Émile Zola
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| Émile Zola | |
|---|---|
| Autoportrait au béret, Émile Zola, 1902. | |
| Naissance | 2 avril 1840 |
| Décès | 29 septembre 1902 |
| Activité | écrivain |
| Nationalité | |
| Langue | français |
| Genre | roman |
| Mouvement | naturalisme |
| Influences | Honoré de Balzac, La Comédie humaine |
| ?uvres principales | Germinal, Nana, L?Assommoir, La Bête humaine |
| Séries | Rougon-Macquart, Les 3 villes |
Émile Zola, né à Paris le 2 avril 1840, mort à Paris le 29 septembre 1902, est un écrivain, journaliste et homme public français, considéré comme le chef de file du naturalisme.
C?est l'un des romanciers français les plus universellement populaires[1], l'un des plus publiés et traduits au monde, le plus adapté au cinéma et à la télévision[N 1]. Sa vie et son ?uvre ont été étudiés dans le détail par la science historique. Sur le plan littéraire, il est principalement connu pour les Rougon-Macquart, monumentale fresque romanesque en vingt volumes dépeignant la société française du second empire.
Les dernières années de sa vie sont marquées par son engagement dans son époque, lors de l'affaire Dreyfus, dans laquelle il joue un rôle décisif par la publication du plus célèbre article de la presse française : « J?accuse? ! »
Sommaire
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Biographie
Jeunesse et débuts dans la vie
Émile Zola naît Italien à Paris le 2 avril 1840. Il est le fils unique de Francesco Zolla[2] et d?Émilie Aubert. Son père, ingénieur de travaux publics, ancien officier subalterne italien, meurt en 1847 après avoir été responsable de la construction du canal Zola à Aix-en-Provence. Émilie Aubert, sa mère, totalement démunie, s'occupe de l?orphelin avec la grand-mère de l?enfant, Henriette Aubert. Restée proche de son fils jusqu?à sa mort en 1880, elle a fortement influencé son ?uvre et sa vie quotidienne.
Émile Zola est recalé par deux fois au baccalauréat ès sciences en 1859. Ces échecs marquent profondément le jeune homme qui désespère d'avoir déçu sa mère. Il est aussi conscient d'aller au devant de graves difficultés matérielles, sans diplôme et sans formation. Au collège à Aix-en-Provence, il se lie d'amitié avec Jean-Baptistin Baille[N 2],[3]et surtout Paul Cézanne qui reste son ami proche jusqu'en 1886. Ce dernier l'initie aux arts graphiques, et particulièrement à la peinture.
Émile Zola quitte Aix, et déménage à Paris en 1858 pour rejoindre sa mère dans des conditions matérielles et psychologiques misérables. Mais petit à petit, Zola se constitue un petit cercle d'amis, majoritairement aixois d'origine[N 3]. Dans la capitale, il complète sa culture humaniste en lisant Molière, Montaigne et Shakespeare, mais pas encore Balzac qui ne l'inspirera que plus tardivement. Il est aussi influencé par des auteurs contemporains, comme Jules Michelet, source de ses inspirations scientifiques et médicales[N 4].
C'est après des débuts sommaires comme employé aux écritures aux Docks de la douane, en 1860, et sa naturalisation française un an plus tard, que Zola parvient à entrer en contact avec Louis Hachette, qui l'embauche dans sa librairie le 1er mars 1862. Il reste quatre ans au service de publicité où il occupe un emploi équivalent à nos attachés de presse modernes. À la librairie Hachette l'idéologie positiviste et anticléricale le marque profondément et il y apprend toute les techniques du livre et de sa commercialisation. Travaillant avec acharnement pendant ses loisirs, il parvient à faire publier ses premiers articles et son premier livre, édité par Hetzel : Les contes à Ninon.
Le journaliste
Dès 1863, Zola collabore aux rubriques de critique littéraire et artistiques de différents journaux. Les quotidiens permettent au jeune homme de publier rapidement ses textes et ainsi, de démontrer ses qualités d'écrivain à un large public. C'est pour lui « un levier puissant qui [me] permet de me faire connaître et d'augmenter mes rentes[4] ».
Il bénéficie de l'essor formidable de la presse de la seconde moitié du XIXe siècle, qui assure l'émergence immédiate de nouvelles plumes[5]. À tous les apprentis romancier lui demandant conseil, et jusqu'aux derniers jours de sa vie, l'écrivain propose de marcher sur ses pas, en écrivant d'abord dans les journaux.
Il fait ses débuts véritables dans des journaux du nord de la France[N 5], opposants du second Empire. Zola met à profit sa connaissance des mondes littéraire et artistique pour rédiger des articles de critique, ce qui lui réussit. Dès 1866, à 26 ans, il tient les deux chroniques dans le journal l?Événement. À l' Illustration, il donne deux contes qui rencontrent un certain succès. Dès lors, ses contributions sont de plus en plus nombreuses : plusieurs centaines d'articles dans des revues et journaux très variés. On peut citer les principaux : L'Événement et L'Événement Illustré, La Cloche, Le Figaro, Le Voltaire, Le Sémaphore de Marseille et Le Bien Public à Dijon.[6]
Outre la critique (littéraire, artistique ou dramatique), Zola a publié dans la presse une centaine de contes, et tous ses romans en feuilletons. Il pratique un journalisme polémique, dans lequel il affiche ses haines, mais aussi ses goûts, mettant en avant ses positions esthétiques, mais aussi politiques. Il maîtrise parfaitement ses interventions journalistiques, utilisant la presse comme un outil de promotion de son ?uvre littéraire. Pour ses premiers ouvrages, il a en effet rédigé des compte-rendus prêts à l'emploi qu'il a adressés personnellement à toute la critique littéraire parisienne, obtenant en retour de nombreux articles[7]. 1880 marque une année difficile pour Zola. Les décès d'Edmond Duranty[N 6], mais surtout de Gustave Flaubert, terrassé par une attaque, atteignent profondément le romancier. Ces disparitions qui se conjuguent avec la perte de sa mère à la fin de la même année, plongent durablement Zola dans la dépression. En 1881, parvenu à l'autonomie financière grâce à la publication régulière des Rougon-Macquart, il cesse son travail de journaliste. A cette occasion il publie des « adieux »[8] dans lesquels il dresse un bilan de quinze années de combat dans la presse. Il ne reprend la plume du journaliste, hormis quelques interventions çà et là, qu'à l'occasion de l'affaire Dreyfus en 1897, principalement au Figaro et à L'Aurore.
