Humani Generis Unitas n'a pu être promulguée en raison de la mort du pape Pie XI (1939).
Beaucoup de Juifs durent émigrer aux États-Unis dans les années 1930, où ils ont trouvé un climat plus favorable.
La position de l'Église catholique pendant la Seconde Guerre mondiale fut des plus délicates, car ses responsables savaient que toute protestation risquait d'entraîner des représailles. Il n'en reste pas moins que les silences de trop de chrétiens face aux déportations des Juifs ont interpellé les consciences, alors que le drame de la Shoah se déroulait sans que l'on en perçût ni l'organisation, ni l'ampleur.[54] Des prêtres figurent dans la liste des Justes parmi les Nations. Le Père Pierre Chaillet a publié les Cahiers du Témoignage Chrétien - 14 opuscules, qui se succédèrent de novembre 1941 à août 1944 - et a insufflé à la Résistance une dimension spirituelle telle qu'elle a fait dire un jour à Maurice Schumann à la BBC : « Vous avez été notre 18 juin spirituel ! ». Le Père Marie-Benoît (surnommé « le père des Juifs ») a protégé des Juifs à Marseille. Le village de
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