L?écrivain
Dès sa prime jeunesse, Émile Zola est passionné par les Lettres. Il accumule des lectures variées, et conçoit très tôt le projet d'écrire à titre professionnel, comme une véritable vocation. En sixième, il rédige déjà un roman sur les croisades[9]. Ses amis d'enfance, Paul Cézanne et Jean-Baptistin Baille sont ses premiers lecteurs. Il leur affirme plusieurs fois, dans ses échanges épistolaires, qu'il sera un jour un écrivain reconnu[10].
Un des atouts de Zola consiste en sa force de travail et sa régularité, résumées par sa devise qu'il a fait peindre sur la cheminée de son cabinet de travail à Médan : Nulla dies sine linea[N 7]. Sa vie obéit pendant plus de trente ans à un emploi du temps très strict[11], bien que sa forme ait varié dans le temps, notamment à l'époque où il conjuguait le journalisme avec l'écriture de romans[N 8]. En général, à Médan, après un lever à sept heures, une rapide collation et une promenade d'une demi-heure en bord de Seine avec son chien Pinpin, il enchaîne sa première séance de travail, qui s'étend sur environ quatre heures, et produit cinq pages[N 9]. L'après-midi est consacré à la lecture et à la correspondance, laquelle tient une large place chez Zola. À la fin de sa vie, il modifie cet ordre immuable pour consacrer plus de temps à ses enfants, les après-midis, reportant une partie de ses activités en soirée et dans la nuit.
Cette puissance de travail a fini par porter ses fruits. Alors que l'année 1867 a été la pire de toutes sur le plan financier, sa situation a commencé à se stabiliser à partir de la publication de L'Assommoir en 1877. Dès ce moment, ses revenus annuels oscillent entre quatre-vingt et cent-mille francs[N 10],[12]. Zola n'est pas fortuné à proprement parler, puisqu'après avoir eu sa mère à charge et ses deux foyers, les baisses de ventes de ses romans consécutives à l'affaire Dreyfus l'amènent une fois de plus à la gêne financière. Mais celle-ci n'est que momentanée. Journaliste, ses piges sont payées vingt-cinq centimes la ligne, ses romans publiés en feuilletons lui amènent mille cinq-cents francs en moyenne et ses droits d'auteurs cinquante centimes par volume vendu. Il tire aussi des revenus conséquents de l'adaptation de ses romans au théâtre ainsi que de leurs nombreuses traductions. En quelques années, les revenus de Zola augmentent rapidement au point d'atteindre des montants considérables, jusqu'à cent cinquante mille francs autour de 1895[N 11],[13].
L?homme public
L'écrivain n'a pas été mobilisé en 1870. Il aurait pu être intégré à la Garde nationale, mais sa myopie et son statut de soutien de famille (pour sa mère) l'en ont écarté[14]. Il suit la chute du Second empire avec ironie, mais ne se trouve pas à Paris pendant la Semaine sanglante. On sait toutefois que sans soutenir l'esprit de la Commune, dont il relate modérément les évènements dans la presse, il ne s'est pas associé à Flaubert, Goncourt ou Daudet dans leur joie d'une violente répression[15]. Au moment de l'avènement de la République, Zola a cherché à se faire nommer sous-préfet à Aix-en-Provence[16]. Malgré un voyage à Bordeaux, lieu de refuge du gouvernement, c'est un échec. Zola n'est ni un homme d'intrigues, ni de réseaux[17].
Avant tout observateur des hommes et des faits de son temps dans ses romans, Zola n'a cessé de s'engager dans des causes sociales, artistiques ou littéraires qui lui semblent justes, sans jamais faire de politique. Le personnel politique lui semble suspect et avant l'affaire Dreyfus, il n'aura pas d'amis dans le monde politique[N 12]. Républicain convaincu, il s'engage tôt dans un combat contre l'Empire. Les premiers romans du cycle des Rougon-Macquart ont ainsi une visée à la fois satirique et politique[N 13]. Aussi la censure dont il est l'objet dès 1871 avec La Curée, au retour de la République, le déçoit profondément. Mais il reste fervent républicain, « le seul gouvernement juste et possible[18] ».
C'est au travers de ses interventions dans la presse, que l'engagement de Zola est le plus marquant. Au pire moment de sa vie, alors qu'il mène une existence sans le sou, la libéralisation de la presse en 1868 lui permet de participer activement à son expansion. Par des amis de Manet, Zola entre au nouvel hebdomadaire républicain La Tribune, dans lequel il pratique ses talents de polémiste dans l'écriture de fines satires anti-impériales. Mais c'est à La Cloche que ses attaques les plus acides contre le Second empire sont publiées. Thérèse Raquin n'a pas enthousiasmé Louis Ulbach, son directeur, mais il admire l'insolence du chroniqueur. Courageux, voire téméraire, il s'attaque avec dureté aux ténors de l'Assemblée comme de Broglie ou de Belcastel. Il vilipende une Chambre peureuse, réactionnaire, « admirablement manipulée par Thiers»[19]. Pendant un an[N 14], il produit plus de deux cent cinquante chroniques parlementaires. Elles lui permettent à la fois de se faire connaître du monde politique et d'y fonder de solides amitiés (et inimitiés). Il collectionne aussi une foule de détails pour ses romans à venir[20]. Ces engagements sont quelque peu risqués pour l'écrivain. Il est tombé deux fois sous le coup de la loi, et fut mis en état d'arrestation en mars 1871[21]. Mais ces arrêts n'ont pas de conséquences et il est chaque fois libéré le jour même.
Zola reste soigneusement à l'écart du monde politique, auprès duquel il sait s'engager, mais avec retenue, recul et froideur. L'action politique ne l'intéresse pas et il n'a jamais été candidat à aucune élection. Il se sait avant tout écrivain, tout en exprimant une attitude de réfractaire[22]. Il agit donc en libre penseur et en moraliste indépendant, ce qui lui apporte une stature de libéral modéré. Il s'oppose radicalement à l'Ordre moral, notamment dans La Conquête de Plassans, interdit de vente dans les gares par la commission de colportage[N 15],[23], et par la publication de La Faute de l'abbé Mouret, une attaque en règle contre le dogme de la chasteté, renforcé alors par la mise en ?uvre du culte du mariage par l'Église. Il défend aussi activement les communards graciés par la loi d'amnistie, en évoquant les parias de la Révolution de 1848 dans Le Ventre de Paris et en soutenant notamment Jules Vallès afin qu'il puisse publier ses propres textes. Ce seront les derniers articles politiques de Zola, puisqu'il a entrepris le cycle des Rougon-Macquart, qui va l'occuper pendant vingt-deux années.
L'engagement de sa vie reste évidemment l'Affaire Dreyfus à partir de 1897, au travers du célèbre article J'Accuse...! de janvier 1898, et sa conséquence directe, l'exil de l'écrivain à Londres pendant près d'une année. Mais pourquoi Zola entre-t-il dans ce combat ? C'est qu'à la fin du siècle, en 1897-1898, son image publique s'est encore renforcée. Romancier au sommet de son art, traduit dans plusieurs dizaines de langues, reconnu par le monde des lettres et le monde politique républicain, il est même parfois craint. Si Zola est devenu l'écrivain emblématique du régime républicain[24], ses succès littéraires populaires[N 16] en ont fait un homme des masses, doté d'une éloquence écrite proverbiale, un homme de combats victorieux. Il frappe aussi par sa conscience déterminée et constante sur les plans sociaux et moraux. Enfin, par son indépendance, son désintéressement, son détachement de tous les partis, il est libre de se lancer dans tous les combats. C'est ce qu'il décide de faire à la fin de 1897.
Les amours
Zola croit en l'amour, romantique dans l'âme, grand lecteur de George Sand dans sa jeunesse. Du reste, le mariage est un grand thème de son ?uvre, qu'il décline en fonction des conditions et des classes sociales. Des thèmes résurgents s'expriment dans ses romans de par cette classification, par exemple dans les classes hautes de la société, où la propension de l'homme à prendre maîtresse est constante ou à l'existence de ce « fossé entre l'homme qui sait tout et la femme qui ne sait rien ».
Le premier amour de Zola s'appelait Berthe[25]. Le jeune homme la surnommait lui-même « une fille à parties », une prostituée dont il s'était entiché pendant l'hiver 1860-1861. Il avait conçu le projet de « la sortir du ruisseau », en essayant de lui redonner goût au travail, mais cet idéalisme s'est heurté aux dures réalités des bas quartiers parisiens. Il tire toutefois de cet échec la substance de son premier roman, Les confessions de Claude.
À la fin de 1864, Zola fait la connaissance d'Éléonore-Alexandrine Meley, qui se fait appeler Gabrielle. Ce prénom aurait été celui de sa fille naturelle, qu'à dix-sept ans, elle a été forcée d'abandonner à l'Assistance Publique. Lourd secret qu'elle révéla certainement à Zola après leur mariage[N 17],[26]. Née le 23 mars 1839 à Paris, elle est la fille d'une petite marchande de dix-sept ans et d'un ouvrier typographe, né à Rouen. L'écrivain consacre un portrait à sa nouvelle conquête, « L'amour sous les toits », dans Le Petit Journal[N 18],[27].
On ne connaît pas l'origine de cette liaison. Peut-être le hasard puisqu'Émile et Alexandrine habitaient tous deux les hauts de la montagne Sainte-Geneviève[N 19]. Des rumeurs font état d'une liaison préalable avec Paul Cézanne et du fait qu'elle ait pu être modèle pour le groupe de peintres que Zola fréquente, ou encore d'une relation avec un étudiant en médecine[28]. Mais aucune preuve n'existe à propos de ces ragots.
À partir de 1865, Zola quitte sa mère et emménage dans le quartier des Batignolles avec sa compagne, sur la rive droite, proche du faubourg Montmartre, le quartier de la Presse. Les réticences de Mme Zola mère[N 20] préviennent pour cinq ans l'officialisation de cette liaison. C'est aussi une période de vaches maigres, pendant laquelle Alexandrine effectue de menus travaux afin que le couple puisse joindre les deux bouts [N 21]. Le mariage est finalement célébré le 31 mai 1870 à la mairie du XVIIe arrondissement[N 22], à la veille du conflit franco-prussien. Alexandrine est un soutien indispensable dans des moments de doute nombreux de l'écrivain. Il lui en sera toujours reconnaissant.
En 1888, alors que Zola s'interroge sur le sens de son existence à la veille de la cinquantaine, sa vie bascule brutalement. N'avait-il pas soufflé à Goncourt : « Ma femme n'est pas là ... Eh bien je ne vois pas passer une jeune fille comme celle-ci sans me dire : "Ça ne vaut-il pas mieux qu'un livre ?" »[29]
Jeanne Rozerot, une jeune lingère de 21 ans, entre au service des Zola à Médan . Originaire du Morvan, orpheline de mère, elle monte à Paris pour se placer. Elle accompagne les Zola à la fin de l'été lors des vacances du couple à Royan. Le romancier en tombe immédiatement éperdument amoureux. Émile conçoit pour elle un amour d?autant plus fort qu?elle lui donne deux enfants qu?il n?avait jamais pu avoir avec sa femme Alexandrine. Jeanne élève Denise, née en 1889 et Jacques, né en 1891, dans le culte de leur père. Pour autant, celui-ci n?abandonne pas la compagne de sa jeunesse. L'idylle est secrète pendant trois ans, seuls quelques très proches amis de l'écrivain étant au courant. Zola installe sa maîtresse dans un appartement parisien et lui loue une maison de villégiature à Verneuil, à quelques encablures de Médan, où il se rend à vélo.
Alexandrine Zola apprend l'infidélité de son époux vers le mois de novembre 1891, et l'existence de ses deux enfants, par le biais probable d'une lettre anonyme[30]. La crise est grave pour le couple, qui passe au bord du divorce. Mais c'est un soulagement pour le romancier, après trois ans de secrets et de mensonges[31]. Contre l'assurance que le romancier ne l'abandonnera pas, Alexandrine se résigne à cette situation. Elle s'occupe même des enfants, leur offrant des présents, les promenant de temps à autre, reportant sur eux un amour maternel dont elle fut privée. Après la mort de l'écrivain, elle fera reconnaître les deux enfants afin qu'ils puissent porter le nom de leur père.
Zola essaye ainsi d'organiser sa double vie tant bien que mal en partageant son temps entre Alexandrine et Jeanne. En juillet 1894, il écrit : « Je ne suis pas heureux. Ce partage, cette vie double que je suis forcé de vivre finissent par me désespérer. J?avais fait le rêve de rendre tout le monde heureux autour de moi, mais je vois bien que cela est impossible. »
Les honneurs
À titre personnel, l'écrivain a rarement recherché les honneurs publics. Zola a accepté la croix de la Légion d'honneur à condition d'être dispensé de la demande écrite officielle. Après de nombreuses tergiversations, liées à des articles sévères du romancier sur ses semblables dans la presse en 1878, Édouard Lockroy lui accorde la rosette. L'écrivain est donc fait chevalier de la Légion d'honneur le 13 juillet 1888, au grand dam de certains de ses amis dont les Goncourt, Alphonse Daudet, voire son ami proche Paul Alexis. Octave Mirbeau intitule même un article sur Zola à la une du Figaro : « La fin d'un homme ». Le 13 juillet 1893, Henri Poincaré le fait officier de la Légion d'honneur. Mais, en raison de sa condamnation consécutive à J'Accuse...!, Zola est suspendu de l'ordre de la Légion d'honneur le 26 juillet 1898, et ne sera jamais réintégré.
Par ailleurs, il est présenté à la Société des gens de lettres par Alphonse Daudet en 1891, et accueilli en son sein « exceptionnellement par acclamation et à main levée à l'unanimité. » Il est élu au comité, puis élu et réélu président de l'association de 1891 à 1900. Ses fonctions sont très sérieusement exercées ; il intervient dans la presse pour présenter son organisation et ses valeurs[32]. Il fait reconnaître la société comme établissement d'utilité publique. Le droit de la propriété littéraire et la défense des auteurs en France progressent sous son autorité. Des conventions avec des pays étrangers, comme la Russie[33] sont signées.
Émile Zola a livré un combat, unique, pour les honneurs, celui qu'il a mené afin d'intégrer l'Académie française. Jeune, il l'avait qualifiée de « serre d'hivernage pour les médiocrités qui craignent la gelée »[34]. Vingt ans plus tard, il pose sa première candidature. Il affirme après son premier échec en 1890, « qu'il reste candidat et sera candidat toujours ». Jusqu'à sa dernière candidature le 23 août 1897, qui échoue en 1898, l'écrivain brigue dix-neuf fois le fauteuil d'Immortel[35]. Le 28 mai 1896, il obtient son record de voix avec seize suffrages alors que la majorité était fixée à dix-sept voix. Comprenant que son engagement dans l'affaire Dreyfus lui ferme définitivement les portes de l'Académie française, il renonce à se représenter.
Mort
Le 29 septembre 1902, de retour de Médan où il avait passé l'été, Émile Zola et son épouse Alexandrine sont intoxiqués dans la nuit, par la combustion lente résiduelle d'un feu couvert, produit par la cheminée de leur chambre[36]. Lorsque les médecins arrivent sur place, il n'y a plus rien à faire, Émile Zola décède officiellement à 10:00 du matin. En revanche, son épouse survit. Cette mort serait accidentelle, mais étant donné le nombre d?ennemis qu?avait pu se faire Zola (notamment chez les anti-dreyfusards) la thèse de l?assassinat ou de la « malveillance ayant mal tourné[N 23] » n?a jamais été totalement écartée[37]. Après sa mort, une enquête de police est réalisée mais n?aboutit à aucune conclusion probante.
Le retentissement de la mort d'Émile Zola est immense. La presse se fait l'écho de l'émotion qui gagne la population entière. La presse nationaliste et antisémite exulte[38]. L'émotion gagne l'étranger où de nombreuses cérémonies ont lieu en mémoire de l'écrivain français, et les presses germaniques, britanniques, américaines s'en font largement l'écho. L'hommage est international. Lors des obsèques, Anatole France, qui avait insisté pour évoquer toutes les facettes de l'écrivain, y compris ses combats pour la justice, lit sa célèbre péroraison à l'auteur de J'accuse...! : « Il fut un moment de la conscience humaine ».
Les cendres de Zola ont été transférées au Panthéon de Paris le 4 juin 1908. À la fin de la cérémonie au Panthéon, un journaliste[N 24] anti-dreyfusard, Louis Grégori, ouvre le feu sur Alfred Dreyfus avec un révolver, qui n'est que légèrement blessé au bras.
Depuis 1985, sa maison de Médan est devenue un musée. Tous les premiers dimanche d?octobre, un pèlerinage est organisé par la Société littéraire des amis d?Émile Zola.
L??uvre littéraire
Du réalisme au naturalisme
« Notre héros, écrit Zola, n'est plus le pur esprit, l'homme abstrait du XVIIIe siècle. Il est le sujet physiologique de notre science actuelle, un être qui est composé d'organes et qui trempe dans un milieu dont il est pénétré à chaque heure »
Naturalisme : au début du XVIIIe siècle, ce dérivé savant de « naturel » distinguait le système symbolique d'interprétation de phénomènes naturels. L'expression naturalisme s'employa plus tard dans le cadre de théories excluant une cause surnaturelle. Au XVIIIe siècle, on utilise aussi ce mot dans le vocabulaire scientifique pour désigner le caractère naturel d'un phénomène. Ce terme tomba en désuétude jusqu'en 1857 au moment où la Revue Moderne publia une critique. Celle-ci qualifia la peinture de Gustave Courbet de naturaliste, dans le sens de « peintre de la nature réaliste ».
Henri Mitterand [39] distingue deux périodes dans le naturalisme théorique de Zola qu'il situe au carrefour du Romantisme (Jules Michelet et Victor Hugo), dont il a été imprégné par ses lectures de jeunesse, et du Positivisme qu'il a pratiqué à la Librairie Hachette (Taine et Littré). La première époque court de 1866 à 1878 avec un point de départ posé par la publication de Mes haines. Zola s'y veut moderniste, révolutionnaire dans l'âme, en réaction. Il rejette le romantisme démodé « comme un jargon que nous n'entendons plus »[40]. Au Congrès scientifique de France en 1866, Zola adresse un mémoire qui compare le roman naturaliste à l'épopée. L'écrivain y affirme que le genre épique est spécifique à la Grèce antique, et ce lien nécessaire entre un genre littéraire et un contexte spécifique donné, manifeste clairement un déterminisme littéraire proche de celui de Taine[N 25]. Cette démarche critique est ainsi définie par le philosophe : « la race, le milieu, le moment et la faculté maîtresse. » Mais Zola se distingue de Taine en affirmant la prédominance du tempérament. C'est la différence principale entre le réalisme et le naturalisme. Ainsi pour l'écrivain, « l'?uvre d'art est-elle un coin de nature vu à travers un tempérament ».
Après 1878, et la lecture de Claude Bernard[41], Zola, introduit la notion de méthode expérimentale[N 26]. Ceci afin que la littérature « obéisse à l'évolution générale du siècle ».[42] Zola applique cette définition à la technique romanesque transformée « en étude du tempérament et des modifications profondes de l'organisme sous la pression des milieux et des circonstances » [N 27],[43]. Il ne faut toutefois pas voir dans les textes de critique littéraire de Zola, l'exacte clé des thèmes et du style de l'écrivain, même si une relation évidente existe entre l'?uvre technique et l'?uvre dramatique.
Le naturalisme consiste donc en la recherche des causes du vice dans l'hérédité. De ce fait, le romancier naturaliste est « observateur et expérimentateur ». L'observateur accumule des renseignements sur la société et ses milieux, sur les conditions de vie et d'environnement. Il doit cerner de près la réalité qu'il transpose par un usage serré et acéré du langage. L'expérimentateur joue dès lors son rôle, par la construction d'une trame qui amalgame les faits et construit une mécanique où il enchaîne ces faits par une forme de déterminisme des principes liés au milieu et à l'hérédité. Le personnage naturaliste est ainsi la conséquence déterminée de constantes physiques, sociales et biologiques. Le romancier naturaliste a un but moral. Zola écrit : « nous sommes les juges d'instruction des hommes et de leurs passions, c'est-à-dire des moralistes expérimentateurs ».
La littérature naturaliste est une littérature de synthèse du type balzacien et de l'anti-héros flaubertien ce qui donne des personnages vidés d'individualité[44]. La prépondérance de Zola dans le milieu naturaliste est indiscutable et le débat se catalysera d'ailleurs essentiellement autour de lui. L'école naturaliste est le plus souvent appelée École de Médan du nom de la maison appartenant à Zola, où les écrivains proches du mouvement naturalistes comme le premier Huysmans[45] et Maupassant, avaient l'habitude de se réunir lors de soirées dites de Médan. Le volume collectif de ces Soirées paraît deux ans plus tard. En dehors de l'?uvre zolienne, le naturalisme a donné peu d'?uvres majeures.
Méthode de travail et style
Un écrivain minutieux
Zola se présente comme un écrivain à la fois minutieux et méthodique. Il décrit ainsi sa méthode de travail[46] : « Ma façon de procéder est toujours celle-ci : d'abord je me renseigne par moi-même, par ce que j'ai vu et entendu ; ensuite, je me renseigne par les documents écrits, les livres sur la matière, les notes que me donnent mes amis ; et enfin l'imagination, l'intuition plutôt, fait le reste. Cette part de l'intuition est chez moi très grande, plus grande, je crois, que vous ne la faites. Comme le disait Flaubert, prendre des notes, c'est être simplement honnête ; mais les notes prises, il faut savoir les mépriser ». Zola a toujours insisté sur sa démarche consciente et tranquille qui s'apparente à celle du maçon qui construit sa maison, sans fébrilité [47]. Il veut donner l'image de la quiétude dans l'écriture, avec une construction de premier plan, puis de second plan, une description des personnages précise par l'établissement de fiches pour chacun d'eux. La rédaction du chapitre doit immédiatement suivre. Cependant, cette démarche théorique est quelque peu contredite par l'examen des dossiers de préparation laissés par l'auteur des Rougon-Macquart. En effet, dans le cas de la documentation, plutôt que de réaliser ses recherches dans un premier temps, puis de réaliser la totalité de son travail d'écriture dans un second temps, on constate que Zola se documentait tout au long de la réalisation de ses romans.
Le travail de Zola romancier commence donc par la constitution d'un dossier préparatoire[N 28]. Leur taille est variable en fonction du roman et du sujet, mais va plutôt en s'accroissant avec le temps. D'une cinquantaine de folios pour la Fortune des Rougon, le dossier de Pot-Bouille en atteint 450, pour compter entre 900 et un millier de pages pour Germinal, L'Argent ou La Terre, et enfin culminer à près de 1 250 feuilles pour La Débâcle[48]. Le dossier préparatoire est aussi utile au romancier lorsqu'il doit se défendre des attaques assez nombreuses qui lui sont portées quant au sérieux de sa documentation. Zola viserait, à en croire ses contradicteurs, au superficiel et au spectaculaire. Il n'hésite pas, dès lors, à convoquer des journalistes et leur prouver le sérieux de ses recherches, en leur exposant ses dossiers.
Zola s'appuie ainsi sur une solide documentation, mais aussi sur des enquêtes pour lesquelles il se déplace dans les régions qu'il veut décrire. Les voyages du romancier vers un lieu précis, ont souvent provoqué moqueries et quolibets. La critique voit, dans ces « mouvements puérils », un manque d'imagination de l'écrivain. C'était en effet très nouveau dans la seconde moitié du XIXe siècle, que de vouloir coller à la réalité d'aussi près. Mais le romancier souhaite absolument s'imprégner de l'ambiance d'un lieu, pour y capter le détail véridique. C'est dans cet esprit qu'il part visiter le Valenciennois pendant une dizaine de jours pour Germinal, ou qu'il produit trois cents pages d'observations sur les Halles pour Le Ventre de Paris, entre autres. Il croque les scènes vécues, mais toujours dans l'optique de son roman en cours, jamais gratuitement. Il sélectionne ses observations et les utilise quasiment toutes dans le roman qu'il est en train d'écrire, ainsi qu'un peintre ferait avec son carnet de croquis[49].
Les dossiers préparatoires de Zola font aussi état de réflexions théoriques sur le roman en cours d'écriture, via une forme de dialogue avec lui-même. L'écrivain prend soin de définir le schéma narratif, la position des personnages dans chaque scène, le niveau de dramatisation, la véracité de la situation. Il porte une attention toute particulière au rythme de la narration et à l'équilibre de chacun des chapitres.
Un travail sans brouillon ?
Zola préparait des brouillons avant d'écrire ses pages définitives. Mais il n'en a légué pratiquement aucun, et comme il travaillait toujours en solitaire, il n'existe aucun témoignage à ce sujet. Quelques bribes d'essais concernant un paragraphe ou une phrase ont été retrouvés, mais rien de systématique. Il est certain que cette étape intermédiare a été détruite volontairement, comme chez Hugo[50]. Les historiens de la littérature s'interrogent encore sur cette absence[51], en supposant que peut-être, Zola a cherché à masquer une certaine réalité qui aurait pu nuire à l'édification de son personnage « d'écrivain omniscient ».
En revanche, Zola fait de nombreuses retouches, après la première publication, et dispose d'une méthode originale. Comme pratiquement tous ses romans sont parus d'abord sous la forme de feuilletons dans la presse, il découpe la page, et y porte directement ses corrections en vue de l'édition en volume. Il a ainsi parfois apporté d'importantes corrections à ce qu'il a considéré comme un premier jet[N 29],[52]. Il lui est aussi arrivé d'avoir l'idée d'ajouter des personnages nouveaux dans le cycle des Rougon-Macquart, et dans ce cas, il pouvait reprendre un volume déjà paru et le en vue d'une réédition[N 30].
Le style
L'écriture dans cette perspective naturalistes, est un outil puissant. Frappé par le scientisme, Zola entend donc résoudre les problématiques philosophiques par un recours marqué à la science. Zola recherche la simplicité, avec la volonté de « sentir la nature et la rendre telle qu'elle est », avec une langue qui ne soit pas un obstacle. Il n'est pas de nature à remettre cent fois l'ouvrage sur le métier comme un Balzac ou un Flaubert. Ce qu'il demande avant tout, c'est que la personnalité de l'écrivain transparaîsse dans le style. Ainsi écrit-il[53] : « Le pis, selon moi, est ce style propre, coulant d'une façon aisée et molle, ce déluge de lieux communs, d'images connues, qui fait dire au grand public : « C'est bien écrit ». Eh non, c'est mal écrit, du moment où cela n'a pas une vie particulière, une saveur originale, même aux dépens de la correction et des convenances de la langue. »
Aux débutants, il affirme dans une préface[54] que l'on ne saurait acquérir un style « puisqu'on naît avec, comme on a les cheveux blonds ou bruns ». Il recommande d'exercer le style d'un jeune écrivain par la rédaction d'articles de presse qui l'aiguiseront. Le choix des mots semble aléatoire, répondant à une harmonie dans la phrase. Zola ayant été dans sa jeunesse un énorme producteur de strophes, cette expérience l'amène à écrire par euphonie. Il semble avoir attaché une place toute particulière à l'équilibre et au rythme dans la construction de ses phrases. Mais la simplicité l'a toujours guidé : « Il nous faut de la simplicité dans la langue si nous voulons en faire l'arme scientifique du siècle »
Les ?uvres de jeunesse et premières publications
L'itinéraire littéraire d'Émile Zola est initialement marqué par une hésitation. Poésie ? Théâtre ? Roman ? Éssai ? L'homme tergiverse. La poésie l'attire, il en a beaucoup écrit, il est même remarqué chez Hachette après avoir livré un poème. Mais il n'y a aucun parti à en tirer à court terme. Le théâtre permet d'accéder vite à la notoriété et à la fortune. Le jeune homme s'y essaye, aidé de rencontres dans le petit monde des auteurs dramatiques. Sans succès. La Laide, conte moral inspiré de Milton, et Madeleine[N 31] sont refusés. Les Mystères de Marseille, un roman-feuilleton épique qui avait paru un peu plus tôt, est adapté pour le théâtre avec Marius Roux, mais la pièce ne vécu que le temps de quelques représentations.
Son premier ouvrage publié est un recueil de contes, Les contes à Ninon, dont la substance a pour origine des textes écrits dès 1859. Le Zola de vingt ans s'y exprime, déjà avec talent, sous une forme facile à publier dans la presse, et dont l'administration impériale est friande. Les contes sont tout d'abord publiés dans La Revue du Mois, feuille littéraire et artistique de Géry Legrand, que Zola avait connu lors de sa collaboration avec lui dans la presse lilloise. Le volume imprimé par l'éditeur Jules Hetzel[55] paraît à mille cinq-cents exemplaires en novembre 1864. C'est au plus un succès d'estime, mais Zola a pu faire jouer ses relations et obtient plus de cent articles dans la presse sous trois mois[56].
Le 31 janvier 1866, Émile Zola décide de démissionner de la Librairie Hachette et de ne plus vivre que de sa plume. La dispersion du jeune homme, les publications des Contes à Ninon et surtout, de son roman à dominante autobiographique La confession de Claude, semblent avoir joué un rôle prépondrant, dans ce qu'il est convenu d'appeler une séparation amiable[57]. La Confession de Claude est achevée à la fin de l'été 1865, publié chez Lacroix à quinze-cents exemplaires, mi novembre. C'est un roman écrit en réaction contre la mode du rachat « de la femme perdue »[N 32], où Zola évoque déjà des thèmes récurrents de son ?uvre comme la peur de la souillure et de la déchéance, ou encore l'attrait maléfique de la Femme[58]. La censure, très active sous le Second empire, s'intéresse immédiatement à ce premier roman, sans lui trouver matière à poursuites. Mais on lui reproche déjà la « crudité de l'observation », « le cynisme du détail » et son appartenance à une « école réaliste » prompte à « analyser de honteuses passions ».
Dans le courant de l'année 1866, Zola parvient à contribuer régulièrement à L'Événement. Il y propose son deuxième roman, Le v?u d'une morte, qui paraît en feuilleton du 11 au 26 septembre. Devant la faiblesse des livraisons, Villemessant, le directeur du journal, interrompt la publication à la fin de la première partie. La seconde partie, pourtant prévue, ne sera jamais écrite. « On trouve cela très pâle, bien écrit, de bons sentiments, mais embêtant. Vite, vite, arrêtez les frais » écrit-il à Zola fin septembre 1866. Le roman, complété des Esquisses parisiennes est publié en novembre 1866[59]. À l'occasion de la réédition chez Charpentier en 1889, le roman est totalement revu par l'écrivain. Le naufrage est évité par quelques belles pages de description parisiennes, de souvenirs bien sentis et par l'expression d'un thème majeur chez Zola avec la perversion par l'argent[60].
Vivre de sa plume, vite dit ! Ces deux premier romans ne rapportent rien d'autre qu'une certaine estime, et la situation matérielle de Zola en reste au point mort. Le journaliste sauve toutefois le romancier pendant ces années sèches. Mais le succès littéraire approche.
Avec Thérèse Raquin, l?entreprise se dessine. Première grande ?uvre à succès de Zola, le roman illustre la théorie des tempéraments, le déséquilibre entre le sang et la personnalité[61]. Le romancier a d'abord livré une nouvelle publiée dans Le Figaro du 24 décembre 1866, intitulée Dans Paris. Un mariage d'amour. Il s'agit plus d'une trame, dans laquelle les éléments principaux du roman à venir sont encore absents. Il propose ensuite au directeur de la Revue du XIXe siècle, Arsène Houssaye, le développement de cette nouvelle en un roman de six chapitres. Ce sont finalement trois livraisons qui sont publiées en août, septembre et octobre 1867 dans L'Artiste sous le titre Un mariage d'amour. Pour la publication en volume, Zola décide de changer le titre en Thérèse Raquin, le nom de l'héroïne du roman, s'inspirant ainsi de Madame Bovary de Flaubert et Germinie Lacerteux des Goncourt, dont l'influence est forte au delà des seuls titres de roman. Le volume est édité par Lacroix, mis en vente en novembre 1867, tiré à quinze-cents exemplaires et réimprimé dès avril 1868. La réception du roman est variée. Il marque véritablement le début de la carrière d'écrivain de Zola[62].
Mais la polémique et la passion vont rapidement faire rage. Zola répond aux accusations de pornographie dans la préface à la seconde édition du roman, texte précieux puisque l'auteur s'y dévoile et emploie pour la première fois le concept de « Roman naturaliste ». Louis Ulbach, [63], sous le pseudonyme de Ferragus, parle de « littérature putride [...] d'une flaque de boue et de sang [...] qui s'inspire directement du choléra, son maître, et qui fait jaillir le pus de la conscience.» Taine, dont Zola se considère le disciple, offre un regard bienveillant à l'auteur de Thérèse Raquin. Il lui écrit : « Vous avez fait une ?uvre puissante, pleine d'énergie, de logique, et très morale ; il vous reste à en faire une autre qui embrasse plus d'objets et ouvre plus d'horizons. » Zola va rapidement s'y employer en concevant un monument littéraire : Les Rougon-Macquart. La voie de la Littérature s'ouvre enfin à lui. Il s'y engouffre. Il vient d'avoir 27 ans.
Les Rougon-Macquart
« Je veux expliquer comment une, famille, un petit groupe d'êtres, se comporte dans une société, en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus qui paraissent, au premier coup d'oeil, profondément dissemblables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux autres. L'hérédité a ses lois, comme la pesanteur. »[64]
Une nouvelle Comédie Humaine
À partir de 1868, Émile Zola conçoit un projet, qu'il avait déjà en germe depuis quelques temps : L'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire. Il envisage une fresque romanesque traversant toute la période, du Coup d'État du 2 décembre 1851 à la défaite de Sedan en 1870. L'idée lui vient d'abord de sa passion pour Honoré de Balzac, et de son ?uvre immensément variée, à laquelle Taine avait consacré un article très remarqué[65]. Cet article va influencer l'?uvre de Zola de manière déterminante. La Bibliothèque nationale conserve d'ailleurs, un texte contemporain de l'initialisation des Rougon-Macquart intitulé : « Différences entre Balzac et moi » dans lequel le jeune écrivain exprime sa volonté de bien se distinguer de son prédécesseur[66] :
« Balzac dit que l'idée de sa Comédie lui est venue d'une comparaison entre l'humanité et l'animalité. (Un type unique transformé par les milieux (G. St Hilaire): comme il y a des lions, des chiens, des loups, il y a des artistes, des administrateurs, des avocats, etc.). Mais Balzac fait remarquer que sa zoologie humaine devait être plus compliquée, devait avoir une triple forme: les hommes, les femmes et les choses. L'idée de réunir tous ses romans par la réapparition des personnages lui vint. [...] Mon ?uvre sera moins sociale que scientifique. [...] Mon ?uvre, à moi, sera tout autre chose. Le cadre en sera plus restreint. Je ne veux pas peindre la société contemporaine, mais une seule famille, en montrant le jeu de la race modifiée par les milieux. [...] Balzac dit qu'il veut peindre les hommes, les femmes et les choses. Moi, des hommes et des femmes, je ne fais qu'un, en admettant cependant les différences de nature et je soumets les hommes et les femmes aux choses. »
? Émile Zola: Différences entre Balzac et moi[67] rédigé en 1869
À la différence de La Comédie humaine, rassemblée en une ?uvre compilée sur le tard[N 33], les Rougon-Macquart est, dès avant le départ de l'?uvre, un projet conscient, déterminé, réfléchi. Les travaux du docteur Lucas, dont son traité sur l'hérédité[68], sont une autre source de l'?uvre à venir[N 34],[69]. Les Rougon-Macquart sont ainsi la rencontre de Balzac avec la science de ce milieux du XIXe siècle, un scientisme positiviste[N 35], principalement illustrée par la physiologie[70].
Initialement prévu en dix volumes, le cycle évolue pour en compter successivement douze, puis quinze, puis enfin, le succès venant, vingt tomes. Il est pensé dans le détail avec une ossature précise dès l'origine, dotée d'une vision ensembliste et systématique[71]. Ce plan décrit les personnages, les grands thèmes de chaque ouvrage (l'argent, le monde ouvrier, l'armée), le lieu de l'action (Provence ou Paris). Zola ne cache pas non plus le côté rémunérateur de l'opération. Assurer la stabilité de sa vie matérielle est l?une de ses obsessions, après ses difficiles années de vache maigre.
Il a conservé à l'esprit toutes les ficelles de l'édition moderne, apprises chez Hachette, dont la publication en série. L'écrivain a compris que chacun y gagne, l'éditeur comme le romancier. Mais Zola se sent aussi à un tournant littéraire après la publication de ses quatre premiers romans. Il prend conscience d'être arrivé aux limites d'un modèle. Si le Naturalisme veut survivre comme nouveau genre littéraire, il ne doit pas se laisser enfermer dans les limites étroites imposées par ses premiers essais. Il a parfaitement assimilé les leçons que lui ont faites Taine et Sainte-Beuve sur ses premières ?uvres, en termes d'équilibre et de vérité. L'initialisation des Rougon-Macquart marque donc un changement complet de stratégie dans l'?uvre naissante du romancier[72].
Un cycle construit sur l'outil hérédité
Le cycle repose sur l'histoire d'une famille issue de deux branches : les Rougon, la famille légitime, petits commerçants et petite bourgeoisie de province ; et les Macquart, la branche bâtarde, paysans, braconniers et contrebandiers, qui font face à un problème général d'alcoolisme. Cette famille est originaire d?Aix-en-Provence qui deviendra Plassans dans la série de romans. Les Rougon-Macquart mettent en scène une descendance s'étendant sur cinq générations. Certains membres de cette famille vont atteindre des sommets de la société d'Empire, alors que d'autres vont sombrer, victimes d'échecs sociaux et de leur hérédité. Il s'agit donc une entreprise de dévoilement du corps social, mais aussi du corps humain dans ses recoins les plus sombres[73]. Zola veut aussi montrer comment se transmet et se transforme, dans une même famille, une tare génétique. Ce qui implique l'usage d'une généalogie que le romancier ne cessera de perfectionner au fil de l'élaboration de son ?uvre. Si bien qu'une relation directe entre chaque personnage existe de roman en roman, trait absent des romans précédents.
C'est par Émile Deschanel que Zola apprend l'existence des travaux des aliénistes Benedict-August Morel et Joseph Moreau à propos de l'hérédité vue sous un angle morbide. L'écrivain n'a de cesse de compléter ses connaissances sur ce sujet au point qu'on peut considérer qu'il a fait passer dans les Rougon-Macquart « à peu près l'état contemporain du savoir »[74]. Au contraire de Balzac, Zola se sert de l'hérédité comme d'un outil, fil conducteur de son cycle, qui lui permet une classification scientifique de ses romans.
Une production constante et méthodique
L'écriture de cette série, constitue la principale préoccupation de l'écrivain pendant les vingt-cinq années suivantes. Avec un régularité à toute épreuve, Zola écrit trois à cinq pages par jour ce qui représente chaque année un roman de deux volumes. Il fait paraître six romans entre 1871 et 1876 avec La Fortune des Rougon, La Curée, Le Ventre de Paris, La Conquête de Plassans, La Faute de l'abbé Mouret et Son Excellence Eugène Rougon. Mais ce n?est pas encore le succès attendu. Il est évidemment reconnu, mais pas au niveau souhaité par le romancier.
Ferme dans son projet, l'écrivain s'attèle à l'écriture de son grand roman « sur le peuple, ayant l'odeur du peuple », L'Assommoir, qu?il publie en 1877. Il y décrit, tel un reportage, les drames de la classe ouvrière, au travers de ses misères et des ravages de l'alcool. C'est un texte dans lequel il met beaucoup de lui-même, sur sa vie passée et ses expériences dans les quartier populaires[75]. Le roman a un retentissement considérable, qui lui amène enfin la gloire attendue, mais aussi le scandale. La description de la réalité froide de l'alcoolisme, « monstrueusement détaillée » par un auteur instruit par une documentation précise, soulève et indigne une critique, presque unanime. À droite, les critiques habituelles de trivialité et de pornographie, mais à gauche, on lui reproche de « salir le peuple ». Les attaques contre Émile Zola sont nombreuses et violentes si bien que la parution du roman dans Le Bien Public, journal républicain, est interrompue au chapitre VI[76]. Mais le roman a un succès immense qui amène enfin au romancier l'aisance matérielle après laquelle il aspirait. Plusieurs de ses amis s'éloignent de lui à ce moment là, par peur du scandale mais aussi, parfois, par jalousie.
Zola poursuit imperturbablement la production de son cycle, en publiant Une page d'amour en 1878, puis Nana en 1879. C?est à nouveau un scandale puisque l'?uvre porte sur les demi-mondaines et leurs frasques. Gustave Flaubert admire ce talent à multiples facettes et félicite une fois de plus Zola . Ses adversaires l?accusent d?être un écrivain « pornographique » de par son « goût du sordide et du détail cru ». Mais le public s?arrache les exemplaires de Nana qui devient un immense succès de librairie en France et à l'étranger. Toujours constant dans l'effort, Émile Zola publie de 1882 à 1884 cinq nouveaux romans : Pot-Bouille, Au Bonheur des Dames, La Joie de vivre, Germinal et hors le cycle des Rougon-Macquart, Naïs Micoulin.
Germinal, le roman sur les « Gueules noires » et la grève, paraît en 1885. C?est très certainement le roman le plus travaillé, le plus préparé et documenté de Zola
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